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J’avais refermé mes journaux sous un des parasols verts de la terrasse du bar de l’Océan. Devant moi, ce n’était pas la mer ouverte, mais le bâtiment de la marée, massif et rectangulaire, avec ses façades noircies de sel et ses vasistas entrouverts d’où s’échappaient encore des effluves mêlés de poisson et de gasoil. Ici, la vérité ne se lit pas dans l’horizon, mais dans le va-et-vient des caisses de glace et dans le pas lourd des ouvriers de la criée. C’est ce décor sans emphase qui me servait de toile de fond pour méditer la nouvelle du jour : les démocrates américains, après avoir voulu policer la langue de tout un peuple, découvrent qu’il leur faut désormais censurer leurs propres mots pour espérer encore se faire entendre.

Un mémorandum rédigé par le think tank progressiste Third Way leur recommande en effet d’abandonner les expressions qu’ils avaient tenté d’imposer à tous : « birthing person » au lieu de mère, « chest feeding » pour l’allaitement, « intersectionality » et autres trouvailles sorties des séminaires de sociologie. On leur explique que ces vocables rebutent l’électeur ordinaire, que la ménagère de Louisville ou le chauffeur hispanique de Los Angeles ne se reconnaissent pas dans ce sabir. Le gouverneur Andy Beshear l’a dit crûment : « Nous devons parler aux gens comme à des êtres humains normaux. » C’est un aveu, presque une défaite : derrière la rhétorique du progrès se cache l’aveuglement d’une élite qui croyait transformer le réel par des formules de laboratoire.

En lisant cela, je songeai au livre de Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii, la « langue du Troisième Reich ». Klemperer y montrait que le national-socialisme ne se contentait pas de réprimer et d’enfermer les dissidents dans des camps de concentration, il avait commencé par modeler les consciences à coups de mots nouveaux. Les mots, écrivait-il, sont comme des doses infinitésimales d’arsenic : on les avale sans s’en rendre compte, et l’effet se fait sentir plus tard. Il n’y a pas besoin de comparer le progressisme américain au nazisme pour comprendre que le mécanisme est identique : changer les mots, c’est changer le monde. Dire « birthing person » au lieu de mère, c’est déjà proclamer que la maternité n’est plus une évidence biologique mais une catégorie discutable, comme dire « Lebensraum » au lieu d’espace vital, c’était déjà habiller l’ambition guerrière d’une légitimité pseudo-scientifique.

Les démocrates abandonnent donc leur novlangue, non par retour au bon sens, mais par pur calcul électoral. Ils savent que l’ouvrier afro-américain, que le petit commerçant latino, que la mère de famille blanche des banlieues pavillonnaires ne supportent plus ce langage artificiel. Ils ont tenté d’imposer une « langue de clercs », et les voilà contraints de la ranger dans les tiroirs. Tardivement, car le mal est fait : une fois que des mots se sont installés dans les esprits, ils continuent d’agir, même si on ne les prononce plus.

En France, le parallèle est saisissant. Ici aussi, le langage progressiste s’est infiltré dans nos administrations, nos universités, nos médias. Les municipalités parlent de « personnes racisées », les associations d’« espaces safe », les circulaires de l’Éducation nationale évoquent des « publics en insécurité alimentaire ». Ces termes ne décrivent pas la réalité, ils la reformulent, ils la tordent. Comme le disait Klemperer, la langue est la plus docile des esclaves et la plus impitoyable des maîtresses : elle finit par imposer ses propres catégories à ceux qui l’emploient.

Ernst Jünger observait déjà que les époques de crise inventent des « langues de commande », des idiomes appauvris qui ne servent plus à décrire mais à ordonner. Nos sociétés progressistes ont créé leur propre langue de commande : une suite de termes techniques et compassionnels, qui donnent l’illusion de la bienveillance alors qu’ils imposent un univers mental fermé. Ce n’est plus le mot qui jaillit du réel, c’est le réel qu’on contraint à se plier au mot.

Il faudra sans doute, comme les démocrates l’ont compris à contrecœur, revenir aux mots simples, aux évidences élémentaires. Mais le retour à la vérité n’est jamais assuré. Les langues manipulées ne guérissent pas si vite. Elles laissent derrière elles des fractures invisibles, des habitudes de pensée, des clichés, qui s’incrustent. Une société qui doit réapprendre à dire « mère » ou « femme » ressemble à un malade qui redécouvre, après trop de drogues, le goût de l’eau claire.

Alors, en observant cette scène américaine, je me dis que l’histoire bégaie. Le Troisième Reich avait inventé sa langue propre. Nos progressistes modernes ont créé la leur. La différence n’est pas de nature, mais d’intensité. Dans les deux cas, on tente de modeler la société par le vocabulaire, et l’on croit que quelques formules suffiront à plier le réel. Et dans les deux cas, le réel finit toujours par se venger.

Spengler l’avait pressenti : lorsqu’une civilisation perd le sens des mots, elle perd le sens d’elle-même. Le langage devient bavardage, la rhétorique supplée la pensée, et la politique s’enferme dans des liturgies vides. C’est le signe des cultures au soir de leur histoire, lorsqu’elles ne produisent plus que des formules au lieu d’images, des slogans au lieu d’actes. La question n’est plus de savoir si les démocrates américains gagneront la prochaine présidentielle, mais combien de temps encore une civilisation peut survivre quand elle ne sait plus nommer le père, la mère, l’homme ou la femme.

Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées

Crédit photo : DR
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4 réponses à “La langue qui enferme”

  1. Durandal dit :

    Bonjour,

    A ce propos, si les locuteurs de langue française pouvaient employer pédomaltraitance, en lieu et place de pédophilie, cela éviterait de suggérer inconsciemment l’idée que la pédomaltraitance pût être en fait « amour des enfants » (pedo : enfant; philia : amour)

    Cdt.

    M.D

  2. guillemot dit :

    Dans la destruction de notre belle langue , il faudrait mentionner ce sabir des banlieues qui commence à gagner toute la jeunesse française et en parallèle la dénaturation complète de notre belle Histoire

  3. RoseMarine dit :

    Lire «Même les beaufs en robe noire dansent avec le diable.»
    de Jean-Pierre Joseph.

  4. JLP dit :

    Cette pub permanente pour le bar de l’océan est problématique. J’en serais le proprio, je commencerais à installer des caméras…

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