Jean-François Thull : « La figure de Charles IV de Lorraine a été passablement oubliée des Lorrains » [Interview]

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Les éditions Yoran Embanner, qui font un travail exceptionnel de réinformation au service des patries charnelles (et qui ont besoin de votre soutien à tous en ces temps difficiles pour les éditeurs comme pour les libraires) viennent de sortir un livre intitulé Charles IV de Lorraine (1604-1675) Le duc insoumis écrit par Jean-François Thull (à commander ici).

L’Histoire est écrite par les vainqueurs. Les hommes et les peuples qui ont lutté courageusement pour défendre leur liberté contre la volonté de conquête de la France, sont soit :

  • passés sous silence
  • ou voués aux gémonies

C’est le cas du duc Charles IV de Lorraine  (1604-1675). Son engagement pendant la guerre de Trente Ans en faveur des « ennemis de la France »,  l’a précipité depuis plus de trois siècles dans l’enfer historiographique.

L’auteur, lorrain, propose un tout autre point de vue sur l’itinéraire épique d’un souverain et chef de guerre combattu, pourchassé, exilé, délégitimé, mais toujours combatif. Et dont toute la vie peut être comprise au travers de la volonté inexpugnable d’empêcher, par tous les moyens, « la perte de ses États, de sa Maison, de tous ses biens, mais aussi de son honneur et de tout ce qui porte le nom de Lorraine ».

Nous l’avons interrogé sur le sujet.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Jean-François Thull : De souche lorraine mosellane, né à Metz en 1977, j’ai suivi une formation universitaire en histoire contemporaine avant de bifurquer vers les métiers de la restauration et de la conservation du patrimoine. Je travaille aujourd’hui au sein de la fonction publique territoriale en tant que responsable d’un site historique et patrimonial en Touraine. En parallèle, je poursuis des travaux de recherches autour de thèmes qui me sont chers : l’espace lotharingien, la Lorraine ducale et son prolongement mittel-européen au sein de l’empire des Habsbourg ou encore le Reichsland Elsass-Lothringen qui a marqué durablement de son empreinte l’histoire contemporaine de l’Alsace et de la Lorraine mosellane.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à écrire cette biographie de Charles IV de Lorraine ?

Jean-François Thull : C’est un constat fait de longue date que ce duc de Lorraine, très certainement le plus calomnié de l’histoire, incarne à lui seul le destin contrarié de cette terre d’entre-deux, disputée entre le Royaume et l’Empire depuis la fin du Moyen Âge et pendant toute la période moderne (XVI – XVIIIème siècles). De surcroît, il m’est vite apparu que l’historiographie dominante relative à cet acteur singulier de l’histoire et à la période dans laquelle il s’inscrit (l’affirmation de l’Etat royal en France et les déchirements internes de l’Empire avec la guerre de Trente Ans), était très largement gallo-centrée et ce faisant rétive sinon hostile à tout autre point de vue.

C’est donc fort de ce constat que j’ai décidé d’entrer en lice afin de rompre des lances contre l’argumentaire à charge des contempteurs de Charles IV de Lorraine, égrené contre lui depuis les années 1630. Et démontrer ainsi que le duc de Lorraine n’avait pas d’autre alternative que de louvoyer et de ruser avec un puissant ennemi dont l’appétit de conquête transparaissait derrière les arguties de ses historiographes.

Breizh-info.com : Quel fût son rapport avec la Bretagne ?

Jean-François Thull : On ne note pas de liens avérés entre le duc et la Bretagne – qui est alors dans l’orbite française depuis plus d’un siècle et dont l’autonomie statutaire est également mise à mal par le centralisme de l’Etat royal- mais, sur un autre versant de la Celtie, une attention portée par Charles IV à la lutte du peuple irlandais (avec une tentative avortée d’armement d’un navire, l’Espérance de Lorraine, en partance pour l’Irlande insurgée contre Cromwell), en raison de sa catholicité et peut-être de son caractère frondeur dans lequel il se reconnaît.

Breizh-info.com : Pourquoi est-il totalement inconnu des Français ?

Jean-François Thull : Précisément car au XVIIème, les duchés de Lorraine et de Bar, ce n’est pas la France ! Et que donc Charles IV n’est que très rarement évoqué, sinon de manière elliptique, dans l’histoire mainstream où il sert de faire-valoir aux rois de France, Louis XIII puis Louis XIV, ou aux chefs de guerre (Turenne, Condé) de ces mêmes souverains, qui l’ont combattu tout au long de son règne à éclipses.

Breizh-info.com : Quels sont ses principaux faits d’armes ?

Charles IV défait à plusieurs reprises les maréchaux du roi de France (Du Hallier à Liffol-le-Grand en 1642 ou encore Créqui à Trèves en 1675) et les commandants des troupes alliées de la France (le duc Bernard de Saxe-Weimar à Nördlingen en 1634 ou le général-major Josias von Rantzau à Tüttlingen en 1643). C’est d’ailleurs la seule qualité que lui accordent ses adversaires ; celle d’être un authentique homme de guerre dont les troupes sont reconnues pour leur expérience au combat. De fait, presque toujours à cheval, bâton de commandement au poing, le duc de Lorraine, qui paie de sa personne sur le champ de bataille et est proche de ses hommes, témoigne d’une extraordinaire combativité qui assure sa réputation dans toute l’Europe.

Breizh-info.com : En quoi est-ce à contrario un personnage majeur pour la Lorraine ?

Jean-François Thull : Pour ses sujets, il est l’incarnation vivante de la souveraineté ducale et du pays. Sa popularité est constante. Les Lorrains, malgré les risques qu’ils encourent à partir de l’occupation française des années 1630, s’engagent dans l’armée ducale, vont en pèlerinage pour hâter le retour du duc en exil ou encore manifestent dans la liesse leur attachement à celui-ci lors de ses éphémère passages dans ses États. La répression que Richelieu, puis les gouverneurs royaux en Lorraine occupée, font s’abattre sur la Lorraine ducale ne fait qu’aiguiser ce lien de fidélité.

Mais, dès la fin du XVIIème siècle, on perçoit une inflexion dans l’historiographie lorraine qui, perméable au discours partial des historiographes du roi de France, cède peu à peu à une vulgate (selon laquelle le duc serait parjure, vénal et débauché) qui deviendra ensuite la norme du discours sur la période. D’où l’opprobre, bientôt suivie de l’oubli.

Breizh-info.com : Et aujourd’hui quelle reconnaissance porte-t-il dans la région ?

Jean-François Thull : Il convient de reconnaître qu’aujourd’hui la figure de Charles IV a été passablement oubliée des Lorrains. Son faible écho traduit assez clairement le laminage des consciences et la substitution d’une histoire souveraine, attestant de la singularité lorraine, par un récit lénifiant, vague provincialisme badigeonné de bleu roi ou de tricolore selon les époques, allant à rebours de la réalité historique.

Pour preuve, si la mémoire du duc rebelle, défendant les armes à la main la souveraineté de ses États menacés par la prédation du roi de France, s’est nettement estompée, la propagande mémorielle – très largement soutenue aujourd’hui sur le plan institutionnel – magnifie quant à elle l’aventurier polonais Stanislas Leszczynski, duc nominal mis en place en 1737 par le roi Louis XV pour un règne transitoire destiné à faire oublier aux Lorrains la lignée de leurs ducs légitimes et à leur administrer l’amère pilule de la francisation, qui aboutit à l’annexion de 1766. C’est dire l’ampleur de la tâche si l’on veut réapprendre aujourd’hui leur histoire singulière aux Lorrains.

Breizh-info.com : Conseillerez-vous d’autres livres sur la période couverte par Charles IV de Lorraine

Jean-François Thull : Une bonne entrée en matière de la période peut s’envisager avec le livre de synthèse du regretté Henry Bogdan, la guerre de Trente Ans 1618-1648 (Perrin, 2006) de même qu’avec l’ouvrage de Rainer Babel, La France et l’Allemagne à l’époque de la monarchie universelle des Habsbourg 1500-1648 (Presses du Septentrion, 2013), consacré à une approche franco-allemande de cette époque charnière et qui apporte plusieurs clefs de compréhension historiographiques. Je suggère également la lecture du roman de Joseph Poth, Croix de Lorraine et fleur de lys (Éditions des Paraiges, 2014) qui met en scène avec finesse et érudition les principaux protagonistes du conflit franco-lorrain au XVIIème siècle.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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Une réponse à “Jean-François Thull : « La figure de Charles IV de Lorraine a été passablement oubliée des Lorrains » [Interview]”

  1. PL44 dit :

    Sans remonter à l’époque où Aachen et Rome étaient en Lotharingie, il y a une Lorraine romane et une Lorraine allemande (ou germanique ou thioise) avec un Audun le Roman d’un côté et un Audun le Tiche de l’autre. Difficile de faire une unité.
    De même il y a des gens qui se réclament du Dauphiné alors qu’il y a une partie arpitane (récemment encore, on disait franco-provençale) et une partie occitane.

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