« À 2000 mètres d’Andriivka » : quand le journalisme de guerre touche à l’absolu

Il faut remonter sans doute aux grandes heures du reportage de guerre des années 1990, lors des conflits en ex-Yougoslavie, pour retrouver une œuvre aussi frontale, aussi éprouvante, aussi profondément honnête. À 2000 mètres d’Andriivka n’est pas un documentaire de plus sur la guerre en Ukraine. C’est une plongée brute, viscérale, presque insoutenable parfois, dans ce que la guerre a de plus nu : la peur, la mort absurde, l’épuisement, mais aussi le courage silencieux d’hommes ordinaires jetés dans un enfer qui les dépasse.

Réalisé par Mstyslav Chernov, cinéaste et correspondant de guerre ukrainien, le film suit des soldats engagés dans une tentative de reprise du village d’Andriivka, point stratégique proche de Bakhmout. Une avancée de quelques centaines de mètres, à travers une forêt saturée de mines, de drones, d’artillerie et d’embuscades. Deux kilomètres qui semblent une éternité.

La guerre sans filtre, sans mise à distance

Ce qui frappe d’emblée, c’est la radicalité du dispositif. Pas de musique héroïque. Pas de narration surplombante. Pas de discours politique plaqué. La caméra est là, au ras du sol, dans les tranchées, dans les sous-bois, au plus près des corps. Elle tremble, elle court, elle se couche avec les soldats sous les tirs. Elle regarde la mort en face.

Les images issues des caméras corporelles des combattants, mêlées à celles tournées par Chernov et son collègue Alex Babenko, donnent au film une puissance rare. Les combats surgissent sans prévenir. Des hommes tombent en quelques secondes. Russes ou Ukrainiens, ils disparaissent presque hors champ, comme effacés par la violence mécanique du conflit. Cette brutalité immédiate rappelle que la guerre moderne n’a plus rien de stratégique ou de glorieux : elle est industrielle, impersonnelle, écrasante.

L’absurdité totale de la guerre

Le film ne cherche jamais à enjoliver le réel. Bien au contraire. À mesure que les soldats progressent, ils comprennent que chaque mètre gagné est payé au prix du sang, et que rien ne garantit que ce sacrifice aura un sens durable. Andriivka, malgré les pertes humaines, sera reprise plus tard par les forces russes. Tout recommence. Toujours.

C’est là que À 2000 mètres d’Andriivka atteint une dimension presque universelle. La guerre y apparaît dans toute son absurdité tragique : des jeunes hommes meurent pour un village réduit à des ruines, pour une ligne sur une carte, pour un front qui se déplace puis se referme. Le film ne moralise pas. Il montre. Et cela suffit.

Au cœur du film, il y a surtout ces soldats. Des hommes ordinaires. Certains parlent de leur vie d’avant, échangent une cigarette, plaisantent brièvement pour tenir. L’humour noir affleure parfois, ultime rempart contre la peur. L’un d’eux, à peine âgé de 24 ans, ironise sur « le plus beau métier du monde » quelques instants avant de mourir.

Ce sont ces moments-là qui donnent au film sa force morale. Pas de pose héroïque, pas de posture idéologique. Juste des hommes qui avancent parce qu’on leur a demandé d’avancer, par fidélité à leurs camarades, par attachement à leur terre, parfois simplement parce qu’ils n’ont pas d’autre choix.

Un choc cinématographique et journalistique

Avec À 2000 mètres d’Andriivka, Mstyslav Chernov confirme qu’il est l’un des grands témoins contemporains de la guerre. Après avoir documenté le siège de Marioupol, il ne cherche pas ici à produire un récit historique, mais une expérience sensorielle et humaine. Le spectateur ne sort pas indemne. Et c’est précisément ce qui fait la valeur de ce film.

Rarement le journalisme de guerre aura été aussi loin dans la démonstration de la barbarie du conflit moderne, sans jamais sombrer dans le voyeurisme ni la propagande. Ce documentaire rappelle une vérité dérangeante : la guerre n’est jamais propre, jamais juste dans ses effets concrets, et toujours dévastatrice pour ceux qui la vivent.

Un film nécessaire. Un film courageux. Un film qui honore à la fois le métier de journaliste et le courage et la dignité de ceux qu’il filme.

Yann V

Crédit photo : DR
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