Le français recule en Algérie. La chose n’est pas nouvelle. Depuis 1962, le pays cherche, avec des fortunes diverses, à se déprendre de la langue de l’ancienne puissance coloniale. Ce fut d’abord par l’arabisation, au nom de l’intégration au monde arabe. C’est aujourd’hui par l’anglais, d’une manière beaucoup plus naturelle et sans doute plus efficace.
On ne change cependant pas de langue comme de chemise. Le français avait derrière lui cent trente années de présence, des écoles, une administration, des habitudes familiales, puis les radios et télévisions françaises et les liens entretenus avec l’importante population algérienne installée en France. Même après l’arabisation, il est demeuré la langue d’une partie des élites, des études scientifiques et de nombreuses relations avec l’étranger.
L’anglais change la donne parce qu’il ne traîne derrière lui aucun contentieux historique algérien. C’est simplement la lingua franca de notre temps, celle des sciences, de l’informatique, du commerce et d’une grande partie de la culture mondiale. Pour les jeunes Algériens qui l’apprennent, le monde extérieur cesse ainsi de se réduire, peu ou prou, à la France.
J’y vois une excellente nouvelle pour les deux pays. L’une des pesanteurs héritées de leur histoire commune est précisément cette proximité linguistique qui entretient l’idée que la France demeure pour l’Algérien la destination naturelle en cas de chômage, d’échec ou simplement de désir d’ailleurs. Celui qui maîtrise l’anglais peut regarder vers l’Amérique du Nord, le Golfe, l’Asie ou l’Europe du Nord. Il peut surtout disposer d’un outil supplémentaire pour étudier, entreprendre et réussir chez lui.
Les liens humains considérables entre les deux rives ne disparaîtront évidemment pas. Des millions de Français ont aujourd’hui des attaches familiales algériennes. En revanche, les générations nouvelles peuvent progressivement sortir de cette relation postcoloniale où Paris et Alger continuent de se contempler dans le même miroir, entre ressentiment, nostalgie, culpabilité et attraction.
L’Algérie n’a aucune raison de rester éternellement dans l’orbite française. Son intérêt est de développer son économie, de conserver ses talents et de multiplier ses horizons. Celui de la France est tout aussi clairement de ne plus apparaître comme l’exutoire naturel des difficultés algériennes. À terme, cette évolution pourrait contribuer à tarir une partie du courant migratoire qui affaiblit les deux pays : la France en le recevant, l’Algérie en perdant une partie de ses forces vives.
Vu de Bretagne, je n’y vois aucune contradiction. Le mouvement breton a très tôt regardé avec sympathie les aspirations nationales algériennes. Mon père lui-même, avant-guerre, avait soutenu Ferhat Abbas. Il y avait là une logique fort simple : un peuple doit pouvoir choisir son destin, vivre chez lui et construire son avenir selon ses propres équilibres.
Souhaiter que l’Algérie s’émancipe enfin de la tutelle culturelle française n’est donc nullement lui être hostile. C’est, au contraire, prendre son indépendance au sérieux. Après soixante-quatre ans, Français et Algériens gagneraient peut-être à devenir enfin de bons voisins plutôt que de continuer à vivre comme de mauvais parents.
Trystan Mordrel
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Photo d’illustration : DR
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