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Ukraine, Russie…Retour en bibliothèque

Lorsque l’Ankou rôde, il est bon de se réfugier dans la bibliothèque… Relire tous les livres ? Leur sacralisation interdit quon balance ces agglomérats de papier aux ordures. Mais par où commencer ? Eh bien par ceux qui ont acquis de l’importance avec le passage du temps… l’Histoire.

C’est ainsi que, poussé par l’actualité, j’ai réouvert « L’Allemagne nazie et l’Ukraine » de l’historien Wolodymyr Kosyk (1924-2017)… où il est notamment question des deux « OUN » — Organisation des nationalistes ukrainiens — celle de Bandera et celle de Melnyk. Ce qui tombe pile-poil au bon moment. Kosyk, professeur en Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales, était discret à l’époque où Sartre et tant d’autres vaticinaient à propos de l’URSS — qui n’était pas encore redevenue la Russie. Il est l’auteur de la meilleure bible sur son pays d’origine, l’Ukraine (plus étroitement, la « Galicie »), où il naquit à Zaluzhany, oblast de Lviv, à une époque où cette ville était encore polonaise… Ce qui fait la matière d’un ouvrage de 665 pages, édité en 1986 aux P.E.E. (Publications de l’Est Européen)…

Je l’ai ouvert la première fois pour aider Georges Coudry (un ancien FTP de Franche-Comté) qui avait entrepris de mettre de la clarté dans son ouvrage (paru en 1997, chez Albin Michel) : « Les camps soviétiques en France », à commencer par celui de Beauregard, ouvert en 1945 par le NKVD et la crème du PCF à La Celle-Saint-Cloud, près de Versailles. Le sous-titre en était : « Les Soviétiques rendus à Staline »… c’était tout dire. Les trains du retour s’arrêtaient à l’ancien camp de déportation de Dora, nouvellement « dénazifié », mais en zone soviétique, dont les baraques avaient un emploi comparable à celui de l’ancien temps. Au tri final, ceux qui avaient collaboré (ou avaient la réputation de « penser mal ») étaient exécutés sur le champ. Les autres partaient pour l’extrême-orient sibérien où, à la Kolyma, ils allaient devenir « chercheurs d’or »… coupables seulement d’avoir « connu » l’Occident.

C’était le cas de nombreux Ukrainiens… dont voici résumée l’histoire.

Le nord de l’Ukraine, écrit Kosyk, fait partie du territoire « désigné comme étant le berceau des Slaves. La formation de ce groupe linguistique, commencée » du 5e au 3e millénaire (avant J.-C.) « s’est achevée probablement au 1er millénaire. On pense, par exemple, que les Scythes cultivateurs dont parle Hérodote étaient en fait des autochtones slaves. » Selon l’antique historien Jordanès (Histoire des Goths, écrit avant 551), « le littoral septentrional de la mer Noire et la Crimée furent envahis (au 3e siècle après J.-C.) par les tribus germaniques venues des bords de la mer Baltique : Ostrogoths et Wisigoths. Leur état ne résista pas à l’invasion des Huns et succomba en 375 » (après Jules-César). Une tribu slave, les Antes, combattit également les Ostrogoths… Ces Antes occupaient « la majeure partie de l’Ukraine actuelle ». Leur état exista « du 4e au 7e siècle (et) fut le précurseur de l’état qui se forma au milieu du 9e siècle autour de Kiev (Keïv, en ukrainien) ».

« L’état de Kiev prit le nom de Rous’ (Ruscia ou Ruthenia, en latin). C’est donc sous ce nom qu’était connue l’Ukraine médiévale. La Rous’ étendit ses frontières à l’ouest au-delà de la ville de Peremyshl (Przemysl, à la frontière, en Pologne actuelle). » Au nord, se formèrent des principautés vassales et Kiev devint « le centre d’un véritable empire composé de la métropole (la Rous’) et de ses dépendances ». Mais en 1132-1135, tout se décomposa…

C’est à peu près à cette époque qu’apparaît le nom « Ukraine » enregistré pour la première fois dans la Chronique de Kiev « en l’an 1187 pour désigner une région au sud de Kiev, aux confins sud de la Rous’ proprement dite… » Et Wolodymyr Kosyk insiste : « Remarquons que ce nom apparaît au moment où l’état de Kiev, la Rous’, est encore indépendant et où il n’y a encore aucune trace de la Russie ». Plus loin, il écrit : « l’état de Kiev, c’est-à-dire la Rous’ du 9e au 13e siècle, appelé à tort par les historiens russes et étrangers « Russie de Kiev », est un état ukrainien. La Russie actuelle s’est formée au cours des 14e et 15e siècles à partir de la principauté de Moscou. » Pour le dire, il s’appuie sur l’historien Mykhaïlo Hrouchevskyi (1866-1934), auteur d’un ouvrage en dix volumes : Istoria Oukrainy-Roussi, parus à Kiev entre 1905 et 1913… C’est dit.

La Moscovie, « qui prendra plus tard le nom de Russie, ne commencera son expansion vers l’Ukraine que dans la deuxième moitié du 17e siècle »… C’est-à-dire à l’époque où se manifesta l’un des chefs cosaques ukrainiens, Bohdan Khmelnytskyi, qui souleva le peuple contre la couronne de Pologne et « tenta de poser les fondements d’un état ukrainien-cosaque, dont l’indépendance fut de courte durée (1648-1689). Espérant obtenir un appui dans sa guerre contre la Pologne, l’hetman Khmelnytskyi plaça son état sous la protection du tsar moscovite… » Erreur fatale ! « La Moscovie conclut avec la Pologne un traité par lequel les deux puissances se partagèrent l’Ukraine (pour la première fois). La Pologne céda à la Moscovie les territoires ukrainiens situés à l’est du Dniepr, avec la ville de Kiev. »

Ainsi commença la domination russe sur l’Ukraine.

Une longue nuit entoura bientôt le fantôme… illuminé parfois d’êtres comme Taras Hryhorovytch Chevtchenko (1814-1861), un temps Parisien, contemporain du camarade polonais Szopen (1810-1849), c’est-à-dire Chopin, né, lui, à Zelazowa Wola. Durant deux siècles, à l’instar de ce qui arriva à la Pologne en 1772, 1793 et 1795, le territoire « ethniquement » ukrainien resta divisé en quatre morceaux qui, avant et après la 1ère Guerre mondiale, en 1919, appartenaient à l’empire russe puis soviétique, pour l’un, et formaient trois restes dans l’ex-empire austro-hongrois (en Pologne, en Roumanie et en Slovaquie). Un espoir naquit en 1917, à l’occasion de la Révolution qui mit à bas le tsarisme : « l’indépendance ne pouvait se réaliser que lors de l’éclatement de l’un ou des deux états occupant les territoires ukrainiens… »

Cependant, la partie occidentale de l’Ukraine, soumise à l’empire austro-hongrois, autour de Lviv (Lwow) en « Galicie », dut attendre la fin de la guerre; C’est cette partie qui, la première, créa la « République nationale d’Ukraine occidentale », le 19 octobre 1918, laquelle cessa d’exister le 14 mars 1923… sous le régime polonais à qui elle était revenue lors du nouveau partage, confirmé au traité de Riga, le 18 mars 1923, entre la Russie soviétique et la Pologne.

Au début, l’Ukraine « soviétique » ne fut pas intégrée à la Russie. Elle formait la « République socialiste soviétique d’Ukraine », « indépendante » suivant des « accords bilatéraux » (?!) La RSS d’Ukraine devint membre de la « fédération soviétique » le 30 décembre 1922… dans la nouvelle URSS. Cependant, un mot d’ordre prit naissance dès 1926-1927 : « Détournons-nous de Moscou et tournons-nous vers l’Europe » — ce qui fut formulé par l’écrivain Khvylovyi pourtant communiste. à Moscou cela fut ressenti « comme un défi ». D’autant qu’une partie des économistes officiels prétendait que « l’Ukraine n’avait aucun intérêt à rester membre de la fédération soviétique » — son économie « subissant comme par le passé une exploitation coloniale ».

En 1927, les chiffres étaient éloquents : 70 % du charbon, 60 % du manganèse, 75 % du fer, 70 % de la fonte et 28 % des céréales provenaient d’Ukraine… « La Russie ne pouvait se permettre de perdre les richesses de ce pays. La Russie refusait d’admettre l’idée d’une Ukraine indépendante », constate Wolodymyr Kosyk.

En 1929, la Tchéka devint le Guépéou en attendant d’être le NKVD ( « tchéka », acronyme résumant la fonction « létale » de la « Terreur rouge » = « Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage » )… La Tchéka – Guépéou – NKVD, dont le but restait invariable malgré les changements d’appellation, arrêta de nombreuses personnalités « accusées de faire partie de l’Union pour la libération de l’Ukraine (SVU) ». L’activité de ces personnalités « fut présentée comme une activité à la solde de l’étranger. » Elles furent jugées à Kharkiv en mars et avril 1930 et furent exécutées — Kharkiv étant alors la capitale de la RSS. Au même moment, les bolcheviks achevèrent « la destruction de l’église orthodoxe autocéphale ukrainienne, dont la majorité des prêtres et les évêques furent arrêtés et déportés. » Restaient les « koulaks »…

Le temps fort de la « dékoulakisation » fut atteint dans les dix ans qui suivirent la mort de Lénine en 1924. Tout avait commencé avec la NEP (Nouvelle Economie Politique), lancée en 1922, après la guerre civile… Ce qui avait engendré une économie de marché inattendue, laquelle permettait aux paysans, entre autres bonnes occasions, de vendre en ville. C’était contradictoire avec la règle bolchevique du contrôle étatique. Staline, qui installait son pouvoir après avoir vaincu l’aile trotskyste, posa une main ferme sur le « secteur informel »… comme on appelait alors le « marché parallèle ». Il imposa des réquisitions accompagnées des pratiques habituelles de la terreur prolétarienne (exécutions massives et/ou déportations). Le Guépéou vit naître le personnage mythique du « koulak », accusé de stocker la production pour faire monter les prix, de spéculer, de saboter pour des puissances impérialistes — bref de travailler pour la contre-révolution.

« L’espoir de deux milliards d’hommes » (à l’époque), comme disait Barbusse en parlant de Staline, avait créé une machine à « dékoulakiser » : les « brigades de choc »… des unités auxiliaires de police qui étaient composées de prétendus « ouvriers » — c’est-à-dire de voyous « nationalisés » venant de la pègre, ou de chômeurs en mal d’emploi, des « taulards » du milieu sortis de leurs geôles. Ces « escadrons de la Commission extraordinaire pour la réquisition du blé », dirigée à partir de novembre 1932, par les camarades Molotov et Kaganovitch, parcoururent les campagnes ukrainiennes, semant le pillage et la mort pour obtenir les confiscations complètes des récoltes — et même, à partir de décembre 1932, c’est spécifié, les réserves de semence…

La paysannerie ukrainienne n’avait plus rien à manger, pas même la viande, clandestine. Elle ne pouvait pas non plus se déplacer car « tout citoyen soviétique (devait) être muni d’un passeport intérieur pour résider en ville »… ce qui excluait les paysans. Il s’agissait de les empêcher de s’urbaniser — pour se nourrir à leur faim. Au début de janvier 1933, il y eut pire : Molotov et Staline ordonnèrent d’interdire « par tous les moyens les départs massifs d’Ukraine vers les villes ». Il était interdit de vendre « des billets de train aux paysans pour les longues distances ». Résultat : l’Holodomor (« l’Extermination par la faim »)…

Timothy Snyder mentionne ce qu’une femme médecin écrivit à un ami, en juin 1933 (elle n’était pas encore devenue « cannibale »)… « Les bonnes personnes sont mortes en premier. Celles qui ont refusé de voler ou de se prostituer sont mortes. Celles qui ont donné de la nourriture à autrui sont mortes. Celles qui ont refusé de manger des cadavres sont mortes. Celles qui ont refusé de tuer leur prochain sont mortes. Les parents qui ont résisté à l’anthropophagie sont morts avant leurs enfants. » Les rapports du consul italien en poste à Kharkiv, Sergio Gradenigo, sont effrayants de précision réaliste…

En Ukraine, les foyers de révoltes devinrent si nombreux que près de cent dix districts échappaient au contrôle du pouvoir central dès février-mars 1930. Les paysans insurgés, parfois réunis en conseils élus, exigeaient l’arrêt de la collectivisation et de la dékoulakisation et revendiquaient une « Ukraine indépendante ». Ce fut le début de la fin… Kosyk écrit ceci : « Une terreur indescriptible s’installa dans le pays. Entre 1928 et 1932, de 1,5 à 2 millions d’Ukrainiens furent déportés ou emprisonnés dans les camps de concentration et 300 000 à 500 000 massacrés sur place. Mais c’est surtout la famine-génocide de 1932-1933 qui contribua à briser le peuple. En un peu plus d’un an, entre 5 et 6 millions d’Ukrainiens moururent à la suite d’une famine sciemment organisée à l’aide de réquisitions impitoyables… » Et aussi de l’interdiction planifiée, faite aux habitants, de quitter leurs villages, ce à quoi s’ajoutait « la loi sur la protection de la propriété socialiste… etc. »

« Après le premier « nettoyage » des éléments indésirables à l’Académie des sciences, le pouvoir s’attaqua aux hommes de lettres, de théâtre et à la culture ukrainienne en général. Dans la seule nuit du 16 au 17 décembre 1934, vingt-huit écrivains, poètes et critiques littéraires furent fusillés à la prison de Kiev (…) La langue russe reprit ses droits comme langue dominante, comme langue du pouvoir. Au cours des années 1932-1938, des milliers d’Ukrainiens furent arrêtés pratiquement chaque jour et condamnés à mort ou à des camps de concentration (…) En septembre 1938, cent dix officiers de l’armée rouge, suspectés de faire partie de l’organisation « Ukraine indépendante », furent arrêtés. Cinquante d’entre eux furent immédiatement fusillés(…) »

(à suivre : la fin du livre de Wolodymyr Kosyk)

MORASSE

Crédit photo :
[cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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5 réponses à “Ukraine, Russie…Retour en bibliothèque”

  1. Pschitt dit :

    Excellent résumé. Où l’on voit que Poutine n’est que le dernier d’une longue lignée d’ukrainophobes rabiques.

  2. kaélig dit :

    Finalement, les Russes n’ont pas abandonné, tout comme les Musulmans leur soif de conquètes.
    L’UE, cette entité inconsistante est coincée entre le Tsar, l’Islam et l’Empire US.
    L’UE terre de conquète.

  3. Michel dit :

    Assez orientée comme “histoire”. Nulle mention n’est faite de la ville de Novgorod par exemple, or elle est un moment important dans le développement de la Rouss’ (ie).

    • sdeverots dit :

      Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un ouvrage consacré à l’Ukraine ne parle pas de Novgorod ? Il y a presque mille km entre Kiev et Novgorod ! Il est vrai que Novgorod, créée par un souverain de Kiev, a joué un rôle important dans l’histoire russe, notamment au temps d’Alexandre Nevski au 13e s., mais elle n’a pas tardé à décliner. On voit mal quelle conclusion vous voudriez en tirer pour l’histoire de la Russie et de l’Ukraine au 20e s.

  4. Henri dit :

    Ce récit me laisse perplexe : je me demande si l’Ukraine est réellement entrée dans l’Histoire avant 1991, comme l’ont fait, par exemple la Pologne et la Lituanie, même si celles-ci ont disparu un temps, avant de réapparaître en 1919. Bon, je peux me tromper…

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