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Le 26 février 2022, Alexandre Prokhanov fêtait ses 84 ans dans le cockpit d’un avion d’attaque russe au-dessus de l’Ukraine. En direct, l’écrivain se félicitait de voir les chars russes réparer ce qu’il appelait « la blessure monstrueuse commise contre l’histoire russe en 1991 ». Pour cet homme, l’invasion lancée 2 jours plus tôt par Vladimir Poutine n’était pas une surprise : c’était l’aboutissement d’un combat idéologique de plus d’un demi-siècle.
C’est ce combat que retrace Juliette Faure dans Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, paru le 17 septembre aux Presses universitaires de France. La politiste a soutenu sa thèse de doctorat au CERI de Sciences Po. Elle a mené une enquête de terrain auprès des élites intellectuelles russes, à Moscou, entre 2017 et 2019, et dépouillé de nombreuses archives.
Poutine n’est pas seul à décider
Le livre conteste une lecture répandue en Occident, celle d’un Poutine seul maître de ses choix, imperméable à toute influence. Pour l’autrice, même dans un régime autoritaire, l’action de l’État se construit dans les échanges entre le pouvoir et des réseaux d’élites. Ces réseaux se disputent la définition légitime de la puissance, de la sécurité et de l’identité russes.
Le Kremlin n’a pas pour autant restauré une idéologie officielle à la soviétique, que la Constitution de 1993 interdit d’ailleurs. Juliette Faure parle de « pluralisme idéologique dirigé ». Le pouvoir finance des clubs, des fondations et des think tanks placés hors des institutions. Il promeut les uns, met les autres à l’écart, et garde ainsi un réservoir de discours suffisamment large pour justifier des choix contradictoires.
L’exemple de 2012 illustre ce mécanisme. Cette année-là, la Russie entre à l’Organisation mondiale du commerce, dans une logique économique libérale, tout en durcissant sa diplomatie contre les normes occidentales.
Le dégel et les cosmistes
L’histoire commence dans les années 1960. Nikita Khrouchtchev engage alors le « dégel ». Une partie des intellectuels soviétiques redoute que la modernisation ne pousse l’URSS à ressembler aux sociétés occidentales, comme le prédisent les théoriciens américains de la convergence.
Leur réponse est une synthèse inattendue : marier la technologie et la tradition. Ces intellectuels redécouvrent les cosmistes russes du XIXe siècle. Ces penseurs voyaient dans la science un moyen d’accomplir les promesses bibliques, jusqu’à vaincre la mort. Dans cette vision, le programme spatial et la foi orthodoxe ne s’opposent plus.
Prokhanov est le premier à formuler clairement cette doctrine, que Juliette Faure nomme « conservatisme modernisateur » : le progrès technique au service d’un État autoritaire adossé aux valeurs religieuses russes.
Contre Gorbatchev, puis contre Eltsine
À la fin de l’URSS, ce courant réunit des nostalgiques de l’empire tsariste et des cadres politiques et militaires soviétiques hostiles aux réformes. Ses membres signent des manifestes, montent des coalitions électorales et prennent part au putsch manqué d’août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev.
Leur défaite ne les disperse pas. Dans les années 1990, le journal Zavtra (« Demain »), fondé par Prokhanov, rassemble l’opposition à Boris Eltsine dans un mélange déroutant. On y trouve des staliniens, des prêtres orthodoxes monarchistes, des musulmans traditionalistes, l’eurasiste Alexandre Douguine, le national-bolchevique Édouard Limonov et le communiste Guennadi Ziouganov.
Ces nationaux-patriotes revendiquent une stratégie empruntée à Antonio Gramsci : conquérir l’hégémonie culturelle avant le pouvoir politique. Ils lisent les auteurs de la nouvelle droite européenne et ouvrent leurs colonnes à Alain de Benoist. Douguine y interroge même Jean-Marie Le Pen.
Le contexte joue en leur faveur. La crise économique s’aggrave. En 1999, l’Otan s’élargit à la Pologne, à la Hongrie et à la République tchèque, puis bombarde la Serbie au Kosovo sans mandat de l’ONU. Selon Juliette Faure, ces 2 épisodes renforcent le sentiment anti-occidental, dans les élites comme dans la population.
Les Jeunes Conservateurs et la « Doctrine russe »
Au début des années 2000, une 2e génération apparaît : les Jeunes Conservateurs, nés dans les années 1970. Formés aux sciences sociales et très présents dans les médias en ligne, ils transforment l’héritage de leurs aînés en système, le « conservatisme dynamique » théorisé par Vitalii Averianov.
Ils voient d’abord en Poutine un espoir. Ils lui reprochent pourtant son soutien aux opérations américaines en Afghanistan et l’accord de partenariat signé avec l’Otan en 2002.
Leur « Doctrine russe » résume leurs positions. La Russie doit faire valoir sa propre tradition juridique, héritée des droits romain et byzantin, et se méfier de la séparation des pouvoirs comme du primat des droits de l’homme. Ils défendent une « souveraineté spirituelle » : protéger le territoire ne suffit pas, il faut aussi préserver l’identité et l’indépendance de la civilisation russe.
Troisième Rome et Cinquième Empire
L’orthodoxie est au centre de cette pensée, avec le soutien du patriarche Kirill. La Russie y reçoit une mission religieuse : jouer le rôle de katechon, la force qui retient la venue de l’Antéchrist. Héritière de la « Troisième Rome », elle aurait vocation à protéger le monde à la fois du paganisme occidental et de la barbarie venue du Sud.
Sur le plan géopolitique, cette théologie se traduit par l’idéal d’un monde multipolaire. Moscou y prendrait la tête d’un bloc eurasien avec l’Iran, l’Inde et la Chine.
Prokhanov annonce aussi un « Cinquième Empire », après la Rus’ de Kiev, la Moscovie, les Romanov et l’URSS. Il compare chaque empire à un dirigeant fort : le prince Vladimir, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Staline. Poutine serait le 5e de la lignée.
Le club d’Izborsk, entre faveur et disgrâce
En 2012, la fondation du club d’Izborsk réunit les 2 générations. Le réseau devient une véritable institution, avec ses moyens intellectuels, organisationnels et financiers. Il prône la restauration de la Russie comme grande puissance impériale par l’affrontement culturel, politique et militaire avec l’Occident.
L’ascension n’a rien de linéaire. Courtisés un temps par Vladislav Sourkov, les faucons sont ensuite tenus à l’écart pour leur jusqu’au-boutisme sur le Donbass. À partir de 2016, l’administration présidentielle refuse à plusieurs reprises de financer le club. Lors du dernier séjour de Juliette Faure à Moscou, achevé en décembre 2019, ses dirigeants se disaient unanimement marginalisés.
Février 2022, la revanche
L’invasion de l’Ukraine change tout. En abandonnant le cadre des accords de Minsk pour la force, le Kremlin reprend le programme que le club d’Izborsk défendait depuis des années. Les thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs deviennent dominants.
Douguine et Prokhanov sont reçus au Kremlin. Prokhanov assiste à la cérémonie d’annexion des régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. Les faucons mènent aujourd’hui des activités éducatives dans les territoires occupés, au nom d’une autre de leurs idées fixes, la Novorossiia.
Même alors, le régime ne recrée pas d’appareil idéologique unique. La concurrence entre producteurs de discours persiste. La fracture intellectuelle se déplace : d’un côté les réseaux qui soutiennent la guerre, de l’autre les intellectuels émigrés qui critiquent le régime depuis l’étranger.
Selon Juliette Faure, la Russie n’est donc pas un bloc aux préférences figées. Ses orientations dépendent des rapports de force internes aux élites : les conceptions de la puissance ou de l’identité nationale peuvent s’imposer, reculer, puis revenir.
Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, Juliette Faure, Presses universitaires de France, 400 pages, 25 €.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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