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En 1999, Jean-Claude Michéa publiait L’Enseignement de l’ignorance, un court essai qui annonçait une école cessant de transmettre des savoirs pour former des consommateurs dociles. Plus d’un quart de siècle plus tard, alors que le dernier classement Pisa confirme l’effondrement des élèves français en lecture et en mathématiques et que les lycéens manifestent dans plusieurs villes, le philosophe revient sur son diagnostic dans un grand entretien accordé à Eugénie Bastié pour Le Figaro, publié le 24 octobre.
Un diagnostic plus rapide que prévu
Michéa refuse de se présenter en prophète solitaire. Il rappelle que Jean-Claude Milner, dans De l’école (1984), avait déjà décrit les fondements intellectuels et politiques du désastre. Il cite aussi Guy Debord, qui voyait dès 1988, dans les Commentaires sur la société du spectacle, des réformes scolaires tournées vers 2 objectifs : effacer la connaissance historique, ce qui rend les individus plus faciles à manipuler, et dissoudre la logique, pour produire en série des spécialistes vite formés qui masquent leurs lacunes derrière des arguments d’autorité. Le philosophe y range, au passage, Sandrine Rousseau et la quasi-totalité des sociologues de l’université qu’il qualifie de néolibérale.
Son propre livre répondait, explique-t-il, à 2 constats. D’abord, le succès de Le niveau monte de Christian Baudelot et Roger Establet (1989), devenu selon lui la bible officielle des médias et des élites, alors que l’expérience des enseignants démentait chaque jour cette thèse. Ensuite, le cynisme croissant qui accompagnait, sous le gouvernement de Lionel Jospin à partir de 1997, l’abaissement méthodique des exigences scolaires. Il raconte qu’un inspecteur de philosophie lui avait un jour refusé une trace écrite des véritables consignes de correction du bac, pour éviter qu’elles ne fuitent dans Le Canard enchaîné. Il rappelle aussi que ce gouvernement de la « gauche plurielle », auquel participait Jean-Luc Mélenchon, reste selon lui celui qui a le plus privatisé sous la Ve République.
La seule chose qu’il n’avait pas mesurée, reconnaît-il, c’est la vitesse à laquelle ses prédictions se réaliseraient. Les réseaux sociaux n’existaient pas encore.
Les lycéens dans la rue
Interrogé sur le mouvement lycéen, Michéa souligne d’abord qu’il le découvre à la télévision : depuis la France périphérique où il vit, celle des « vrais » gilets jaunes, il observe une révolte cantonnée pour l’essentiel aux grandes métropoles et à leurs banlieues, à l’exception de Limoges.
Il juge pourtant légitimes une partie des revendications. Les emplois du temps sont de plus en plus incohérents, et Parcoursup reproduit à ses yeux la logique absurde de l’ancien service militaire, où l’on affectait les recrues à rebours de leurs compétences. Mais le philosophe attribue ces dysfonctionnements à la multiplication des options au lycée, conséquence de l’individualisation des sociétés libérales. Il cite l’exemple d’une option pétanque au bac dans certaines académies du Sud.
Rabelais au tableau
Ce qui le frappe surtout, c’est l’indifférence des mouvements lycéens au contenu de l’enseignement. Contrairement à Mai 68, aucun ne semble s’intéresser à la qualité du savoir transmis, alors que la haine de la culture et de l’esprit critique est selon lui le moteur de toutes les réformes de l’école depuis près de 50 ans.
Il raconte une scène vécue à Montpellier, où il enseignait. Une jeune professeure de lettres, qui faisait étudier Rabelais, avait écrit au tableau la locution latine mens sana in corpore sano, traduction comprise. Un inspecteur, que Michéa décrit comme converti au « wokisme d’État », l’avait violemment réprimandée : « Vous n’êtes pas ici pour étaler votre culture ! » Une école capable de bafouer à ce point ses missions élémentaires, estime le philosophe, devrait indigner les syndicats lycéens au moins autant que le manque de moyens.
Pascal, Margaret Mead et la fin des adultes
À ceux qui s’étonnent de voir une génération de moins en moins instruite donner des leçons à la société, Michéa répond qu’il n’y a là aucun paradoxe. Une société fondée sur le culte de la croissance accorde une place centrale à l’imaginaire de la science et du progrès technique. Or, rappelle-t-il en citant Pascal, le progrès scientifique renverse le rapport entre générations : dans ce domaine, ce sont les modernes qui corrigent les anciens.
Il en tire la thèse de l’anthropologue Margaret Mead, selon laquelle les enfants deviennent, dans les sociétés « progressistes », les parents de leurs parents. D’où la panique des adultes libéraux dès qu’il s’agit d’exercer la moindre autorité, et leur empressement à se laisser « rééduquer » par les plus jeunes. Le critique américain George Trow en tirait la conséquence : quand il n’y a plus d’adultes, les experts prennent le relais.
Smartphones, réseaux sociaux et IA
Michéa s’étonne de voir les franges de la jeunesse les plus engluées dans le monde numérique se présenter comme les plus engagées pour sauver la planète. Il y voit l’effet d’une croyance répandue dans les sociétés industrielles : la neutralité de la technique, qui ne serait bonne ou mauvaise que selon son usage. C’est vrai pour un marteau, objecte-t-il, mais plus au-delà d’un certain seuil de complexité. Il cite Bernard Charbonneau, qui écrivait en 1967 qu’en croyant fabriquer des automobiles, on fabrique en réalité une société.
Les leaders lycéens ne se sont guère interrogés, selon lui, sur la société déshumanisante que produisent l’intelligence artificielle, le téléphone portable et les réseaux sociaux. Il relève que LFI s’est toujours opposée à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans et des portables au lycée, ce qu’il interprète comme une stratégie de séduction de la jeunesse métropolitaine.
Le 17 octobre et la stratégie de LFI
Sur les manifestations du 17 octobre, qui ont dégénéré en pillages et en vandalisme dans de nombreuses villes, Michéa rejette l’idée d’une violence révolutionnaire naissante. Il y voit la reprise, par Jean-Luc Mélenchon, de la stratégie du think tank Terra Nova : unir la bourgeoisie culturelle diplômée des métropoles et la jeunesse des banlieues multiculturelles, en misant, dans la version insoumise, sur le ressentiment des plus déclassés. Dans le climat de « pré-guerre civile » qu’il décrit, ce scénario ne lui paraît plus utopique.
Le philosophe estime toutefois que le leader de LFI commet 2 erreurs. La 1re est de croire à la fidélité de ses alliés islamistes, au premier rang desquels il cite les Frères musulmans, qui selon lui ne travaillent que pour leur propre compte et le lâcheront dès qu’il ne leur sera plus utile. La 2nde est d’oublier que la majorité des classes populaires vit désormais dans la France périphérique. Cette France, assure Michéa, observe pour l’instant de loin et d’un œil très critique les émeutes de l’ultragauche, mais sa colère grandit. Il reproche à Mélenchon un mépris de classe affiché à son égard, en rappelant des propos tenus en 2013 au Maroc sur les habitants de la Normandie rurale, et prédit au leader insoumis un réveil difficile.
L’entretien intégral est à lire dans Le Figaro, réservé aux abonnés.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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