La pluie frappe les vitres avec cette obstination grise qui appartient aux hivers atlantiques. Dans cet avant-poste de la Bretagne où l’humidité ne tombe pas, mais s’installe, je regarde défiler les chaînes d’information continue. Chacune tourne en rond dans sa cage mentale. Sur une chaîne israélienne, des experts s’échinent pendant des heures à disséquer les relations entre Israël et les Kurdes, comme si ce jeu d’alliances périphériques décidait à lui seul de l’équilibre du Proche-Orient. Aux États-Unis, les écrans sont saturés par les affrontements entre militants gauchistes et forces fédérales de l’immigration, comme si la question migratoire résumait à elle seule l’avenir de la première puissance mondiale. Or ces affrontements ne se limitent nullement à la frontière sud. Ils traversent désormais l’ensemble du territoire, du Texas à la Californie, jusqu’au cœur du Midwest, y compris dans des États naguère réputés paisibles comme le Minnesota. C’est l’intérieur même du pays qui se fracture, socialement, politiquement et culturellement. En France, enfin, il devient presque impossible de trouver autre chose qu’un commentaire obsessionnel sur le budget, ses manœuvres, ses blocages, ses contorsions parlementaires. Un pays absorbé par sa comptabilité quand l’histoire frappe à la porte.
Il faut attendre les heures tardives, lorsque l’audience se dissipe et que la parole se relâche, pour entendre enfin évoquer la situation internationale et les défis majeurs auxquels l’Europe est confrontée. Et c’est paradoxalement sur la chaîne la plus atlantiste de toutes, LCI, que surgissent les propos les plus intéressants. Quelques officiers généraux français à la retraite, hommes formés dans un monde stable, presque confortable, sortent soudain de leur réserve. Ils osent, chose impensable il y a encore quelques années, mettre en cause les États-Unis, leur stratégie, leur loyauté même. Le sabre se lève timidement, mais il se lève.
Il manque encore un marin, actif ou ancien, pour accomplir ce geste. La Marine française demeure sans doute l’arme la plus intimement intégrée à la puissance américaine depuis les accords de novembre 1942 à Alger. Ces accords, négociés dans l’urgence avec l’amiral François Darlan, alors commandant en chef des forces françaises fidèles à Vichy, ont scellé une relation ambiguë mais durable entre la Marine nationale et Washington. En échange de la reconnaissance de son autorité, Darlan livra aux Américains l’accès stratégique à l’Afrique du Nord et mit fin aux combats contre les forces anglo-américaines. Cet épisode fondateur a laissé une empreinte profonde. Il a renforcé une dépendance opérationnelle à l’égard de la puissance maritime américaine et nourri un anti-gaullisme viscéral au sein de la Marine, longtemps méfiante envers l’indépendance stratégique prônée par le général de Gaulle. Plus que dans les autres armées, l’Atlantique Nord, la guerre sous-marine et l’intégration au dispositif américain ont façonné un imaginaire où la protection venue de Washington semblait naturelle, presque existentielle.
Or nous vivons pourtant une fenêtre d’opportunité historique, rare, presque insolente. Jamais depuis 1945 l’Europe ne s’est trouvée dans une configuration aussi favorable pour redevenir un sujet politique autonome. Encore faudrait-il que ses dirigeants en aient conscience et acceptent de s’en saisir. Le plus ironique est que ce sont désormais les journaux britanniques les plus conservateurs et les plus longtemps alignés sur Washington qui osent écrire que la dépendance atlantique est devenue un danger stratégique. Le vieux monde anglo-saxon commence à comprendre ce que l’Europe refuse encore de penser.
Si l’on observe la situation avec un minimum d’objectivité, l’OTAN apparaît aujourd’hui comme une structure militaire intégrée devenue largement inutile. Cette déclinaison armée du traité de l’Atlantique Nord se trouve confrontée, paradoxe suprême, à une absence d’ennemi stratégique immédiat. Nous ne sommes plus en 1970. La Russie d’aujourd’hui n’est plus l’Union soviétique capable de soutenir simultanément une confrontation globale et une guerre terrestre majeure en Europe. Engluée depuis 2022 dans le conflit ukrainien, elle consomme ses réserves humaines, industrielles et politiques à un rythme qui rend toute menace directe contre l’Europe hautement improbable à court et moyen terme. La Russie reste une puissance militaire sérieuse, mais elle n’est plus une puissance systémique.
La Chine, souvent brandie comme un épouvantail global, demeure avant tout une puissance aux ambitions essentiellement régionales. Son principal défi n’est ni Taïwan ni la mer de Chine méridionale, mais une crise démographique d’une ampleur historique. Depuis 2021, la population chinoise décline continûment. En 2023, le nombre de naissances est tombé sous les neuf millions, un niveau inédit depuis 1949. Le taux de fécondité réel est estimé autour de 1 enfant par femme. Cette contraction démographique, aggravée par une culture du travail exténuante et un pessimisme social profond, pèsera durablement sur la capacité de Pékin à soutenir une confrontation prolongée hors de son voisinage immédiat. Une puissance vieillissante, obsédée par sa cohésion interne, ne se projette pas aisément dans une aventure militaire globale.
Il faut également se méfier des mirages statistiques. Donald Trump aime comparer brutalement les budgets militaires américain et européen afin de souligner une faiblesse réelle, mais largement exagérée. Le budget de défense des États-Unis dépasse 800 milliards de dollars par an. Celui de l’ensemble des pays de l’Union européenne avoisine 240 milliards. La comparaison brute est trompeuse. Le budget américain finance une ambition mondiale, Okinawa, la Corée du Sud, le Golfe, l’Afrique, le Pacifique. L’Europe, elle, ne soutient aucune présence militaire comparable hors de son voisinage immédiat.
Si l’on isole la part du budget américain réellement consacrée à la sécurité du continent européen et aux obligations atlantiques, le rapport de forces apparaît soudain bien différent. Moins de 15 % du budget de défense américain concerne directement l’Europe et l’OTAN, soit environ 110 à 120 milliards de dollars. À titre de comparaison, les dépenses militaires cumulées de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne et de la Pologne dépassent ce montant. Le déséquilibre n’est donc pas matériel. Il est mental.
Les priorités européennes sont pourtant claires. Stabiliser la crise ukrainienne d’abord. L’Europe y joue déjà un rôle déterminant. Le président Macron l’a rappelé, la France fournit à elle seule environ 60 % du renseignement tactique utilisé par Kiev grâce à des capacités autonomes. Aujourd’hui, les forces armées ukrainiennes sont soutenues presque exclusivement par l’Europe. Le constater n’est pas l’approuver, c’est mesurer une preuve involontaire de puissance.
Il ne s’agit pas de créer ex nihilo une défense européenne. Un noyau existe déjà. La coalition dite des volontaires, qui soutient l’Ukraine, regroupe de facto les États capables d’agir sans attendre l’aval de Washington. France, Pologne, pays baltes, pays nordiques, Royaume-Uni coopèrent déjà étroitement sur le plan opérationnel, logistique et du renseignement. Ce noyau pourrait devenir le socle d’une défense européenne réelle, fondée non sur des traités abstraits, mais sur la capacité à agir ensemble lorsque l’histoire l’exige.
Il faudrait ensuite entamer, sans fracas mais avec détermination, un retrait progressif des troupes américaines stationnées sur le sol européen, ouvrir un dialogue stratégique avec la Chine et trouver un modus vivendi avec la Russie, non par naïveté morale mais pour éviter qu’un affaiblissement prolongé de Moscou ne livre la Sibérie à une influence chinoise irréversible. Comme l’avait compris Carl Schmitt, l’ennemi principal n’est jamais celui que l’on désigne, mais celui que l’on refuse de penser.
La faiblesse européenne n’est pas militaire, ni économique. Elle est intérieure. Elle tient à l’incapacité de se penser en dehors d’un modèle de vassalité et d’une culpabilisation perpétuelle. Raymond Aron rappelait que les nations se brisent moins sous la contrainte extérieure que par la perte de confiance en elles-mêmes. Oswald Spengler parlait déjà d’un Occident fatigué, incapable d’assumer sa propre puissance. Guillaume Faye annonçait le retour du tragique et la fin des illusions universalistes.
Ne perdons pourtant pas tout espoir. L’hubris de Donald Trump pourrait bien jouer, malgré lui, le rôle de sage-femme de l’histoire. Si l’Europe parvient à accoucher d’elle-même, il faudra peut-être un jour reconnaître que cet Américain brutal aura contribué à briser la fatalité de notre vassalité, à fissurer le mirage atlantique et à révéler l’esclavage intellectuel dans lequel les Européens se complaisaient. L’histoire ne demande pas la permission. Elle revient toujours chercher ceux qui ont oublié de la penser.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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