Chaque poignée de main de Donald Trump avec Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Kim Jong-un déclenche la même indignation : un président américain ne devrait pas afficher une telle complaisance envers des autocrates, voire ne pas les rencontrer du tout. L’histoire de la diplomatie américaine raconte pourtant tout autre chose. Washington n’a jamais choisi ses interlocuteurs selon leur vertu, mais selon les intérêts en jeu.
Roosevelt et Staline, l’alliance contre nature
Le précédent le plus spectaculaire remonte à Franklin D. Roosevelt. Dès 1933, il reconnaît officiellement l’Union soviétique et établit des relations diplomatiques avec Moscou. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’alliance devient vitale : engagés à la fois en Europe et dans le Pacifique, les États-Unis ne peuvent vaincre l’Allemagne sans l’Armée rouge. Roosevelt rencontre Staline à Téhéran en 1943, puis à Yalta en 1945, pour coordonner la stratégie militaire et dessiner l’après-guerre.
Le prix de cette alliance s’est révélé lourd. Staline n’a jamais tenu sa promesse d’élections libres en Europe de l’Est, et l’occupation soviétique y a installé pour 45 ans des régimes communistes. En 1946, il refuse même de retirer ses troupes du nord de l’Iran. Il faudra la fermeté de Harry Truman et la pression des Nations unies pour qu’il s’y résolve.
Nixon chez Mao
Le geste le plus audacieux revient à Richard Nixon. Ce farouche anticommuniste se rend à Pékin en février 1972 pour rencontrer Mao Zedong. Son calcul est froid : profiter de la rupture entre la Chine et l’Union soviétique pour isoler Moscou et renforcer la position américaine dans la guerre froide. L’idéologie passe après l’équilibre des puissances.
Reagan, Gorbatchev… et les alliés encombrants
Ronald Reagan, qui qualifiait l’URSS d’« empire du mal », a lui aussi négocié avec son adversaire. Avec Mikhaïl Gorbatchev, rencontré notamment à Reykjavik en 1986, il signe en 1987 le traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI), qui élimine toute une catégorie de missiles. Les réformes engagées par le dirigeant soviétique ont rendu ce dialogue possible.
Mais la même administration a soutenu des alliés bien moins fréquentables pour contenir l’influence soviétique. Au Zaïre, Mobutu Sese Seko servait de rempart contre la présence soviétique et cubaine en Afrique centrale ; sa corruption et sa brutalité ont durablement ruiné l’État. Au Pakistan, le général Zia ul-Haq est devenu un partenaire clé après l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, en servant de base arrière à la résistance afghane. Les réseaux djihadistes alors armés et financés ont survécu à la guerre froide : certains de leurs vétérans ont participé à la naissance d’Al-Qaïda.
Ce qui compte, c’est le résultat
Ces exemples ne prouvent pas que dialoguer avec un dictateur fonctionne toujours. Ils montrent que c’est un outil ordinaire de la diplomatie américaine, et que son bilan dépend de la clarté des objectifs, du rapport de force conservé et des conséquences à long terme. Une alliance de circonstance peut régler un problème immédiat et en créer un autre, plus grave, une fois le contexte changé.
À cette aune, le sommet d’Anchorage avec Vladimir Poutine en août 2025, les échanges avec Xi Jinping ou les rencontres avec Kim Jong-un s’inscrivent dans une longue tradition. Réduire le risque d’affrontement entre puissances nucléaires, encadrer la rivalité économique avec Pékin, freiner le programme nucléaire nord-coréen : ces objectifs justifient le dialogue. Reste à savoir s’ils seront atteints. Comme pour Roosevelt, Nixon ou Reagan, Donald Trump sera jugé sur les résultats obtenus, et non sur la chaleur de ses poignées de main.
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