Adriano Scianca : « Sur le plan populaire, en Italie, Mussolini suscite une grande curiosité et souvent de la sympathie »

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Nos lecteurs connaissent déjà le journaliste italien Adriano Scianca, qui s’occupe d’Il Primato Nazionale, média alternatif qui rencontre un franc succès de l’autre côté des Alpes. Ce dernier vient de sortir un livre que les italophones vont s’arracher, intitulé Mussolini e la filosofia, et qui aborde une thématique méconnue de l’histoire du Duce, qui est son rapport à la philosophie et à la culture.

Qu’est-ce qui lie en effet Benito Mussolini, fer de lance du fascisme et éternel croque-mitaine de la politique italienne, au monde de la philosophie ? Apparemment rien, du moins selon les stéréotypes historiographiques habituels. Mais cette enquête qui va au-delà des clichés révèle une relation passionnée de ce dernier à la philosophie.

Mussolini e la filosofia (éditions Altaforte) raconte toutes les relations complexes qui liaient le leader du fascisme au monde de la philosophie: les penseurs qu’il lisait, ceux avec lesquels il collaborait et ceux qui parlaient de Mussolini dans leurs livres. Le résultat est un portrait surprenant de l’un des protagonistes les plus discutés du XXe siècle.

Mussolini découvre et aime Marx avant de s’éloigner de lui, finance les archives de Nietzsche et écrit à la sœur du philosophe allemand, reçoit des livres et des compliments de Spengler, parle de Platon avec Evola, intervient auprès des autorités national-socialistes en faveur de Heidegger, écrit des lettres à Gentile avec des « critiques » de ses œuvres, discuter du sens de l’État avec Schmitt.

Ce livre jette un nouvel éclairage sur le personnage le plus controversé de l’histoire italienne.

Nous en avons discuté avec Adriano Scianca (pour commander son livre, en italien, c’est ici)

Breizh-info.com : Tout d’abord, comment se porte-t-il Primato Nazionale ? Quel bilan pour 2020 ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : Il Primato Nazionale est un véritable miracle éditorial, car en Italie il n’y a jamais eu un magazine de ce niveau culturel et de cette radicalité politique, sans de gros soutiens financiers derrière, restant régulièrement dans les kiosques pour si longtemps. Le bilan ne peut donc être que positif. Néanmoins, il reste nécessaire d’attirer encore plus de lecteurs, pour des raisons à la fois politiques et économiques.

Breizh-info.com : Comment est perçu il Primato par les médias mainstream d’Italie ? Quelle est l’importance de la presse alternative en Italie ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : Il Primato Nazionale a trouvé sa place importante dans le panorama journalistique et culturel italien. Qu’il suffise de dire que Vittorio Sgarbi, critique d’art et intellectuel bien connu en Italie pour ses provocations médiatiques, qui est actuellement aussi député à la Chambre, a sa propre chronique régulière dans le magazine. Un autre de nos collaborateurs réguliers est Paolo Bargiggia, l’un des journalistes sportifs les plus connus d’Italie. Il n’est pas facile d’attirer l’attention des médias grand public: nous avons récemment été cités de manière «neutre» par la Rai, la télévision publique, mais sur ce fait s’est développée une petite polémique pour « la Rai qui donne d’espace aux fascistes ». Chaque espace qui s’ouvre doit toujours être regagné et défendu.

Breizh-info.com : Pouvez-vous nous parler du livre que vous venez de sortir, Mussolini et la philosophie. Quelle est la thèse centrale du livre ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : En étudiant la vie et les écrits de Benito Mussolini, j’ai réalisé à quel point ses relations avec la philosophie étaient fréquentes et intenses. À de nombreuses reprises dans sa vie, l’homme politique italien trouve des idées et des solutions dans les livres de philosophes qu’il tente ensuite d’appliquer dans son action militante. Lorsqu’il prend la tête du fascisme, il entretient des relations politiques et même humaines avec les philosophes de son temps (ne pensez qu’à Giovanni gentile, le plus grand philosophe italien du XXe siècle, qui fut son ministre et ami). Je pensais que tout cela était assez surprenant pour être raconté.

Breizh-info.com : Qui étaient les grands maîtres qui ont inspiré la pensée de Mussolini ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : Dans sa phase socialiste, qui dura des premières années du XXe siècle à 1914, Mussolini étudia surtout Marx, bien sûr, mais aussi Sorel et Stirner. Dans le même temps, depuis 1908, il approfondit la pensée de Nietzsche, qu’il continuera à lire tout au long de sa vie. Parmi les philosophes classiques, qu’il connaissait moins que les modernes, il appréciait particulièrement Platon, sur lequel il voulait aussi écrire un essai. Pendant le fascisme, il a été principalement influencé par Gentile et puis, à partir de la seconde moitié des années 1920, par Spengler. Pendant la campagne raciste, Evola a également eu une certaine influence sur lui. Dans le livre, je mentionne également quelques épisodes peu connus, comme ses bonnes relations avec Elizabeth Nietzsche, sœur du philosophe, et son financement du Nietzsche Archiv. Ou quand il est intervenu auprès des autorités nationales-socialistes pour faire publier un texte Heidegger sur Platon détesté par Rosenberg.

Breizh-info.com : Quel regard portent les Italiens sur Mussolini aujourd’hui ? Comment est-il enseigné à l’école notamment ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : On peut distinguer deux niveaux. Sur le plan populaire, Mussolini suscite une grande curiosité et souvent aussi de la sympathie. Il suffit de dire que, chaque année, un grand nombre d’exemplaires d’un calendrier entièrement dédié à Mussolini sont vendus dans les kiosques italiens, avec des images et des textes plutôt sympathiques au fascisme.

Un journaliste de télévision très populaire, Bruno Vespa, vient de publier un best-seller intitulé « Pourquoi l’Italie aimait Mussolini ».

Évidemment, cet intérêt populaire pour Mussolini est souvent naïf, les œuvres architecturales et sociales du fascisme sont valorisées, en soulignant cependant que le Duce « a commis des erreurs », mais sans entrer dans le fond de sa réflexion profonde dont je parle dans mon livre.

Au-delà de ce niveau, il y en a un autre et il concerne la culture académique: ici une nouvelle génération d’historiens travaille dur pour donner au fascisme une image plus sombre, essayant d’aplatir le fascisme sur le national-socialisme, lui-même réduit à image du mal absolu. Il y a un engagement maniaque et politique pour essayer de combattre la sympathie populaire pour le fascisme, par exemple en expliquant que le colonialisme fasciste n’était pas positif et pacifique, comme le croient la majorité des Italiens, mais il aurait été féroce et sanglant. Heureusement, cependant, il n’y a pas de communication entre ces deux niveaux: les gens et les intellectuels continuent à parler deux langues différentes.

Breizh-info.com : Quel est l’état de l’Italie après une année de crise liée au coronavirus et de restrictions multiples ? Qu’est-ce qui s’annonce pour 2021 ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : L’Italie possède le triste record du plus grand nombre de décès en Europe, combiné aux restrictions les plus sévères. Ce qui est paradoxal: en demandant de renoncer à la liberté pour la santé, le gouvernement n’a pu garantir ni l’un ni l’autre. Le gouvernement marche sans avoir d’idée ou de projet, avec des réglementations qui changent tout le temps et créent le chaos. Même les médecins donnent un très mauvais spectacle, occupant les médias de manière omniprésente, mais laissant surtout de l’espace au narcissisme, à l’idéologie et aux escarmouches avec d’autres collègues. À cela s’ajoute une crise économique dévastatrice. Les prévisions pour la nouvelle année ne sont pas du tout optimistes.

Quelles sont les échéances électorales importantes à venir, et y a t-il des forces politiques capables d’affronter le système électoralement parlant dans les mois à venir ? Quid de Casapound ?

Adriano Scianca (Il Primato Nazionale) : Au début du 2022, en Italie sera élu le nouveau président de la République. Contrairement à la France, en Italie, le président est élu par le Parlement, et non par le peuple, et a des pouvoirs bien inférieurs. Cependant, en particulier ces dernières années, une interprétation beaucoup plus active et interventionniste de ce rôle a émergé. C’est pourquoi les forces politiques de gauche actuellement au gouvernement feront tout leur possible pour ne pas se rendre aux élections (dans lesquelles la droite gagnerait) et élire le nouveau président avec la composition actuelle du Parlement. Il faut se rappeler que six mois avant la fin de son mandat, le Président ne peut pas dissoudre les chambres. Si la gauche traverse le mois de juillet, donc, elle peut être sûre de pouvoir élire un nouveau président qui la protégera à nouveau dans l’avenir.

Il faut juste comprendre si sera Giuseppe Conte (un personnage vraiment médiocre) qui conduira l’Italie vers cette échéance, ou si la gauche décidera de changer le chef du gouvernement, tout en maintenant la majorité actuelle. Voici, en un mot, l’image: une nation en crise profonde avec un gouvernement qui ne pense qu’à se maintenir et à garder son pouvoir.

Quant à Casapound, ce mouvement a décidé de ne plus poursuivre la voie électorale, mais de s’imposer comme un laboratoire d’idées et de contestation sociale. L’ère qui commence, avec le Grand Reset, nécessite de nouvelles interprétations. Le souverainisme politique souvent ne semble pas à la hauteur de ces enjeux. De nouvelles idées sont nécessaires: tel est le défi pour Casapound et pour tous les mouvements identitaires européens.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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2 Commentaires

  1. On peut ajouter que Mussolini aimait également beaucoup notre grand Gustave Le Bon. J’ai lu « La doctrine du fascisme » de Gentile/Mussolini, un petit livre passionnant, brillant. Pour citer une phrase de ce livre, du philosophe Giovanni Gentile : « La tradition est certainement une des plus grandes forces spirituelles des peuples, en tant qu’elle est une création successive et constante de leur âme ». A méditer alors que nos élites progressistes ne cessent d’attaquer les traditions.

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