Dans ce célèbre récit de Joseph Conrad, deux fiers hussards de la cavalerie napoléonienne s’opposent, pour une querelle futile, dans plusieurs duels à travers l’épopée de l’empereur. Une superbe adaptation en bande dessinée.
Strasbourg, 1800. Le lieutenant Fournier, du 7ème Régiment de Hussard, voue une passion pour le duel. Après avoir tué au cours d’un duel le fils d’un notable, il s’attire les foudres de son général. Le lieutenant Pierre Dupont de l’Étang, du 3ème Régiment de Hussards, doit notifier au lieutenant Fournier son arrestation. Dupont commence par se rendre au domicile de Fournier, où il ne trouve qu’une femme qui finit par lui avouer que le lieutenant passe la soirée au salon de la baronne de Lionne. Dupont s’y rend et réclame à voir Fournier, sans même prendre la peine de se présenter. Irrité par les manières abruptes de Dupont, Fournier entre dans une colère noire lorsqu’il apprend qu’il est placé aux arrêts. Il provoque aussitôt Dupont en duel. Celui-ci va être le premier d’une longue série de duels entre ces deux officiers…
On n’est pas surpris de découvrir que le scénariste est Jean-Pierre Pécau. Né en 1955 à Paris, dans un premier temps professeur d’histoire, il choisit de quitter son métier pour devenir créateur de jeux de rôle. Puis il s’oriente vers la bande dessinée, d’abord dans un cadre fantastico-historique, avec un univers composé de trois séries d’une vingtaine d’albums (Arcanes, Arcane majeur, L’Histoire secrète), dans lequel des cartes de tarots permettent de voir et de changer l’avenir. Puis il se consacre à un sujet qui le passionne : l’uchronie. Il crée dans ce genre méconnu les séries Empire (après la conquête de l’Empire ottoman, Napoléon se lance dans celle des Indes), Le Grand Jeu (les Alliés signent une paix séparée avec l’Allemagne nazie), 1940 et si la France avait continué la guerre (la France continue de se battre en 1940 au lieu de capituler), Luftballons USA (la guerre froide est différente…), USA über alles (les Alliés font un pacte avec l’Allemagne pour renverser le régime soviétique), et Jour J (52 albums prévoient une épisode historique prenant une autre direction…). Il s’est également intéressé à l’heroic fantasy (Le dernier dragon). Mais la plupart de ses séries sont dans la pure veine de la bande dessinée historique : Keltos, L’homme de l’année, Les reines de sang – Constance d’Antioche la Princesse rebelle, Révolutions quand l’Histoire de France a basculé, Lignes de front, Indochine, Machines de guerre, Ailes de légende, Histoire & destins, Le Chirurgien de Diên Biên Phu, Tuez De Gaulle, Les 100 derniers jours d’Hitler, La Couronne de France…
Jean-Pierre Pécau avait déjà adapté en bande dessinée un texte de Joseph Conrad : Au cœur des ténèbres. Paru en 1889, le roman original se déroule en Afrique noire. Il raconte le voyage d’un jeune officier de la marine marchande britannique qui remonte le cours d’un fleuve à la recherche d’un collecteur d’ivoire. Devenu fou, ce dernier règne au cœur de la jungle, avec sauvagerie, sur une troupe d’anthropophages… On retrouve le thème du film Apocalypse Now, tourné en 1978 par Francis Ford Coppola sur fond de guerre du Viêt Nam. Dans cette adaptation par Pécau se déroulant en pleine Brière, comme dans l’œuvre originale, la folie côtoie la quête de pouvoir. L’idée de situer l’action pendant la guerre de Vendée est excellente. Ainsi est mise en évidence la folie de la répression contre les chouans, comme Coppola dénonçait dans son film les exactions commises par l’armée américaine sur les populations civiles.
Jean-Pierre Pécau adapte aujourd’hui un autre récit de Joseph Conrad, publié en 1908 : Le Duel. Dans ce récit empreint d’ironie, Feraud, un petit Gascon fougueux, se sentant insulté, contraint d’Hubert, un Picard prudent et doux, à se battre en duel avec lui à plusieurs reprises. Une source d’inspiration pour Conrad pourrait avoir été la rivalité en duel entre les officiers français Pierre Dupont de l’Étang et François Louis Fournier-Sarlovèze, qui dura des années. Conrad ne cesse de souligner l’absurdité fatale de cette querelle et les différences culturelles entre le nord et le sud de la France. Cette nouvelle a également été adaptée au cinéma (Les Duellistes) en 1977 par Ridley Scott, dont c’était le premier film.
La fascination de Conrad (1857-1924) pour les guerres napoléoniennes lui fut transmise dans sa jeunesse par un oncle polonais qui avait participé à la campagne de Russie de Napoléon en 1812. Il faut savoir que Joseph Conrad, issu de la noblesse polonaise, attiré par la carrière maritime, part en 1874 pour Marseille, où il embarque comme mousse sur un voilier pendant près de quatre ans. Puis il entre dans la marine marchande britannique pendant seize ans et prend la nationalité britannique. Dans ses ouvrages, Conrad s’inspire souvent des difficultés de sa Pologne natale, partagée entre trois empires occupants (Prusse, Autriche et Russie), pour créer des récits qui dénoncent l’impérialisme. Attaché à l’ordre, aux institutions et au conservatisme, sans illusions sur le progrès, il défend également les opprimés. Il pense que, compte tenu de la faiblesse de la nature humaine, la démocratie est dangereuse puisqu’elle offre des possibilités illimitées aux démagogues. Il accuse les sociaux-démocrates de son époque de tenter de dissoudre les identités nationales dans un melting-pot (Zdzisław Najder, Biographie Joseph Conrad).
Jean-Pierre Pécau respecte la structure de ce récit de Conrad. Il expose bien la rivalité ridicule entre les deux hommes attisée par l’honneur militaire pendant que les campagnes de l’Empire se succèdent. Bien que le duel soit mal vu par l’armée, il est toléré lorsque des officiers de même grade se battent entre eux pour régler des questions d’honneur. Ces deux redoutables combattants, qui finiront généraux d’Empire, varieront les plaisirs en changeant les armes. Pécau ne reprend pas les noms des deux protagonistes du roman (Armand d’Hubert et Gabriel Féraud), mais s’inspire de la rivalité authentique entre Pierre Dupont de l’Étang et François Louis Fournier-Sarlovèze. Par un rythme soutenu, il décrit bien le déroulement de chaque duel.
Antonio Marinetti, napolitain né en 1975, est diplômé de l’institut d’art de Naples. Il enseigne à l’École internationale de bande dessinée de Naples et commence alors à collaborer avec certains magazines régionaux. Aux éditions Soleil, il dessine en 2007 le troisième volume de la série Les Carnets Secrets du Vatican, puis en 2010 la série Monsieur Hyde contre Frankenstein, et, en 2018, avec le scénariste Jean-Pierre Pécau, le tome 1 de Révolutions quand l’Histoire de France a basculé.
Grâce au trait réaliste et précis de Marinetti, la reconstitution de l’époque napoléonienne est particulièrement soignée. Son trait, fréquemment composé de hachures, marque l’identité visuelle de ce dessinateur, qu’il s’agisse des décors et uniformes, de la vie de garnison ou des campagnes militaires. Le découpage est classique, mais offre parfois de grandes cases. La colorisation de Facio, à base de verts, de gris et de bruns, peut paraître sensiblement sombre. Mais le jeu de lumières est saisissant : les scènes nocturnes apparaissant comme éclairées à la bougie, intensifiant les expressions. Après une très belle couverture, la première scène de duel au petit matin, déployée sur quatre planches, restera dans les mémoires…
Le duel. 62 pages, 16,50 euros. Editions Soleil.
Kristol Séhec.
Crédit photo : capture YouTube (photo d’illustration)
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