Yann Baly : « Béchir Gemayel incarne, chaque jour un peu plus, tout ce dont manque le Liban » [Interview]

Nous vous avons présenté la sortie d’un livre intitulé « Béchir Gemayel » paru dans la collection Qui suis-je de chez Pardès. A cette occasion, nous avons interrogé l’un des auteurs du livre, Yann Baly, dont l’entretien est à découvrir ci-dessous.

Yann Baly a 43 ans. Directeur général d’une collectivité territoriale, il a été secrétaire général de Chrétienté Solidarité de 1998 à 2005 où il apprend, aux côtés de Bernard Antony, à connaître et à aimer le Liban. Engagé dans l’action humanitaire pour ce pays. Rédacteur occasionnel au quotidien Présent et à la revue Reconquête.

Yann Baly avec Solange et Youmna, l’épouse et la fille de Béchir Gemayel, dans la propriété familiale de Bikfaya, en avril 2021.

Emmanuel Pezé de son côté fût Volontaire français au Liban (janvier-juillet 1976), Croix du Combattant Kataëb. Président de l’Association des anciens volontaires français au Liban (AAFVL). Il a étudié l’arabe oriental et littéral à l’Institut National des Langues et Civilisation Orientales (INALCO). Journaliste (Le Figaro, AFP…) : il est consultant en communication et auteur mais aussi Directeur des ventes Afrique et Moyen Orient pour un groupe français.

Au Conseil militaire des Forces Libanaises en juin 1982 : Emmanuel Pezé aux côtés de Béchir Gemayel, à l’occasion d’une interview du chef de la Résistance chrétienne libanaise. Crédit photo : Paul Khayat

Breizh-info.com : Dans quel contexte né Béchir Gemayel ?

Béchir Gemayel est né en 1947 dans un Liban qui vient d’accéder à l’indépendance quatre ans plus tôt, en 1943, notamment grâce à la lutte menée par son père Pierre Gemayel, chef des Phalanges libanaises, fondées en 1936.
Les Gemayel sont une vieille famille enracinée dans la montagne libanaise depuis des siècles. Ils ont donné au Liban plusieurs grands hommes : combattants, religieux, diplomates… Depuis 1711, les hommes portent le titre honorifique de « cheikh », qui a été conféré à la famille après que l’un de leurs ancêtres se soit distingué lors de la batille d’Ain Dara.
Béchir est né dans un Liban prospère que l’on nommera « la Suisse du Moyen-Orient », où le pouvoir est constitutionnellement partagé entre les chrétiens (alors majoritaires), les musulmans sunnites et les chiites. Cet équilibre commencera à être troublé en 1958 lorsque, sous l’influence nassérienne, la rue musulmane tente de prendre le pouvoir. Ce sera un échec mais ces événements préfigurent la guerre qui éclatera 17 ans plus tard.

Breizh-info.com : Lorsqu’il s’engage pour son pays, le Liban, quel est le contexte géopolitique de l’époque ?

Comme toute la région, le Liban subit la montée en puissance du conflit qui oppose Israël et les pays arables. Les Libanais ont, dès les années 50, accueilli avec une grande générosité, les réfugiés palestiniens. Les chrétiens libanais et l’Eglise maronite offrent même des terrains pour que les Palestiniens puissent s’y installer durablement, dans de bonnes conditions. Ces terrains deviendront, pour certains, de véritables camps retranchés, d’où partiront les attaques des feddayin contre l’Etat libanais et les chrétiens. Leur démantèlement coutera des milliers de vies de combattants chrétiens.
En effet, avec les accords du Caire, signés en 1969 par le chef d’Etat major de l’armée représentant l’Etat libanais, ces camps ont reçu un statut d’extra-territorialité et les miliciens palestiniens se sont vus reconnaître le droit de s’armer pour mener des attaques contre Israël. Ces armes serviront surtout à tuer des chrétiens libanais.
Dès lors, l’armée et la police libanaises se trouvent totalement dépassées tandis que les agressions, enlèvements, viols et assassinats se multiplient contres les chrétiens. C’est alors que les différents partis chrétiens, au premier rang desquels se trouvent les Phalanges libanaises (les Kataëb) de Pierre Gemayel, décident de s’armer et de se préparer à l’affrontement inéluctable.

Béchir et ses compagnons seront prêts à engager la lutte lorsque, le 13 avril 1975, se déclare la guerre du Liban.

Breizh-info.com : Béchir Gemayel était catholique. En première ligne face à la montée de l’islamisme dans son pays. Quels ont été ses avertissements et prémonitions ?

Plus précisément, Béchir était un chrétien maronite, c’est-à-dire catholique de rite syriaque. Il a très vite compris que face à l’agressivité palestinienne et musulmane, le temps des « palabres » était révolu. Il a motivé son combat par la double volonté de redonner sa souveraineté au Liban et de rétablir l’autorité de l’Etat Libanais mais également de préserver la liberté des chrétiens du Liban.

Dans ses discours, il énonce clairement qu’il refuse pour son peuple cette dhimmitude qui est imposée aux non-musulmans dans les sociétés islamiques. Il le répétera sans cesse, comme à un journaliste de L’Orient-Le Jour en 1981 : « En 1975, il a été dit qu’il suffisait de cinq Palestiniens pour nous jeter à la mer. Nous n’avons pas eu un réflexe minoritaire, mais un simple réflexe de citoyens qui refusent la soumission. Nous avons refusé de vivre en gens de dhimmi ».
Ce combat, il l’a mené pour le Liban mais, au-delà, pour tous les chrétiens d’Orient et aussi pour l’Occident qui avait déjà commencé son déclin, face à la menace soviétique et à la montée en puissance du phénomène islamique, que Béchir avait vu venir. « Ou bien la Paix que connaissent les autres nations s’étendra jusqu’au Liban ou la guerre qui sévit au Liban atteindra les autres nations. Il n’y a pas d’autre alternative » prévient-il en 1981.

Breizh-info.com : Il a été assassiné dans un attentat. Par qui, pour quelles raisons ?

Béchir Gemayel est élu président de la République libanaise le 23 août 1982. Dès lors, il devient un danger encore plus important pour la Syrie, qui tente depuis des années de mettre la main sur le Liban. Au-delà de la question régionale, il est un élément de pointe face à l’influence soviétique au Moyen-Orient. Dès lors, son sort était scellé. Une protection maximale aurait dû être organisée autour de sa personne. Lui-même ne l’a pas souhaité, voulant conserver ses habitudes de proximité avec ses amis et le peuple libanais.
Le 14 septembre 1982, une forte charge explosive, placée par un militant libanais pro-syrien, dans un appartement voisin, pulvérise le siège des Kataëb d’Achrafieh où Béchir tient une conférence hebdomadaire. Béchir et 23 autres personnes perdent alors la vie.

Breizh-info.com : Quel héritage a-t-il laissé aujourd’hui au Liban, un Liban qui semble particulièrement souffrir, et particulièrement instable économiquement ?

Béchir incarne, chaque jour un peu plus, tout ce dont manque le Liban : un chef intègre et déterminé, un homme attentif et animé d’une « passion de la vérité », ainsi que l’avait qualifié le père Sélim Abou, son premier biographe.
40 années après sa mort, l’intérêt des jeunes libanais pour Béchir ne cesse de grandir. A chaque événement heureux ou, hélas, plus souvent, malheureux, des portraits de lui fleurissent au coin des rues. Dans les manifestations de contestations, on entend la foule crier « Bachir hay fina » c’est-à-dire : « Béchir vit en nous ». Bref, 40 ans après, Béchir symbolise l’espoir et l’esprit d’un peuple.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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