La chapelle de Tréminou, à une demi-lieue de Pont-l’Abbé, repose comme un galet ancien dans la terre bigoudène. Rien d’ostentatoire, rien de monumental. Une chapelle rurale construite par des Bretons pieux, où je me rendais le mercredi en promenade quand j’étais pensionnaire au lycée Laënnec. Dans l’enclos,, un détail frappe l’œil. Une tribune de pierre, massive, taillée dans le granit local. Le prêtre y montait autrefois pour s’adresser à la foule, porter la parole au-dessus des têtes, sans micro, sans amplification, avec pour seule force celle de la voix humaine et de la conviction.

Cette pierre-là n’est pas un décor. Elle est un rappel. Durant des siècles, en Bretagne comme ailleurs en Europe, la parole fut considérée comme une puissance. Elle pouvait convaincre, apaiser, soulever, parfois diviser, mais elle était reconnue comme une nécessité vitale du lien social. On l’élevait littéralement, on lui donnait une hauteur, non pour la sanctuariser, mais pour qu’elle circule.

C’est à cette tribune de Tréminou que je pensais en lisant, ces derniers mois, les nouvelles venues du Royaume-Uni. Elles racontent une autre histoire, presque inverse. Celle d’une parole que l’on ne cherche plus à porter, mais à contenir, à surveiller, à refroidir.

Le Royaume-Uni, longtemps perçu depuis le continent comme une terre de liberté verbale, parfois brutale mais tolérante, est devenu en quelques années un laboratoire de la restriction expressive. En 2023, plus de douze mille arrestations ont été effectuées par la police britannique pour des propos tenus en ligne, sur le fondement d’un texte ancien, le Communications Act de 2003. Trente-trois arrestations par jour. Non pour des violences, non pour des appels à l’émeute, mais pour des mots jugés offensants, déplacés, menaçants.

La plupart de ces affaires n’aboutissent pas à des condamnations. Les dossiers sont classés, les poursuites abandonnées. Ce détail est souvent mis en avant pour relativiser la portée du phénomène. Il passe à côté de l’essentiel. L’arrestation suffit. La visite de la police, la convocation, la garde à vue produisent un effet durable. On ne parle plus. On hésite. On s’abstient. La parole se retire, comme la mer à marée basse, laissant un estran silencieux.

Ce glissement n’est pas le fruit du hasard. Il est encouragé par une logique institutionnelle simple. Il est plus facile d’intervenir contre un citoyen isolé pour une phrase malheureuse que de s’attaquer à des formes de criminalité violente ou organisée, coûteuses en moyens, risquées politiquement et juridiquement. Le langage devient un terrain d’action commode, peu dangereux pour l’institution, très rentable en termes statistiques.

À cette pratique policière s’ajoute désormais une ambition politique plus vaste. Le gouvernement britannique travaille à définir officiellement ce qu’il nomme aujourd’hui l’« hostilité anti-musulmane ». Le terme d’« islamophobie » a été jugé trop contesté. Le nouveau vocabulaire se veut plus neutre. Il est en réalité plus large, plus flou, plus inquiétant.

L’hostilité ne suppose ni violence, ni intention explicite, ni appel à la haine. Elle peut résulter d’un désaccord, d’une critique, d’un propos mal perçu. Bien que cette définition ne soit pas juridiquement contraignante, elle est destinée à servir de référence aux administrations, aux collectivités locales, aux universités, aux entreprises. L’expérience montre que ces normes dites « indicatives » produisent souvent leurs effets les plus sévères hors des tribunaux, dans les procédures disciplinaires, les exclusions, les censures préventives.

De nombreuses voix se sont élevées au Royaume-Uni pour alerter sur les conséquences d’un tel dispositif. D’anciens responsables d’autorités indépendantes, des juristes, des représentants d’autres minorités religieuses ont souligné le risque d’une rupture de l’égalité devant la loi. Protéger des personnes contre la discrimination est une nécessité. Protéger des croyances contre la critique est une autre affaire. C’est rouvrir, par une porte dérobée, la question du blasphème (longuement étudiée par le juriste Eric Delcroix), que l’Europe avait pourtant patiemment refermée.

Vu de Bretagne, ce débat n’a rien d’abstrait. La France n’est pas épargnée. Les lois encadrant la parole n’y cessent de s’accumuler. Les poursuites pour des propos tenus dans des cercles restreints, parfois privés, se multiplient. Le cas de Jean-Eudes Gannat, poursuivi pour avoir simplement montré une scène ordinaire de la vie quotidienne, en est une illustration frappante. Il n’y avait ni insulte, ni appel, ni commentaire. Il y avait un fait, et le fait est devenu suspect.

L’Europe semble engagée dans une étrange fuite en avant. Incapables de résoudre les tensions qu’elles ont contribué à créer, nos élites déplacent le conflit vers le langage. On ne gouverne plus le réel, on gouverne la manière d’en parler. Carl Schmitt notait qu’un régime politique se définit par la désignation de l’ennemi. Dans l’Europe contemporaine, l’ennemi n’est plus extérieur. Il est intérieur, diffus, verbal.

Le contraste avec les États-Unis devient chaque jour plus cruel. Là-bas, après des années de censure sociale et numérique, la liberté d’expression est redevenue un étendard politique assumé. Ici, en Europe, l’arsenal des lois liberticides continue de s’étoffer, au nom de la protection, de l’apaisement, de la cohésion. La récente condamnation à de la prison ferme d’un nationaliste flamand pour des propos tenus dans un forum privé marque un seuil inquiétant. Il ne s’agit plus de prévenir la violence, mais de punir la dissidence verbale.

En regardant la tribune de pierre de Tréminou, on mesure le chemin parcouru. Autrefois, on élevait la parole pour qu’elle soit entendue de tous. Aujourd’hui, on l’abaisse, on la surveille, on la soupçonne. La pierre est restée. La voix, elle, s’étouffe.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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