Démocraties Orange mécanique : pourquoi y’a-t-il autant de « déséquilibrés » ? 

À l’image de ce qu’avait décrit précisément le journaliste Laurent Obertone, en 2013, dans son essai intitulé « La France Orange mécanique »  (éditions Ring), préfacé par le criminologue Xavier Raufer et faisant explicitement référence au célèbre film de Stanley Kubrik projeté en 1971, l’ultraviolence semble être devenue la norme dans les sociétés modernes. Ou le retour du refoulé de la nature humaine, et ce, au-delà de la dichotomie freudienne entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Démocraties Orange mécanique : pourquoi y’a-t-il autant de « déséquilibrés » ? 

Quelle est la dernière horreur en date ? Le mardi 24 mai, à Uvalde (Texas), un adolescent a ouvert le feu sur les élèves et le personnel d’une école primaire de la ville. Ainsi, dix-neuf enfants et deux enseignantes ont été assassinés par un « monstre », dit-on, un « déséquilibré » qui s’appelait Salvador Ramos, qui venait d’atteindre ses 18 ans (il a été aussitôt abattu par la police). Voila encore un évènement qui sonne comme un refrain dans les ondes américaines et internationales : on remet toujours en cause le deuxième amendement de la constitution de la plus grande démocratie libérale du monde (qui légitime l’auto-défense et, de surcroit, la détention des armes). In fine, une répétition générale, une énième irruption d’un tragique scénario hollywoodien, tel, par exemple, Falling down (« Chute libre », en France), de Joel Schumacher, projeté en 1993. D’où la nécessité d’un diagnostic sans concession de nos démocraties, d’une opération à cœur ouvert sur ce corps à l’agonie.

Admettons que la société moderne réunisse tous les éléments générant ces comportements, des plus insensés aux plus violents : individualisme, utilitarisme et moraline. Notre société tendrait à produire son lot de bombes à retardement, des individus qui n’ont manifestement plus de surmoi, ou qui en ont le moins possible, conformément au vocabulaire de la psychanalyse. Un éminent paradoxe pour les démocraties libérales happées par « le cercle de la raison », entrainées dans « l’ère du vide », dominées, à présent, par les hautes technologies. L’avènement de « l’homme-machine », du sujet-objet… « La raison à la fois comme despotisme et comme lumière », avait écrit Foucault. On ne peut donc passer à côté d’une telle référence en matière d’analyse de l’homme moderne, de l’individu en tant que tel, qui, aussi, serait exponentiellement libre et intelligent. Car, aujourd’hui, l’inconscient tant collectif que personnel déborde le surmoi au point même de noyer le moi. Parce que la société des machines, qui a cours depuis la fin du XIXème siècle, y compris à travers ses dernières mutations (en éléments numériques), ne pouvait qu’imposer à l’homme le régime de l’aliénation. Ce qui explique les progrès de l’ingénierie sociale, puis consommation massive des médias et des réseaux sociaux oblige. Dans cette perspective, et sans tenir compte des multiples mouvances libertaires qui se sont logiquement greffées à son œuvre (il y aurait, évidemment, beaucoup à dire sur ce point), Foucault a été un visionnaire. « Où « ça parle », l’homme n’existe plus », avait-il proclamé.

Ainsi, quelque soit notre niveau de perception et de la nature et de la culture, nous, les hommes modernes, manquons autant d’éthique que de sens des responsabilités. Et dans la mesure où l’âme paraît devenir véritablement la « prison du corps », comment ne pas donner quitus au Foucault de l’Histoire de la folie à l’âge classique ?i Et puisque les faits ne sont plus vraiment divers. Concrètement, il y a plus de variétés là où l’ultraviolence touche n’importe qui et à n’importe quel moment. Dans ces conditions, on peut être d’accord avec celui qui a formulé ces deux thèses : 1) « La folie est absolue rupture de l’œuvre (…) ; elle est dessine le bord extérieur (…) le profil contre le vide », 2) « La folie, c’est le déjà-là de la mort ». Puis deux conclusions somme toute hâtives, pêle-mêle thèses et synthèses : 1) « L’âme des fous n’est pas folle », 2) « L’homme n’a de vérité que dans l’énigme du fou ». La voie ouverte à une liberté absolue, donc, problématique : « Le fou est désormais tout à fait libre, et tout a fait exclu de la liberté ». Conséquence : la psychiatrisation des esprits, ou quand la médecine doit investir pleinement le champ politique. L’avènement de la biopolitique. Et comme si l’inconscient était vraiment un code à déchiffrer : « L’analyse des énoncés s’effectue sans référence à un cogito ». L’inconscient comme structure cachée, un monde à part vis-à-vis des technostructures – une convergence avec le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981) –. Voilà pourquoi « l’insensé lui-même n’est jamais qu’une ruse du sens, une manière pour le sens de venir au jour ». Alors, pour Foucault, il était logique d’associer la biopolitique à l’univers carcéral, au point de les identifier, d’en faire un seul et même Léviathan – celui qu’avait décrit, en l’occurrence, Thomas Hobbes (1588-1679) –, de se frotter au panoptique de Jeremy Bentham (1748-1832) dans Surveiller et punir (Naissance de la prison), essai publié en 1975. Dans cette configuration, « l’inspection fonctionne sans cesse », principalement avec les manifestations de « l’individu  disciplinaire », du « pouvoir de normalisation » et de « la formation du savoir ».

En définitive, l’homme, mauvais par essence, ne pourrait se défaire de son pourrissement naturel. « Plus d’un individu serait homme à tuer son semblable simplement pour oindre ses bottes avec la graisse du mort », comme l’avait écrit Schopenhauer (1788-1860) dans Le fondement de la morale. Nonobstant la démonstration foucaldienne – dans Les mots et les choses (1966), démonstration inspirée de Martin Heidegger (1889-1976) – selon laquelle l’homme est une espèce de l’être, et non pas l’inverse. D’où une question lancinante : être fou, est-ce être tout court ? Du reste, comment en finir avec notre propension à l’équilibre, au moyen, au normal, avant d’aboutir sempiternellement au seuil du pathologique, voire du non-sens ?… L’uniformisation, l’autre nom de la régression ? En attendant, seul le mépris des prétendus sachants règne en maître. Et, tragiquement, la Cité serait vouée à craquer : le terroriste y devient un fou et le fou un terroriste. Voilà qui rappelle la terrible affirmation qu’avait formulée Nietzsche (1844-1900) à la fin d’un de ses derniers ouvrages, Ecce Homo (rédigé en 1888, publié à titre posthume en 1908), avant de sombrer rapidement dans la démence : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite ». Mais, de nos jours, seule la folie meurtrière se montre sans ambages. Quant à la folie créatrice, celle-ci semble s’être étiolée, tel un soleil qui n’aurait plus la flamme. Assurément, un mauvais présage.

Henri Feng

i La première version de cet essai date de 1961. C’était sa thèse de doctorat d’État, dont le titre principal était « Folie et déraison ». Mais le texte fut augmenté et republié en 1972. Il avait suscité la polémique, mais principalement dans les milieux médical et universitaire, parce que Foucault s’y était investi pour, essentiellement, manifester le discours de la folie, si ce n’est sa supposée vérité, et non pas, comme c’est le cas dans l’édition augmentée, l’histoire de la folie en que telle. En effet, il convient de comprendre le problème de méthode consubstantiel à la réflexion foucaldienne, celle qui fut en gestation dès 1954, car celle-ci opérait déjà un va-et-vient incessant entre l’idée de repenser la question de l’homme et la volonté de démontrer comment la société de la surveillance devait, tôt ou tard, advenir au sein des démocraties libérales.

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2 réponses

  1. Je ne crois pas qu’il soit judicieux de comparer la société française à celle des Etats Unis .
    Les « .français  » enracinés depuis toujours sur leurs terroirs ; les américains , société fraîchement constituée de différents apports ethniques , construite sur la violence faite aux peuples premiers , dont la constitution est construite pour s’imposer et se défendre .
    Pour en revenir à la « .société  » française d’aujourd’hui et à ses problèmes de violence – inconnus à ce niveau phénoménal il y a encore quelques décennies – il faut se pencher sur les apports humains récents que l’on nous a imposé sans notre avis .
    Des peuplades quasi analphabètes , de moeurs moyen-orientales voire tribales , de religion qui prône le mensonge et la fourberie pour s’imposer …. tout ce bouleversement en moins de 50 ans !
    Pour saisir , honnêtement , la problématique du déséquilibre mental si souvent invoqué pour cacher la triste réalité , il faut creuser du côté de la consanguinité ( problème reconnu par les pays du Maghreb ) .
    Un psychiatre qui a fait autorité jusque dans les années 70 , Antoine Porot et son école d’Alger , avait très bien compris et expliqué ce qui nous séparait de ces populations instables et susceptibles , habituées à subir la violence de leurs dirigeants pour contenir la barbarie latente qui les habite .
    Comme disait De Gaulle : essayez de mélanger de l’huile et du vinaigre …..
    Vouloir mélanger des populations importantes en nombre , animées par une violence congénitale et de paisibles gaulois , instruits , policés , légitimes propriétaires de leur pays , ne peut mener qu’à l’incompréhension , à la frustration qui s’exprime par la violence , la délinquance ordinaire ou criminelle .
    Ces exogènes ne sont pas construits mentalement pour vivre dans des sociétés ouvertes et permissives ; l’absence des carcans moraux , religieux , sociétaux de leurs pays d’origine , leur laissent libre cours à l’expression de leurs mauvais et barbares instincts .

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