Montaigne avait installé sa « librairie » au 3e étage d’une tour de son château, avec près d’un millier de volumes et des sentences grecques et latines peintes sur les poutres du plafond. C’est là, retiré du monde, qu’il a écrit les Essais, en conversant chaque jour avec Plutarque, Sénèque et Lucrèce comme avec de vieux amis. Il ne lisait ni pour briller dans les salons ni pour décrocher un diplôme. Il lisait pour apprendre à vivre, et à mourir. Quatre siècles et demi plus tard, l’idée même de lire « pour rien » passe pour une excentricité de rentier.
Les « grands livres » sous accusation
On a pris l’habitude de parler de « grands livres » ou de « classiques » comme d’une liste de lectures obligatoires, un peu poussiéreuse, à cocher avant le bac ou la retraite. L’étiquette elle-même trahit une gêne. On ne songeait pas à défendre Homère tant que personne ne songeait à l’attaquer. Le jour où il a fallu le justifier, c’est qu’il avait déjà perdu sa place.
Il l’a perdue de 2 côtés. D’un côté, une école sommée de produire de la main-d’œuvre employable a rangé les humanités au rayon des options. Ce qui ne rapporte rien à court terme n’a plus sa place dans les emplois du temps. De l’autre, une génération d’universitaires a fait des œuvres du passé un tribunal plutôt qu’un héritage. Le texte n’était plus là pour être compris, mais pour être déconstruit, accusé, puis remplacé.
Stanford, 1987
L’épisode est resté célèbre. En 1987, à l’université Stanford, des manifestants défilaient en scandant que la « civilisation occidentale » devait disparaître. Ils visaient le cours obligatoire sur la culture occidentale, qui fut remanié peu après. Le reproche était déjà formulé : ces lectures n’étaient que l’œuvre d’hommes blancs morts.
Le plus frappant n’est pas l’offensive, mais la faiblesse de la riposte. Les défenseurs des classiques ont plaidé l’ouverture, en glissant dans les programmes quelques auteurs non occidentaux pour faire bonne mesure, sans jamais oser dire pourquoi ces livres-là méritaient d’être transmis. Une civilisation qui n’ose plus justifier ce qu’elle enseigne ne tarde pas à cesser de l’enseigner.
L’homme est un animal qui se raconte des histoires. Quand on lui retire les siennes, il ne reste pas sans récit : il adopte celui que d’autres ont préparé pour lui. Le vide laissé par l’abandon des classiques n’est pas resté vide longtemps.
Homère, Virgile, Dante
Lire un classique n’est pas un exercice d’admiration obligée. C’est entrer dans une conversation commencée bien avant soi. Aucun grand auteur n’a écrit seul. Homère recueillait des siècles de récits chantés. Virgile a écrit l’Énéide en dialogue constant avec Homère, et Dante a pris Virgile pour guide aux Enfers. Racine a réécrit Euripide, La Fontaine a puisé chez Ésope et Phèdre, Molière chez Plaute. Chaque génération a reçu, transformé, puis transmis.
Au XIIe siècle, Bernard de Chartres résumait cette dette par une image restée célèbre : nous sommes des nains assis sur les épaules de géants. Si nous voyons plus loin qu’eux, ce n’est pas grâce à notre propre vue, mais parce qu’ils nous portent. Le maître chartrain ne prêchait ni l’humilité ni la nostalgie. Il décrivait simplement la manière dont une civilisation se construit.
C’est pourquoi la lecture des classiques est d’abord une connaissance de soi. Ces livres ont façonné la langue que nous parlons, les lois qui nous gouvernent, l’idée que nous nous faisons de l’honneur, de l’amitié ou de la faute. Les lire, c’est découvrir d’où l’on vient. C’est aussi rejoindre tous ceux qui les ont lus avant nous et qui ont été, au fond, formés par les mêmes pages.
Une lecture qui en appelle d’autres
Qui a lu l’Odyssée comprend mieux Joyce. Qui a lu Plutarque lit autrement Shakespeare, qui l’a pillé pour ses tragédies romaines. Chaque grand livre en ouvre d’autres. La curiosité ne s’épuise pas, elle s’aiguise. On referme Montaigne avec l’envie de lire Sénèque, et Sénèque avec l’envie de relire Montaigne.
Cette transmission n’a jamais été l’affaire des seules bibliothèques fermées. Les moines copistes du Moyen Âge, qui ont sauvé une bonne partie des textes antiques, travaillaient dans la solitude, mais pour la communauté. Ils préservaient ce que d’autres avaient produit, pour que d’autres encore puissent en hériter. Le lecteur d’aujourd’hui, qui ouvre un Homère en édition de poche au lieu d’allumer son téléphone, ne fait pas autre chose.
Les classiques ne sont la propriété d’aucun cénacle, d’aucune académie, d’aucun jury de déconstruction. Ils appartiennent à quiconque prend la peine de les ouvrir. L’Iliade, l’Odyssée, les Essais et les Fables se trouvent pour quelques euros chez n’importe quel libraire, et gratuitement dans la plupart des médiathèques.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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