Je reviens d’une semaine dans le Midi, non loin d’Aix-en-Provence, où j’ai fait l’épreuve salutaire de l’oubli volontaire. Oublier l’ordinateur, laisser le téléphone au fond d’une poche, se rendre disponible au paysage et aux livres, voilà un luxe que notre temps croit superflu et qui demeure pourtant l’un des derniers refuges de l’esprit. La Provence, avec ses collines ourlées de pins et ses pierres blondes, offre à qui sait regarder une leçon européenne ancienne, faite de mesure, de durée et d’équilibre. Sous ce ciel sans hâte, j’ai lu, j’ai marché, j’ai observé, comme on le ferait dans une province romaine demeurée fidèle à son génie.
L’illusion d’un retrait total ne dure jamais longtemps. Même au milieu des oliviers, le fracas du monde finit par parvenir jusqu’à vous. Les conversations des terrasses, les journaux laissés sur les tables, la télévision d’un bistrot ont fini par évoquer la spectaculaire opération militaire américaine qui a conduit des unités d’élite de la Delta Force à capturer sans pertes le président de facto du Venezuela. Le déploiement, d’une ampleur quasi théâtrale, a mobilisé des centaines d’aéronefs et des milliers d’hommes, rappel brutal de ce qu’est aujourd’hui la puissance militaire réelle. Nulle autre force au monde n’est en mesure d’égaler une telle projection, ni la Russie empêtrée dans la boue du front ukrainien, ni la Chine qui se gargarise de parades et de chiffres, ni surtout l’Europe, absente du tableau comme un figurant effacé.
Quelques heures après cet enlèvement réussi, Donald Trump s’est longuement adressé à la presse, invoquant une fois encore la doctrine Monroe pour justifier l’action américaine. Depuis son retour au pouvoir, cette référence est devenue chez lui une sorte de refrain, presque une incantation. Elle sert à rappeler, sans fard ni précaution oratoire, que les États-Unis entendent réaffirmer ce qu’ils considèrent comme un droit de naissance sur le continent américain. La doctrine, formulée en 1823 dans un monde encore secoué par les convulsions de l’empire espagnol, surgit ainsi des archives comme un texte vivant, réarmé pour le présent.
Les Européens, pour la plupart, restent interdits devant ce retour en force de principes géopolitiques que l’Amérique elle-même avait semblé reléguer avec la création des Nations unies en 1945. Le droit international, tel qu’il fut patiemment construit après la Seconde Guerre mondiale, se voit remisé au magasin des accessoires par un interventionnisme désormais décomplexé. Il serait pourtant naïf de s’en étonner. La politique, écrivait Carl Schmitt, repose d’abord sur la distinction de l’ami et de l’ennemi, non sur des abstractions juridiques. Les États-Unis renouent avec cette vérité élémentaire, pendant que l’Europe persiste à s’en détourner.
Notre faiblesse est multiple. Elle est militaire, économique, et plus encore politique. L’Union européenne, qui gouverne aujourd’hui nos destinées sans en assumer les risques, n’est que l’ombre d’une puissance, incapable de penser le monde tel qu’il est, et plus incapable encore de défendre ses peuples face au danger le plus immédiat, celui de la submersion migratoire. Cette impuissance n’est pas une fatalité historique, elle est le produit d’une volonté défaillante, d’un renoncement prolongé à toute idée de souveraineté charnelle.
C’est pourquoi il faut analyser avec sang-froid la résurgence de la doctrine Monroe, et peut-être, paradoxalement, s’en réclamer nous aussi. Non pas de la version tronquée que brandit Washington, mais de son texte originel, souvent oublié. En 1823, cette doctrine affirmait certes la prééminence américaine sur les affaires du Nouveau Monde, tout en renonçant explicitement à toute atteinte aux possessions européennes subsistantes, françaises ou britanniques. Elle constatait également, point essentiel, le désengagement volontaire des États-Unis des affaires européennes.
Ainsi comprise, la doctrine Monroe convenait parfaitement à l’Europe. Elle reconnaissait une réalité géopolitique sans humilier les puissances du Vieux Continent, et traçait une ligne claire entre les sphères d’influence. Les États-Unis n’avaient rien à faire en Europe, l’Europe conservait ses territoires et sa liberté d’action. Cette lecture intégrale, équilibrée, serait aujourd’hui plus favorable à nos intérêts que l’universalisme abstrait auquel nous nous accrochons par habitude.
La conclusion s’impose d’elle-même. Revendiquer la doctrine Monroe, oui, mais dans sa totalité. L’Amérique aux États-Unis, l’Europe et ses territoires ultramarins aux Européens. Une telle affirmation n’a rien de belliqueux, elle est simplement conforme à l’ordre du monde réel, celui que Spengler appelait de ses vœux lorsqu’il invitait les peuples fatigués à regarder en face leur destin. Sous le soleil provençal, cette évidence prenait la douceur d’une certitude ancienne, comme une mer calme après la tempête.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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8 réponses à “La doctrine Monroe, ou le rappel brutal du monde réel”
« Cette lecture intégrale,(de la doctrine Monroe) équilibrée, serait aujourd’hui plus favorable à nos intérêts que l’universalisme abstrait auquel nous nous accrochons par habitude ».
Je comprends et souscris au fond du post mais je ne vois pas en quoi « l’universalisme » serait en opposition avec la doctrine Monroe qu’on peut comprendre comme un « universalisme américain ». L’effort de limitation des conflits est identique.
Dommage, la sérénité provençale des rives de l’Arc ne vous a pas conféré pertinence ni modestie. Heureusement il y a par ailleurs un véritable article sur la doctrine Monroe dans la livraison de ce jour de Breizh Info.
Ce qu’il se passe m’apparaît clair : celui d’un partage à bas bruit du même type que celui décidé fin WW2 ouvertement. Voilà pour la Russie (au bout du compte quasi l’ex-urss) et voilà pour moi (l’ex-amgot que De Gaulle avait sabordé). Ensuite, tu me fous la paix, je fais de même et les Chinois continuent à faire ce qu’ils font de mieux : commercer avec tout le monde. Juste une question de temps (court) pour que ce projet s’impose via l’annexion du Groenland et, probablement mais plus tard, du Canada.
Si ça ne se passe pas comme ça, ce sera WW3.
Merci Marc-François de Rancon pour votre aimable commentaire. Pouvez-vous développer votre analyse ? Je serais curieux de lire vos arguments.
Merci pour votre aimable réponse, Balbino Katz. Je ne prétends pas avoir écrit une « analyse ». J’ai juste effectué un constat. Que vous pouvez vérifier vous-même, les deux articles sur la doctrine Monroe ont été publiés ce jour-même. Celui de la rédaction, au fond, est précis et concis, trop peut-être compte tenu des deux siècles qui ont amendé ladite doctrine, mais c’est normal, c’est l’ergonomie de lecture à l’écran qui commande le format d’édition, et dans le cas précis ça ne nuit pas à l’entendement, bien au contraire. Celui de la rédaction, dans la forme et plus particulièrement dans le style, est écrit à la troisième personne et traite exclusivement le sujet.
Comment ce Monroe peut-il avoir pensé sa Doctrine alors que son pays les jeunes états d’Amérique libérés des Anglais ne sont encore qu’un pays croupion. Même pas d’armée, Jean a peut-être déjà des idées Moralité si j’extrapole à partir d’une autre intervention Don Balbino ne doit plus quitter Léchiagat, son vivier, son slipway, son tacaud…ses brisants…Dalc’h mat Trystan hag hatoup…
De même, Marc-François de RANCON, je n’ai pas écrit un article sur la doctrine Monroe comme comme celui publié par Breizh info. J’ai rédigé une opinion sur la portée de cette « doctrine »et son implication dans sa version intégrale pour l’Europe. Les deux articles ont des ambitions différentes. Si j’avais écrit une analyse du discours du président Monroe devant le Congrès, j’aurais adopté une structure différente mais assez proche dans ses conclusions générales.
Balbino se vexe ? Comme Donald il enverrait bien ses soudards dézinguer ses opposants ? Ah que de crimes on a commis pour quelque manifestation de lèse-majesté…