Quand Washington retire l’échelle, l’Europe s’accroche à ce qu’elle peut

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A la chapelle de la Tréminou, près de Pont-l’Abbé, il existe encore ce vieux calvaire extérieur muni d’une plate-forme de pierre où, autrefois, le prêtre venait instruire les pèlerins. Lorsque j’étais interne au lycée Laennec, nous montions souvent jusque-là lors des longues promenades organisées le mercredi, jour de congé des pensionnaires. Je suis retourné il y a quelques jours dans ce coin du Pays bigouden. Les haies printanières débordaient déjà d’herbes hautes, les aubépines blanchissaient les chemins et une lumière douce glissait sur les pierres anciennes de la chapelle. Après plusieurs heures de marche, je me suis assis sur cette vieille tribune de granit où l’on prêchait jadis les vérités du catéchisme.

Cette fois pourtant, ce n’était point un missel que j’avais entre les mains, mais Le Figaro.

Un article de Florentin Collomp sur l’évolution de la défense européenne venait d’attirer mon attention. Et je dois dire qu’en le lisant, je fus frappé par le contraste avec le journalisme plus psychologique, plus mondain et souvent assez superficiel auquel nous a habitués depuis Madrid son confrère Mathieu de Taillac. Là où ce dernier continue souvent de raconter l’Espagne comme une chronique culturelle du progressisme européen, Collomp regarde le monde tel qu’il redevient : brutal, géopolitique, matériel.

Car enfin, ce qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux est peut-être l’un des grands tournants stratégiques du siècle. Donald Trump, volontairement ou non, est en train d’offrir à l’Europe un cadeau historique : l’obligation de penser enfin sa propre défense.

Naturellement, cette évolution n’a pas commencé avec lui. Depuis Barack Obama au moins, les États-Unis considèrent déjà que leur centre de gravité stratégique se déplace progressivement vers le Pacifique, vers la Chine, vers l’Asie. Trump ne fait finalement qu’accélérer brutalement une évolution engagée depuis plus d’une décennie. La différence est qu’Obama enveloppait ce déplacement d’un langage diplomatique rassurant, tandis que Trump le formule avec la brutalité d’un entrepreneur new-yorkais impatient.

L’article de Florentin Collomp montre très bien à quel point ce désengagement devient désormais concret : réduction des forces capables d’intervenir en Europe, retards massifs dans les livraisons d’armes, priorité donnée au Moyen-Orient et incapacité même à fournir certains alliés européens pourtant farouchement atlantistes.

Les Européens découvrent soudain leur propre dépendance militaire comme un homme découvre la faiblesse de ses jambes le jour où on lui retire ses béquilles.

Et pourtant, la situation européenne n’est peut-être pas aussi désespérée qu’elle le paraît.

Car nous sommes probablement au seuil d’une révolution militaire comparable à celles qui bouleversèrent autrefois les équilibres des grandes puissances.

Depuis deux siècles, les nations industrielles ont appris à mesurer leur puissance militaire à l’accumulation de matériels lourds : cuirassés, canons, chars, porte-avions, missiles stratégiques, arsenaux gigantesques exigeant des décennies de production et des budgets colossaux. Or la guerre en Ukraine, comme les conflits récents au Moyen-Orient, montrent déjà qu’un autre âge commence.

Des essaims de drones produits en quelques jours, à faible coût, capables de saturer des défenses infiniment plus chères qu’eux, commencent à transformer radicalement les logiques classiques de puissance militaire.

La vieille accumulation quantitative d’armements cesse progressivement d’être la condition unique de la victoire. Et cette mutation historique possède un précédent très clair.

Au début du XIXe siècle, la Royal Navy dominait le monde grâce à des centaines de vaisseaux de bois, à voiles, fruits d’une accumulation maritime patiente et gigantesque durant les guerres napoléoniennes. Puis, presque du jour au lendemain, l’apparition du premier cuirassé à vapeur français transforma entièrement l’équilibre naval mondial. Une partie immense de la supériorité britannique devint soudain obsolète. Des arsenaux accumulés pendant des générations perdaient brutalement leur valeur stratégique.

Nous vivons peut-être aujourd’hui un moment comparable.

Or cette révolution technologique favorise paradoxalement les puissances industrielles intermédiaires capables d’innover rapidement plutôt que les seuls empires disposant d’immenses stocks hérités du passé. L’Europe conserve encore des capacités scientifiques, industrielles et technologiques considérables. Ce qui lui manque surtout, ce n’est pas la matière grise, mais la volonté politique et la conscience historique.

Et c’est précisément là que Trump agit comme un révélateur.

En cessant progressivement de traiter l’Europe comme un protectorat militaire permanent, Washington oblige brutalement les Européens à sortir de leur adolescence géopolitique. Les protestations indignées des chancelleries européennes rappellent parfois celles de jeunes aristocrates découvrant soudain que le vieux patrimoine familial ne suffira plus éternellement à financer leur existence.

Pendant ce temps, au nord de l’Atlantique, la question du Groenland réapparaît déjà.

Là encore, Trump agit moins comme une anomalie que comme un symptôme du retour des grandes logiques géographiques. Routes arctiques, minerais rares, contrôle des espaces polaires, surveillance des océans septentrionaux : tout cela redevient central dans le monde qui émerge.

Sous le vieux calvaire de la Tréminou, en regardant les dernières lumières du printemps tomber sur les champs bretons, je songeais qu’une époque entière touche peut-être à sa fin.

L’Europe découvre brutalement que les empires maritimes anglo-saxons ne protègent jamais gratuitement leurs alliés. Ils les protègent tant que leurs intérêts convergent. Puis les routes changent, les priorités se déplacent, les océans redeviennent dangereux et les vieux protecteurs regardent ailleurs.

Alors les peuples doivent apprendre de nouveau à se défendre eux-mêmes.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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3 réponses à “Quand Washington retire l’échelle, l’Europe s’accroche à ce qu’elle peut”

  1. pschitt dit :

    Bonne analyse et juste conclusion. Donald Trump ne nous veut pas de bien, mais sa brutalité entraîne une prise de conscience, espérons-le salutaire s’il nous évite le syndrome de la grenouille cuite peu à peu. Et la chance (le hasard ? la Providence ?) fait que ce lâchage vient à un moment où l’Ukraine donne à l’Europe un répit pour faire face à un impérialisme venu de l’Est.

  2. RAYMOND NEVEU dit :

    Divine évocation de notre Tréminou ancestrale celle des Bonnoù Ruz et du code Torr e Benn…que de fois ai-je accompagné une vieille tante souveraine au pardon et bénéficié des friandises vendues autour de la chapelle. Simple anecdote; en 1978 à l’Etat Major ALESCLANT à Brest où ma chère maman ayant l’oreille de deux amiraux m’avait fait caser j’avais le privilège de lire des courriers particuliers…ConfDef, Secret Défense, Top Secret… et divers rapports…Dans l’un deux nos chers alliés anglais s’inquiétaient du tonnage de la Royale qui allait devenir supérieur à celui de la Navy!
    Sinon d’accord T.M.

  3. Creoff dit :

    L ennemi qui se lève à l Esr? On a tout fait pour provoquer l ours..depuis des années de toutes les façons les plus coniques. L ours attend que nous nous auto detruisions. Nous sommes en bonne voie. Sinon ils nous aideront d une pichenette. Poutine ne s en est pas caché. Et ce ne sera pas la guerre nucléaire dont on nous rabat les oreilles pour rallier les peuples, mais une de ces armes soft qui nous ramèneront à l âge de pierre en détruisant toute l électronique du pays. Nous l aurons mérité…

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