Victoire de la gauche souverainiste en Bolivie. Une victoire identitaire en arrière plan ?

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Les sondages lui prédisaient un bon score, mais pas une si éclatante victoire, dès le premier tour. Luis Arces a remporté 55.07 % des voix. Une belle revanche pour son parti le MAS-ISPPT, celui de l’ancien président Evo Morales, écarté du pouvoir en 2019 dans des circonstances troubles.

Le métis Arces, trait d’union entre tous les Boliviens ?

Luis Arces pouvait compter sur la base ethnosociale indéfectible du MAS : les Indiens de Bolivie qui restent la principale composante de la population (autour de 50 %) : souvent ruraux, encore très imprégnés de leur culture précolombienne et sensibles à la revanche historique que leur a donnée Evo Morales, le premier des « purs Indiens » à accéder à la présidence.

Mais Luis Arces a su aller au-delà de cette base électorale et rassurer la partie des Boliviens qui s’étaient éloignés peu à peu de Morales (celui-ci dépassait les 60 % en 2009 et 2014). Le MAS l’emporte haut-la-main dans le cœur démographique du pays, le vieux pays inca qui plane à 3000 mètres d’altitude, misérable mais authentique. Il fait des scores moindres mais honorables dans la deuxième moitié du pays, les immenses plaines tropicales de l’intérieur, qui constituent la nouvelle frontière de colonisation pour des populations diverses venant de l’extérieur comme des autres régions du territoire.

Arces est un métis, issu de la fusion ancienne des Amérindiens et des Conquistadors (autour de 30 % de la population, chiffre vraisemblablement sous-estimé). Comme la majorité des Boliviens et contrairement à Morales, il ne parle aucune langue indienne et n’est pas issu des milieux ruraux : c’est l’enfant d’un couple d’enseignants de La Paz, la capitale administrative du pays. Quand Evo grimpait les échelons du syndicalisme paysan des producteurs de coca, lui collectionnait les diplômes d’économiste dans des écoles privées et des universités internationales de rang assez modeste. Revenu au pays, il s’est fait connaitre comme l’inamovible ministre des finances de Morales, entre 2006 et 2019, avec une interruption pour soigner un cancer.

A la fois nationaliste et pragmatique, ce Colbert des Andes a su tirer le meilleur parti pour son peuple de l’envolée des cours des matières premières, sans pour autant casser l’économie de marché. Une carte de visite plutôt flatteuse, d’autant qu’Arces n’hésite pas à faire profil bas et même à ébaucher un mea culpa sur les erreurs du MAS : « Nous allons renouer avec le processus de changement, sans haine, en apprenant et en surmontant nos erreurs, en tant que Mouvement vers le socialisme » a-t-il ainsi déclaré dans son premier discours de président. Plus récemment, dans un entretien au Monde, il prenait ses distances avec Evo Morales lui-même : « Evo Morales ne préside plus la Bolivie, celui qui va gouverner c’est moi ».

Les anti-Morales balkanisés, mais dominants dans la Bolivie amazonienne

Son principal rival, le centriste Carlo Mesas a obtenu 28.85 %. Il lui ressemble un peu par son profil de Bolivien diplômé, tout en étant d’un milieu plus bourgeois et plus espagnol. Cet universitaire et journaliste a déjà été président de la République entre 2003 et 2005, à la suite du renversement par l’émeute du président en titre – une habitude nationale. Représentant de l’ancienne classe politique « républicaine » balayée par Morales après 150 ans d’incurie, Mesas était aussi le chouchou de l’ambassade des USA, de l’UE et des médias occidentaux.

Cependant il a échoué à rassembler très au-delà de sa base électorale, les urbains soucieux d’ouverture sur le monde et d’une « Bolivie normale ». Mesas est par exemple favorable au mariage pour tous, explicitement interdit par la constitution promulguée par Evo Morales et a noué une alliance arc-en-ciel où se côtoient libéraux, sociaux-démocrates et gauchistes plus ou moins repentis d’accointance trostkyste (le FRI). Mais plus que l’idéologie, c’est la géographie qui parle : les rares points forts de Mesas se situent dans la périphérie riche et occidentalisée de la Bolivie : 46 % dans le département du Chuquisaca, et 50 % dans celui de Tarija.

Mesas aurait pourtant dû profiter du ralliement de la conservatrice Jeanine Áñez, la « présidente » intérimaire désignée à la suite du renversement de Morales. Cette blonde peroxydée appartient à une minorité influencée par les USA, les protestants évangéliques (14 % de la population dans un pays de tradition catholique). D’abord candidate pour son propre compte, elle s’est retirée pour le candidat anti-souverainiste le mieux placé. En vain.

A l’autre bout du spectre politico-ethnique, Fernando Camacho remporte 14.01 % au niveau national, avec une pointe à 45.01 % dans son fief de la région amazonienne de Santa-Cruz, dont la capitale éponyme est la plus grande, la plus dynamique et la plus blanche des villes du pays. Camacho est souvent présenté comme le Jaïr Bolsonaro bolivien. Cet Euro-Bolivien est en effet aussi flamboyant de parole que ses concurrents de souche indienne sont taciturnes – reproduisant une opposition de caractère qu’on retrouve dans les albums de Tintin en Amérique du sud. Mais contrairement à Bolsonaro, Camacho appartient à une communauté minoritaire (les Blancs de Bolivie représentent moins de 20 % habitants).

Politiquement, cela se traduit par un régionalisme à la limite du séparatisme. Comme les Catalans en Espagne, les habitants de la province de Santa-Cruz voudraient voler de leurs propres ailes et se détacher du boulet que représente le reste du pays. Ils prennent au mot l’idéologie « plurinationaliste » du MAS et réclament pour les « Blancos » l’autonomie octroyée par Morales aux communautés indigènes. A noter également son relatif bon score (23.70 %) dans la région du Beni, fief de Jeanine Áñez et autre ilôt amazonien de prospérité insolente.

Plus pragmatique que veulent bien le dire les médias, Camacho a fait alliance avec un « pur Indien », Marco Pumari, qui concourrait comme vice-président sur son ticket. Pumari est issu des Indiens Quechuas dont il parle la langue – Morales est Aymara, l’autre grande nation indienne. Son père était un paysan devenu mineur dans la ville minière de Potosi. Pumari incarne ainsi la fibre régionaliste de cette province montagnarde, où son tandem avec Camacho a obtenu seulement 2.8 % contre 57.6 % pour le MAS. Nul n’est prophète en son pays ! Cependant, dans la région amazonienne du Pando, habitée par des tribus amérindiennes sylvestres, Camacho et Pumari ont obtenu tout de même 26.22 %.

Originaire de Corée du Sud, Chi Hyun Chung est le candidat du Front pour la Victoire. C’est un médecin et pasteur protestant reprenant à la lettre l’Ancien Testament, avec un discours clairement homophobe. La crise politique a ravivé les tensions sur l’identité religieuse de la Bolivie : les anti-Morales prônent le retour de la Bible au palais présidentiel, à l’inverse de l’ancien président qui avait inscrit une référence à la Pacha Mamma, la Terre-Mère précolombienne, dans la Constitution. Chi Hyun Chung et son Front de la Victoire totalisent seulement 1.55 % des voix.

C’est pas de bol non plus pour le PAN-BOL, le parti de la gauche classique à drapeau rouge : l’apparatchik Feliciano Mamani, syndicaliste minier très anti-Morales, a obtenu seulement 0.52 % des suffrages. Sa vice-présidente était une autre syndicaliste (dans les transports), Ruth Nina Juchani, également militante féministe qui prêche dans le désert dans un pays très loin des standards européens.

Les Boliviens à la recherche d’une union sacrée contre la crise

« Nous allons gouverner pour tous les Boliviens, nous allons bâtir un gouvernement d’union nationale, nous allons construire l’unité de notre pays », a promis le nouveau président. En effet, le pays ne peut plus se payer le luxe des divisions et des déstabilisations encouragées de l’étranger.

La Bolivie a en effet été durement frappée par le coronavirus (769 morts par million d’habitants, 3 ème pays le plus touché après le Pérou et la Belgique). Quant à la crise économique mondiale, elle a fait plonger les cours des matières premières et mis le pays à genou. La Bolivie va devoir réinventer son modèle économique.

Avoir choisi comme président un Colbert qui ne lâche rien, c’est déjà un bon début.

A.T.

LA QUOTIDIENNE

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