Voici un nouvel extrait (le dernier) de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Il était une fois un homme qui avait deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon s’appelait Louizik. Il boitait d’une jambe. En revanche, il avait l’œil fin, et, si son corps était infirme, je vous promets que son esprit ne l’était pas. La fille, qui s’appelait Marie, venait d’entrer dans sa dix-huitième année. Elle était de trois ans plus âgée que son frère. Jolie d’ailleurs, comme une sainte ! Les yeux limpides comme de l’eau de source, les joues roses comme une fleur de pommier, la taille aussi svelte que la tige d’un jeune plant.
Ce n’étaient pas les prétendants qui lui manquaient.
Elle n’avait pas besoin d’aller au devant d’eux, ni de trotter à leur recherche, de pardon en pardon, comme font tant de filles.
Ils se pressaient à sa porte, aussi nombreux que les buveurs au seuil des auberges, le dimanche, à la sortie de la grand’messe.
Son père les accueillait avec déférence, comme c’est l’habitude ; son petit frère, le boiteux, se gaudissait quelque peu à leurs dépens, parce qu’il était d’un naturel moqueur ; elle, gracieusement, leur servait à manger et à boire, de ce qu’il y avait dans la maison, mais repoussait toutes leurs avances.
Le vieil Efflam (c’était le nom du père) faisait parfois des remontrances à la jeune fille.
— Marie, lui disait-il, mon désir serait de te voir convenablement établie, avant de m’en aller rejoindre ta mère dans l’autre monde, où elle m’a précédé. Je crains que tu ne fasses un peu la fière, en ce moment, et que tu n’aies à t’en repentir plus tard. Hier encore, tu as refusé le fils aîné de Camus le riche. Je lui connais cependant près de cinquante journaux de terre, et son bien s’accroîtra d’au moins autant, lorsque trépassera sa tante Jeanne…
— Oui, mais il a le nez de travers ! interrompait le petit boiteux, en éclatant de rire.
Marie, elle, ne riait pas, car elle était aussi grave d’humeur qu’elle était jolie de visage. Elle se contentait de répondre avec douceur :
— Si je n’avais jamais vu les beaux anges qui sont sur les images des livres, j’aurais peut-être épousé le fils de Camus le riche ou quelque autre du quartier ; mais à présent je ne le saurais faire.
Il faut vous dire qu’elle était très dévote. Les rares loisirs que lui laissaient ses occupations de ménagère, elle les consacrait à lire dans un missel enluminé que lui avait prêté le recteur du bourg. Le soir, à son rouet, elle chantait comme font toutes les fileuses, mais, au lieu de complaintes ou de sônes profanes, c’étaient toujours des cantiques spirituels où il n’était question que de la Vierge, des saints et des anges du paradis, qui sont beaux à voir dans les enluminures des vieux livres.
Efflam était un brave homme. Pour rien au monde il n’eût voulu contrarier sa fille dont il reconnaissait d’ailleurs la supériorité en toute chose. Il croyait de son devoir de la morigéner sur ce chapitre du mariage, mais il n’y mettait jamais d’insistance.
Donc, Marie, la fleur des filles, ne se faisait pas faute de refuser les prétendants. Plus elle en évinçait, plus il s’en présentait. De quoi le boiteux s’amusait beaucoup.
En fin de compte, il s’en présenta un qui venait assurément de fort loin, car il portait un costume tel qu’on n’en avait jamais vu dans le pays. Des pieds à la tête, il était entièrement vêtu de blanc. Je vous parle d’un blanc éblouissant dont l’éclat même de la neige n’aurait pu approcher. Il avait en outre des manières accortes, des façons de marcher, de saluer et de se tenir qui décelaient un très grand seigneur.
Dès le seuil, il alla droit à Marie, qui filait sa quenouillée, et lui dit d’une voix qui, à elle seule, aurait suffi à charmer :
— Je suis venu vous demander pour femme. Je reviendrai dans trois jours chercher votre réponse.
Il n’ajouta rien de plus, tourna sur ses talons et reprit la porte.
— À la bonne heure ! s’exclama Louizik. En voilà un qui ne ressemble pas aux autres.
Quant à Marie, elle était demeurée toute songeuse.
Le troisième jour, fidèle à sa promesse, l’étranger reparut.
— Qu’avez-vous décidé ? demanda-t-il en entrant. La jeune fille lui prit la main et le mena jusqu’au vieil Efflam qui fumait paisiblement sa pipe, dans un coin de l’âtre.
— Mon père, dit-elle, j’ai trouvé le mari qu’il me faut. Donnez-nous votre consentement.
La semaine suivante, le mariage fut célébré. Efflam y avait invité ses proches, ses amis, ses voisins. Le nouvel époux, lui, convia tous les pauvres de la paroisse, prétextant que sa vraie parenté demeurait trop loin.
— Ceux-ci, disait-il, m’en tiendront lieu.
Les noces terminées, il s’installa dans la maison de sa jeune femme. Le lendemain de la première nuit, il était levé avec l’aube. Efflam, qui avait bu la veille un peu plus que de raison, dormait profondément dans son lit clos. Mais Louizik avait l’œil entr’ouvert, et vit sortir son beau-frère. La journée se passa. Le nouvel époux ne rentra qu’à la tombée du soir. Les jours d’après, même chose se passa. Le vieil Efflam aurait pu en concevoir quelque inquiétude. Mais il avait remarqué que tout prospérait chez lui, depuis que son gendre était en sa maison, et, d’autre part, les allures peu ordinaires de ce gendre lui imposaient. Enfin, Marie semblait très heureuse de son sort. À quoi bon dès lors se mettre martel en tête ? Louizik, lui non plus, n’était pas inquiet. En revanche, il était fort intrigué.
Une après-midi, il dit à sa sœur :
— Écoute, Marie, je n’ai pas le droit de me mêler de ce qui te regarde. Ton mari est très gentil pour toi, et je crois que tu es bien tombée. Mais ne pourrais-tu satisfaire ma curiosité, en me renseignant sur ce qu’il fait de ses journées ?
— Mon pauvre petit frère, répondit Marie, je ne le sais pas plus que toi.
— Que ne le lui demandes-tu ?
— J’en ai eu envie plus d’une fois, mais je ne l’ose.
— Tu aimerais donc à le savoir ? Oh ! bien ! puisque c’est ainsi, je vais, dès demain, m’attacher aux pas de mon beau-frère, et, avant qu’il soit longtemps, je saurai aussi clairement ce qu’il fait de ses journées que tu dois savoir, toi, ce qu’il fait de ses nuits.
C’était un malin que ce boiteux.
De toute la nuit il ne dormit point, afin d’être plus sûr de son coup. À la première lueur d’aube, il fut aussi vite sur pied que son beau-frère. Quand celui-ci déguerpit, Louizik, quoique boiteux, le suivait de près.
— Tiens, pensa l’enfant, qu’est-ce donc que ce chemin qu’il prend ? Me voici dans une route qui a dû être ouverte depuis hier soir, car je n’en ai jamais connu de semblable aboutissant à notre aire.
Il n’eut pas plus tôt fait cette réflexion que celui qu’il appelait son beau-frère se détourna et lui dit :
— Tu as voulu me suivre, petit ; tu es désormais obligé de me suivre jusqu’au bout. Il ne dépend plus de toi de rebrousser chemin. Fais, si tu le peux, ce que tu me verras faire. Mais il est inutile que tu me parles, je ne saurais te répondre.
— Soit ! répondit Louizik, tout penaud d’avoir été surpris en flagrant délit d’espionnage.
Les voilà de marcher côte à côte, en silence.
Au bout de quelque temps, ils se trouvèrent dans une vaste campagne découverte. Les champs qui étaient à gauche de la route foisonnaient d’herbe, et cependant les vaches qui paissaient cette herbe étaient maigres à faire pitié. Les champs de droite étaient, au contraire, absolument stériles, et cependant ils étaient peuplés de belles vaches grasses et luisantes.
Plus loin, on rencontra des chiens attachés par des chaînes de fer et qui semblaient vouloir se déchirer les uns les autres. En passant auprès d’eux, Louizik eut grand’peur.
On arriva ensuite au bord d’une vaste citerne pleine d’eau. Louizik vit son beau-frère arracher un cheveu de sa tête, le poser sur l’eau, puis s’en servir comme d’un pont pour franchir la citerne. Il fit de même et passa sans encombre.
Survint une mer de feu dont les vagues étaient faites de grandes flammes qui ondulaient au vent. Le beau-frère s’y engagea. Louizik le suivit.
De l’autre côté de cette mer se dressait un château magnifique, le plus merveilleux qu’il fût possible de voir. Le beau-frère gravit le perron qui menait à la porte, et pénétra dans le château en se glissant par le trou de la serrure. Louizik essaya de l’imiter, mais il en fut cette fois pour sa peine. Il dut s’asseoir sur le seuil, et attendre. Il ne trouva du reste pas le temps bien long, tant ses oreilles étaient charmées par une musique délicieuse dont les sons lui arrivaient de l’intérieur, tant sa vue était ravie par les oiseaux au plumage changeant qui voltigeaient à l’entour des tourelles.
— Tu as dû t’ennuyer en m’attendant ? lui dit son beau-frère, quand il revint.
— Non vraiment, répondit le boiteux. Je ne comptais même pas vous revoir si vite.
— Si vite ! Depuis combien de temps crois-tu que tu es là ?
— Depuis peu de temps, à coup sûr.
— En effet, il y a tout juste cent ans.
— Cent ans !
— Oui. Et je pense que tu t’es suffisamment reposé de la route. Je vais maintenant t’expliquer ce que tu as vu dans le cours du voyage.
Les vaches grasses dans les champs sans herbe, ce sont les pauvres qui, sur terre, ont vécu de peu, sans se plaindre. Les vaches maigres dans les champs herbeux, ce sont les riches que leur fortune n’a jamais suffi à satisfaire.
Les chiens attachés par des chaînes, ce sont les méchants qui n’ont jamais fait qu’aboyer après le prochain et le mordre.
La citerne, c’est le puits de l’enfer. La mer de flammes, c’est le purgatoire. Quant à ce château, c’est le paradis, et je suis un de ses anges. Dieu m’avait fiancé à ta sœur, parce qu’elle menait la vie d’une vierge.
L’ange poussa alors la porte qui s’ouvrit toute grande.
— Viens, Louizik, dit-il, tu vas désormais demeurer avec nous.
— Oui, mais !… repartit l’enfant, et mon père ?… et ma sœur ?…
— Entre. Ils t’attendent. Je t’avais laissé sur ce seuil pour y accomplir ta pénitence. Maintenant qu’elle est terminée, il t’est permis de les rejoindre.
Ce disant, l’ange emmena le boiteux en paradis.
Dieu nous donne la grâce d’y aller à notre tour[234].
Je ne veux point terminer ce volume sans adresser des remerciements pour l’aide précieuse qu’ils m’ont fournie, à quelques uns de mes élèves du lycée de Quimper, tout spécialement à MM. Le Corre, Barré, Créac’h, Guérin, dont je tiens à citer les noms. Je dois également des renseignements qui m’ont été d’une grande utilité à quelques membres de l’enseignement primaire, notamment à MM. Labous, instituteur à Benodet, Joseph Le Braz, instituteur à Châteauneuf, Leroux, professeur à l’école primaire supérieure de Quimperlé. M. le Dr Colin (de Quimper), m’a lui aussi obligeamment aidé dans ma tâche de collecteur de coutumes et de légendes. Mais j’ai puisé le meilleur peut-être de ce livre dans l’inépuisable trésor de traditions que mon père porte en sa mémoire. Je tiens enfin à remercier du concours qu’il m’a prêté M. L. Marillier, qui a bien voulu se charger de relire le manuscrit et de corriger les épreuves.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.
3 réponses à “La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : Le boiteux et son beau-frère, l’ange”
Demat, c’est avec un charme évident en tant que simple lecteur que j’ai lu toutes ces légendes de la mort. Espérons que si je passe par toutes ces contrées, j’aurai un mot ou une prière à transmettre au bon Dieu en allant dans les chapelles, en voyant en touchant les sépultures, les croix en espérant aller au paradis mais mon regretté papa disait que nous n’avons qu’une vie et que notre destinée est écrite d’avance, je ne sais toujours pas si c’est vrai ou faux ; alors profitons en de cette vie tant que Dieu nous le permet. Kenavo
Tous ces textes même très souvent à l’origine oraux et repris donc forcément modifiés (Test militaire du colonel qui donne un ordre à son commandant…et en fin de chaîne ce que le deuxième classe -à supposer qu’il comprenne le français- retient///pour ceux qui connaissent le test!). Cette série aurait mérité plus de réactions. Je ne suis pas animateur du site? Mais pour le texte d’hier ou avant hier j’ai retrouvé la pensée de la famille: accueillir les pauvres, les klask e vara, les poch pleoñv… selon la pensée de Dieu.
Demat Raymond, vous avez totalement raison ; je vous ai mis un pouce vers le haut : tout cela pour conclure que je suis presque convaincu que nous n’avons qu’une seule vie sur cette terre à force de lire des livres et des légendes comme celles-là et de regarder des émissions religieuses comme « Terres de Mission » sur TVL. Amitiés et kenavo d’an holl.