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Il fallait oser, après Raymond Bernard, Le Chanois et Gabin, Hossein et Ventura, ou la comédie musicale de Tom Hooper. Fred Cavayé l’a fait. Sorti le 14 octobre, son Les Misérables, long de 2h59 et doté d’un budget de plus de 30 millions d’euros selon franceinfo, s’inscrit dans la lignée des grandes adaptations populaires lancées par Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo. Le résultat est un film ample, efficace, souvent émouvant, qu’on suit sans voir passer les 3 heures, et qui divise largement les spectateurs. Ce qui pose question, ce sont moins ses défauts de forme que la manière dont il réécrit Hugo à l’aune des débats d’aujourd’hui.
Un duo Lindon-Rahim à la hauteur du mythe
Le film tient d’abord par ses acteurs. Vincent Lindon, qui retrouve Cavayé après Pour elle et Mea Culpa, campe un Jean Valjean massif et tout en retenue. Il ne surjoue jamais, et plusieurs spectateurs le placent sans complexe aux côtés de Gabin et de Ventura. Face à lui, Tahar Rahim compose un Javert froid, à la violence contenue, cicatrice au visage, qui donne au film sa tension. Le face-à-face entre les 2 hommes, l’un convaincu qu’on peut changer, l’autre qu’une faute marque à vie, reste le moteur de l’histoire, comme chez Hugo.
Noémie Merlant est une Fantine poignante. Le couple Thénardier, joué par Camille Cottin et Benjamin Lavernhe dans un registre burlesque proche de la commedia dell’arte, est moins consensuel : certains spectateurs saluent leur abjection jubilatoire, d’autres y voient un numéro de cabaret décalé dans une fresque par ailleurs très sérieuse. Les foules, les décors et les costumes impressionnent. Seule ombre au tableau, des survols numériques de Paris trop visiblement artificiels, que la critique d’Allociné a très largement relevés dès le premier plan.
La Bastille, un pain et quelques libertés avec l’histoire
Le film s’ouvre sur Valjean qui vole son pain au pied d’une Bastille démontée pierre par pierre. L’image est forte : la révolution a abattu la prison du roi sans pour autant nourrir le peuple. Elle prend toutefois des libertés avec la chronologie. Chez Hugo, le vol a lieu en 1795, alors que la démolition de la Bastille s’est achevée au début des années 1790. Le film déplace donc l’événement pour servir sa démonstration.
Plus surprenante est l’épigraphe qui ouvre le film : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches ». La phrase est bien de Victor Hugo, mais elle vient de L’Homme qui rit, pas des Misérables. Choisir de commencer une adaptation par une citation tirée d’un autre roman, c’est annoncer la couleur. La formule sonne étrangement dans un film porté par des stars et des producteurs fortunés.
Cosette suffragette, Javert en thérapie
C’est sur les personnages que l’adaptation prend ses plus grandes libertés. Dans le roman, Cosette est une figure passive, victime puis jeune fille amoureuse. Cavayé en fait une enfant révoltée, puis une jeune femme qui se bat, se déguise en garçon, défie son père, pousse un policier dans l’eau et réclame le droit de vote pour les femmes. Le Point parle d’un « empouvoirement » plaqué sur le roman. L’anachronisme est réel : on prête à une jeune bourgeoise des années 1830 une revendication de suffragette qui n’émergera qu’au siècle suivant. Même la rencontre dans la forêt de Montfermeil, si simple chez Hugo, devient une négociation où Valjean doit obtenir l’accord de l’enfant pour qu’elle le suive.
Javert, de son côté, reçoit un passé inventé. Le scénario lui donne une mère qui le pousse à voler puis le renie quand il se fait prendre, et toute sa rigidité s’explique ainsi par un traumatisme d’enfance. Plusieurs spectateurs s’interrogent sur ce choix, qui remplace la cohérence morale du personnage, sa foi dans l’ordre, par une explication psychologique. Au moment de son suicide, la dernière image qu’il voit est celle de cette mère souriante.
La famille Thénardier, elle, est devenue presque attachante. Dans le livre, la mère maltraite Cosette, déteste Gavroche et abandonne ses plus jeunes fils. À l’écran, les coups ont disparu, Gavroche s’entend bien avec ses parents, une des filles a disparu et Thénardier pleure sur le corps de sa femme. Même la sœur de Valjean, mère de 7 enfants chez Hugo, n’en a plus qu’un, et le film ajoute qu’elle a dû se prostituer. Historia juge que l’adaptation « s’égare à force de tirer le roman » vers notre siècle.
Une lutte des classes au premier degré
Le plus gênant est la lecture politique qui traverse le film. Chez Hugo, Marius rompt avec son grand-père à cause d’une fracture politique : le vieillard royaliste face au fils d’un colonel de l’Empire. Ici, Marius se révolte parce que son grand-père est riche et méprise les pauvres. Le combat se résume à une opposition entre riches et pauvres, où les pauvres sont bons par nature et les puissants coupables par définition. Bérengère Viennot, dans Le Point, y voit davantage la morale de La France insoumise que celle de Hugo, qui condamnait l’injustice sans renoncer à l’ambiguïté de l’âme humaine ni à l’éloge de l’effort et de l’éducation.
À l’inverse, d’autres jugent le film trop timoré politiquement, parce qu’il ne nomme jamais la monarchie de Juillet contre laquelle se dressent les barricades de 1832. Le pouvoir n’y a ni visage ni date. Le résultat est un film à la fois très chargé en messages et flou sur l’histoire réelle.
Certaines répliques semblent écrites pour 2026. Valjean, devenu le maire Madeleine, lance à un policier « La loi, c’est moi », et plusieurs spectateurs y ont aussitôt entendu un écho du « La République, c’est moi » de Jean-Luc Mélenchon. Une autre réplique sur l’ordre qui finit par engendrer le chaos fait sourire dans le contexte actuel de manifestations contre la vie chère et de blocages de lycées. Sur Allociné, les avis enthousiastes se réjouissent de ces résonances : « aujourd’hui c’est l’essence », écrit l’un, tandis qu’un autre invite les « élites » à se demander de quel côté de la barricade elles se trouvent. Vincent Lindon lui-même affirme à franceinfo qu’on « attend tous des Valjean aujourd’hui ». Le film s’adresse clairement à notre présent, au risque de dire au spectateur quoi penser.
Les spectateurs les plus attentifs relèvent aussi les détails qui trahissent l’époque du tournage : un vocabulaire trop moderne (le mot « bienveillance » est prononcé), des dentitions trop parfaites pour des misérables du XIXe siècle, et des bagarres aux bruitages de jeu vidéo qui rappellent davantage le cinéma d’action américain que Hugo.
« Tempête sous un crâne » disparaît, Valjean ne meurt plus
Le prix de ces partis pris se paie sur la profondeur. Le chapitre « Tempête sous un crâne », où Valjean se déchire avant de se dénoncer pour sauver un innocent, est expédié en quelques secondes. Le dénouement est lui aussi modifié. Valjean ne meurt plus, seul et renié, mais s’éloigne vers l’horizon après avoir laissé une fortune à Cosette et Marius. Le spectateur perd du même coup les vers qui ferment le roman, « Il dort. Bien que le sort fût pour lui bien étrange ». C’est une vieille Cosette qui raconte le film en voix off.
Reste un grand spectacle populaire, sincère dans son ambition, porté par un Lindon impressionnant et un Rahim inattendu. Le film ne trahit pas l’intrigue de Hugo, mais il lui prête des idées qui ne sont pas les siennes. Pour retrouver la complexité de l’original, il reste le roman et ses 1 600 pages, et le film devrait donner envie de les ouvrir.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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