C’est l’un des paradoxes les plus troublants de la littérature du XXe siècle : Ernst Jünger, écrivain allemand issu des tranchées de 1914-1918, blessé 14 fois, longtemps associé à l’exaltation du combat et de la mobilisation totale, est aussi l’auteur d’un manifeste pour la paix. Un essai que le critique et essayiste Christopher Gérard remet en lumière sur son blog Vogelsang, dans un texte consacré à ce livre méconnu.
Jünger entame la rédaction de ce texte dès l’hiver 1941, alors qu’il occupe un poste au sein du haut état-major des forces d’occupation allemandes à Paris, installé à l’Hôtel Majestic. Il désignera d’abord ce travail sous le nom de « L’Appel », avant qu’il ne devienne La Paix. Appel à la jeunesse d’Europe et à la jeunesse du monde. L’écrivain confiera lui-même avoir trouvé cet exercice plus ardu que ses milliers de pages consacrées à la guerre, un terrain où il se sentait bien davantage à l’aise.
Un texte écrit dans la clandestinité
Rédigé dans la plus grande discrétion entre 1941 et 1944, ce court essai d’une cinquantaine de pages a été conservé dans un coffre-fort de l’hôtel parisien. Son traducteur français, le résistant Armand Petitjean, le décrira comme un exercice spirituel écrit dans une langue volontairement énigmatique. Le texte circule alors dans un cercle restreint d’amis, dont Alfred Toepfer, proche de l’amiral Canaris, et le comte von der Schulenburg, dernier ambassadeur du Reich à Moscou, qui sera pendu après l’échec de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler.
Commencé dans la perspective d’une victoire allemande, le manuscrit connaît plusieurs vies : brûlé en 1942, repris en 1943, il n’est achevé qu’à l’été 1944, alors que le sort du Reich a radicalement changé avec les défaites en Afrique et en Russie, le débarquement de Normandie et l’avancée de l’Armée rouge. Diffusé sous le manteau, il servira de manifeste aux conjurés de l’attentat contre Hitler ; Rommel, envisagé un temps comme chef d’un gouvernement post-hitlérien, l’aurait qualifié de base de travail. Le livre paraît une première fois à Amsterdam en 1945, avant une édition clandestine en français publiée par L’Action française à la Libération.
Une réflexion sur le sacrifice et le refus de la haine
Dans son ouvrage, Jünger présente la Seconde Guerre mondiale comme la première œuvre commune de l’humanité, dont la paix qui doit suivre serait le prolongement naturel. Il y développe une réflexion sur le sacrifice universel consenti par les belligérants comme par les victimes de massacres, refusant explicitement toute hiérarchie entre les souffrances. Christopher Gérard souligne que l’écrivain y prolonge un thème déjà présent dans son roman Sur les falaises de marbre (1939), celui du refus de déshumaniser l’ennemi.
L’essai met également en garde contre le risque d’une paix fondée sur la vengeance plutôt que sur le droit, en référence explicite au traumatisme du traité de Versailles. Jünger y esquisse une théorie d’un ordre spirituel européen, adossé aux églises chrétiennes réunifiées comme conservatoires de valeurs humanistes plutôt que comme structures de foi. Une vision que Christopher Gérard qualifie d’aristocratique et d’élitaire, plus romaine que véritablement évangélique.
Certains critiques d’après-guerre, à l’image du philosophe Pierre Boutang, ont vu dans ce revirement une ruse tardive plutôt qu’une conversion sincère. Christopher Gérard, lui, rappelle que la fréquentation de Jünger avec les conjurés du 20 juillet, ses liens avec Picasso, Braque et Cocteau durant l’Occupation, et l’ensemble de ses Journaux parisiens témoignent d’un homme resté étranger au fanatisme, y compris lorsqu’il rédigeait, quelques années plus tôt, ses textes les plus martiaux.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.