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« Que le monde sache que la revanche est inévitable. » Cette banderole a été brandie à Téhéran le 5 juillet dernier, lors d’un hommage à l’ayatollah Ali Khamenei, tué le 28 février par une frappe américano-israélienne. Elle aurait pu servir d’exergue au nouveau livre de Myriam Benraad. Spécialiste de l’Irak, professeure de relations internationales à l’Institut catholique de Paris et autrice notamment d’Irak, la revanche de l’histoire (Vendémiaire, 2015), la politiste publie chez L’Artilleur un essai bref et dense. Elle y pose une question que la plupart des commentateurs évitent par prudence ou par confort : le Proche-Orient est-il enfermé dans la vengeance par sa culture, ou par son histoire ?
Une règle devenue matrice
Le point de départ est le 7 octobre 2023 : les massacres commis par le Hamas, les 252 otages emmenés à Gaza, puis l’offensive israélienne et, aujourd’hui, la guerre contre l’Iran. Myriam Benraad ne fait pas de cette date l’origine de la spirale. Elle y voit au contraire un révélateur. Le 7-Octobre aurait mis au jour une logique ancienne, qui couvait depuis des décennies, voire des siècles, sans dire son nom : une « grammaire de l’humiliation et de la rétribution ». Dans cette logique, punir n’est pas un débordement mais une œuvre légitime. Chacun frappe pour ne pas perdre la face, réplique pour ne pas disparaître et se prépare à l’escalade pour ne pas sortir de l’histoire.
Sa thèse va plus loin. La loi du talion ne serait plus seulement une parabole ou un vestige biblique. Elle serait devenue un véritable « mode de gouvernance » dans une région où les États sont tantôt affaiblis, tantôt en pleine décomposition. Ce ne serait pas une coutume d’un autre âge, mais une « matrice de conflictualités ». L’autrice note, et ce n’est pas le moindre intérêt du livre, que les spécialistes de la région se sont curieusement peu penchés sur cette matrice.
Le contresens sur le talion
L’essai attaque d’abord une idée reçue. Pour le juriste Raphaël Draï, spécialiste du droit hébraïque cité par l’autrice, le « mythe » d’une loi juive du talion reste « totalement à démanteler ». La formule « œil pour œil, dent pour dent » est souvent présentée comme un progrès du droit : elle fixait une limite, une proportion et une réparation à la place de la vendetta sans fin. Myriam Benraad doute de ce récit rassurant.
Selon elle, le talion n’a « sans doute jamais régulé la violence comme il en avait l’ambition ». Il a fait miroiter la proportionnalité et la juste réparation sans jamais les atteindre. Il sert surtout de justification : il donne un sens à l’inacceptable, une raison au châtiment et une cohérence à la décision de frapper toujours plus fort. Le piège est là. Le talion ne porte pas sur l’opportunité de la violence, il porte sur le sens de la vengeance. En fournissant à chaque camp un récit sur l’injustice subie, il rend vaine sa propre prétention à apaiser.
Une histoire sans chronologie
Pour suivre cet engrenage, l’autrice choisit une méthode originale : une histoire « sans chronologie ». Elle ne veut ni raconter de façon linéaire ni éclairer le présent par un passé figé, ce qui serait anachronique. Elle veut montrer comment ce passé habite le présent et l’oriente. Le parcours va des vendettas claniques de l’Arabie préislamique aux cycles de représailles des empires, puis des guerres du 20e siècle aux affrontements hybrides d’aujourd’hui.
Le talion s’est modernisé et technicisé : drones, frappes ciblées, assassinats revendiqués. Il garde pourtant son « noyau dur », la conviction qu’une mort ou une insulte appelle toujours une réponse visible, lisible et spectaculaire.
La politiste refuse aussi l’opposition commode entre archaïsme et modernité. Au 20e siècle, le Proche-Orient avait paru adopter une modernité qui rendait ces pratiques caduques. Elles ont survécu sous la surface des événements, et des acteurs étatiques comme non étatiques les revendiquent aujourd’hui « sans vergogne ». L’autrice rappelle aussi, avec le juriste François Terré, que l’Occident n’a aucune leçon à donner sur ce terrain : il condamne la vengeance, mais il la pratique.
Le fiasco des guerres américaines
L’essai ne se limite pas à Israël et à l’Iran. Il rappelle que les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont produit l’exact contraire de ce que Washington annonçait : effondrement des institutions, insurrections et affrontements entre communautés. Le Yémen, la Syrie et la Libye ont suivi la même pente, entre guerres civiles et ingérences extérieures.
Sur ce point, le livre rejoint ce que les esprits réalistes répètent depuis 20 ans. On n’exporte pas la démocratie à coups de bombes. Et chaque intervention extérieure, en brisant des États, rend sa place à la logique du clan, de la tribu et de la dette de sang.
Une lecture nécessaire, mais des réponses attendues
L’essai a les qualités et les limites de son format : 176 pages pour traverser plusieurs millénaires et une demi-douzaine de guerres. L’écriture est universitaire, parfois abstraite, et elle aime les références savantes, des Érinyes de la mythologie grecque au psychanalyste Gérard Bonnet. Au fil du livre, le lecteur trouvera des réponses à la question de départ : la vengeance tient-elle à l’identité et à la culture des peuples, ou à leur histoire tourmentée ?
À l’heure où les capitales occidentales parlent de « riposte proportionnée » comme si les mots suffisaient à contenir le feu, ce livre rappelle qu’au Proche-Orient chaque frappe crée une nouvelle dette. Myriam Benraad termine son introduction par une question restée sans réponse : à force de vouloir réprimer la vengeance, celle-ci n’a-t-elle pas pris le dessus sur le chaos de la région ?
La Loi du talion. Le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, de Myriam Benraad, éditions de L’Artilleur, 176 pages, 17,90 €.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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