Historien spécialiste de l’Afrique et auteur d’une œuvre abondante consacrée aux dynamiques ethniques et politiques du continent, Bernard Lugan publie un nouvel essai chez les éditions du Rocher, dans lequel il entend revisiter radicalement le récit dominant de la colonisation. À rebours d’une historiographie centrée presque exclusivement sur la période européenne (1890–1960), il propose une lecture de longue durée des conquêtes, dominations et déplacements de populations internes à l’Afrique, sur plusieurs millénaires.
Colonisations sahariennes anciennes, expansion bantoue, conquêtes arabes, jihad peul, impérialisme tutsi, réseaux zanzibarites ou encore formation des États sahéliens : il dresse un panorama qui entend « rééquilibrer » le débat historique. Entretien avec celui qui dirige par ailleurs une revue incontournable sur l’Afrique, l’Afrique réelle, sur abonnement ici/
Breizh-info.com : Dans votre dernier livre, vous affirmez que la « colonisation » de l’Afrique n’a pas commencé avec l’Europe. À partir de quand peut-on parler de colonisations internes africaines, et avec quels critères historiques (peuplement, domination politique, prélèvements, esclavage, déplacement de populations) ?
Je n’affirme pas, je démontre. Ces colonisations ont débuté à partir du moment où certains peuples décidèrent d’en conquérir d’autres…ou de s’emparer de leurs territoires. Toute l’histoire du monde est ainsi faite et l’Afrique n’a pas échappé à ce mouvement. Avec ce livre j’ai voulu écrire l’histoire des colonisations millénaires internes à l’Afrique, donc antérieures à la conquête européenne. Je démonte donc le mythe selon lequel la seule colonisation de l’Afrique aurait été la colonisation européenne. Il s’agit d’une histoire dans cette longue durée ethnique qui est un peu ma « marque de fabrique », et à travers laquelle je fais réapparaître ces dynamiques internes à l’Afrique qui sont totalement ignorées par l’historiographie. Ce faisant, je rééquilibre le récit historique monopolisé par la seule colonisation européenne. Une colonisation utilisée par les déconstructeurs pour faire le procès de l’Europe et désarmer mentalement les Européens.-
Breizh-info.com : Vous employez l’expression de « grands remplacements » à propos de dynamiques anciennes. Quelles réalités recouvre-t-elle concrètement selon vous, et comment évitez-vous l’anachronisme dans l’usage de ce vocabulaire ?
La colonisation européenne de l’Afrique n’eut pas pour résultat le remplacement des indigènes par des Européens. A la différence de ce qui se passa aux Amériques ou en Australie où se firent des « grands remplacements », nulle part en Afrique des colons blancs remplacèrent des indigènes africains, même en Algérie ou en Afrique du Sud ou le rapport démographique fut de 1 à 10. En revanche, et je le montre dans mon livre, partout, des colons noirs remplacèrent des indigènes noirs dont ils prirent les terres. Je ne vois pas où serait l’anachronisme, ou alors comment définir le remplacement d’une population par une autre ? Par « génocide suivi de repeuplement » ? « Grand remplacement » est bien plus parlant. Et ce n’est pas parce que le terme a été inventé par Renaud Camus au XX° siècle que cette réalité n’existait pas auparavant.
Breizh-info.com : Parmi vos exemples, la « colonisation des Sahariens noirs » par des populations berbères est placée en ouverture. Pourquoi ce choix, et quelles sources vous semblent les plus solides sur cette séquence (archéologie, traditions, chroniques) ?
La chronologie est la maîtresse de mon choix. Ce phénomène est le plus ancien attesté et il s’inscrit dans une phase de changement climatique bien identifiée. Il est attesté par l’art rupestre saharien qui montre très clairement dans les représentations d’il y a 5 ou 6 millénaires, les « négroïdes » être remplacés par des figurations d’« europoïdes ». Ni les traditions, ni plus encore les chroniques ne sont utilisables à ces époques, nous sommes en effet dans des périodes datées de plusieurs millénaires avant l’ère chrétienne.
Breizh-info.com : L’expansion bantuphone est un thème immense, parfois présenté comme une diffusion lente, parfois comme une conquête. Vous tranchez comment ? Qu’est-ce qui, selon vous, relève d’un mouvement démographique, et qu’est-ce qui relève d’une domination et d’une mise en servitude ?
Je ne tranche pas, car le phénomène s’est effectivement fait de ces deux manières. Nous sommes très bien renseignés sur lui et je donne tous les détails dans mon livre, une problématique que j’illustre avec des cartes. Cette expansion prit des formes différentes à l’ouest et à l’est de la grande forêt congolaise. Mais, lente diffusion ou rapide conquête, l’expansion des bantuphones eut partout le même résultat, à savoir le remplacement des peuples « premiers ». Pour toute l’Afrique centrale et orientale, nous nous bornons à constater que certains de ces derniers ont survécu comme petits ilots démographiques à la suite d’une expansion dont nous ignorons quelle forme elle aurait pu prendre. En revanche au sud du fleuve Limpopo, cette expansion est parfaitement documentée par l’art rupestre pour la période d’avant le XVII° siècle, les KhoiSan peignant leurs combats contre les colonisateurs bantuphones, puis par les sources européennes ensuite. Nous disposons de très nombreux travaux à ce sujet et je renvoie à ma bibliographie.
Breizh-info.com : Vous consacrez un chapitre à la colonisation des Berbères par les Arabes. Sur quoi repose votre lecture : islamisation, arabisation linguistique, structures de pouvoir, fiscalité, esclavage ? Et quelles différences faites-vous entre régions et périodes ?
Un fait : la Berbèrie berbère d’avant le VII° siècle a été conquise par les Arabes à la suite d’un siècle de guerres. Cette conquête a eu pour résultat l’arabisation car le Coran, livre sacré est en arabe. En a découlé l’arabisation culturelle et politique, même si de forts noyaux berbères ont survécu. Mais,la véritable colonisation ethnique se fit plus tard, entre les XI° et XII° siècles avec les migrations des tribus arabes hilaliennes.
Breizh-info.com : Dans l’Ouest africain et au Sahel, vous insistez sur la conquête et la prédation (Peul, Rabah). Qu’est-ce que ces cas disent, selon vous, du lien entre jihad, construction d’empires et économie de la razzia ?
Il ne faut pas confondre les deux et ce serait trop long de l’exposer ici. Disons que dans la région sahélo- soudanaise, le jihad servit d’abord d’alibi au mouvement de libération des Peul. N’oublions pas, et cela est généralement ignoré, qu’avant la fin du XVII° et le début du XVIII°, les Peul étaient dominés par les royaumes sédentaires animistes. Vi,vant en petits groupes, ils devaient se faire accepter par les entités politiques qui leur accordaient des droits de pacage pour leurs troupeaux en échange de prestations diverses. C’est contre cette soumission aux sédentaires animistes qu’il se soulevèrent, ce qu’ ils firent au nom de l’islam. Puis partir du XVIII°, siècle l’islam servit de paravent à la volonté des sultanats nordistes qu’ils avaient formés et qui entreprirent de s’étendre aux dépens d’entités animistes sahéliennes enclavées, comme les royaumes bambara qu’ils colonisèrent.
Breizh-info.com : Vous abordez le Rwanda et l’« impérialisme tutsi ». Comment présenter ce dossier de manière rigoureuse sans tomber dans les caricatures ethniques, et quelles précautions méthodologiques vous jugez indispensables ?
Je ne vois pas où il y a « caricature ethnique » à montrer que dans toute l’Afrique interlacustre les pasteurs Tutsi-Hima dominaient les agriculteurs hutu ou apparentés. Et cette domination ne s’est pas uniquement faite en distribuant des bols de lait… Nous sommes là au cœur de la problématique régionale traitée dans ma thèse de doctorat d’Etat en 6 volumes et dont le titre est « Entre les servitudes de la houe et les sortilèges de la vache, le monde rural dans l’ancien Rwanda ».
Breizh-info.com : Vous parlez d’une double colonisation africano-indonésienne à Madagascar. Quelles preuves permettent d’étayer cette « double origine » (langue, génétique, archéologie, histoire des migrations) et comment cela change la compréhension de l’île ?
Vous répondez vous-même à la question : par la linguistique, par la génétique, par l’archéologie et par l’histoire des migrations depuis l’Indonésie bien étudiées par mon ami le professeur Pierre Vérin le grand spécialiste de Madagascar. Mais attention, Madagascar était à l’origine vide d’habitants et les Africains comme les originaires d’Asie ont colonisé un univers vide. Les premiers se sont essentiellement installés sur le littoral, les seconds sur les hauts plateaux où ils ont reconstitué la civilisation de la rizière qui était la leur dans la vaste région indonésienne dont ils sont originaires.
Breizh-info.com : Vous insistez sur la colonisation zanzibarite de l’Afrique orientale et de la cuvette du Congo. Quels mécanismes décririez-vous : traite, réseaux commerciaux, implantation de comptoirs, contrôle territorial ? Et quelles traces en restent-il aujourd’hui (sociaux, culturels, mémoriels) ?
Cette colonisation s’est faite par l’addition de tous ces facteurs. Les traces qui en restent aujourd’hui sont de plusieurs ordres : la langue swahili, les noyaux de la plupart des villes actuelles qui furent des postes de traite, un bouleversement en profondeur de la carte ethnique des régions ayant subi cette colonisation et l’orientation de toute la région vers l’océan indien et non vers l’océan atlantique.

Breizh-info.com : Votre thèse centrale va à rebours du récit dominant sur la période 1890–1960. Si vous deviez résumer en une idée ce que la « parenthèse coloniale européenne » a changé pour les peuples dominés par d’autres Africains, que diriez-vous, et quels exemples précis vous semblent les plus probants (sécurité, fin des razzias, démographie, administration, infrastructures) ?
La colonisation européenne libéra ceux des Africains qui étaient alors colonisés par d’autres Africains. Pour les peuples dominés, l’arrivée des Européens ne fut donc pas ressentie comme une conquête, mais tout au contraire comme une libération. Une libération des raids esclavagistes, de la mise en servitude, des diverses formes d’oppressions et de massacres. Mais, je vais développer un point qui est le vrai cœur de ma problématique. Laissons de côté l’héritage matériel de la colonisation européenne, la question a été amplement traitée. Selon moi, sa principale conséquence, en dehors des frontières qui mutilent les grandes zones ethniques, est l’inversion des rapports de force qui s’est faite en trois périodes qui dépassent largement les décennies 1890-1960.
Première période, avec les grandes découvertes des XV°-XVI° siècles, les puissances maritimes européennes firent basculer vers l’océan le cœur économique et politique du continent qui, depuis des siècles, battait dans les régions du Sahel. Ce fut, selon l’historien portugais Magalhaes Godinho « la victoire de la caravelle portugaise sur la caravane saharienne ». Résultat, le littoral de l’Afrique sud-saharienne atlantique, jusque-là marginal dans l’histoire du continent, devint en quelques décennies le principal pôle économique et politique de tout l’Ouest africain. Avec pour conséquence que des peuples de l’intérieur décidèrent de pousser vers le littoral afin de se rapprocher des comptoirs européens. Avec un essor tout à fait particulier à l’époque de la Traite, quand de puissants royaumes se constituèrent ou se développèrent là où les Européens accostaient pour y acheter des esclaves à leurs pourvoyeurs-partenaires africains.
2 – La brève parenthèse de moins d’un siècle qui s’ouvrit dans les années 1880 pour s’achever dans les années 1950, perturba en profondeur les équilibres continentaux. Pour deux grandes raisons :
– la conquête coloniale se fit généralement à l’avantage des pôles littoraux avec lesquels les Européens avaient noué de séculaires relations et qui, dans bien des cas, avaient été leurs partenaires durant l’époque de la traite esclavagiste.
– les Empires qui résistèrent à la colonisation furent défaits au profit des populations qu’ils dominaient. La colonisation cassa ainsi plusieurs « Prusse » africaines potentielles ou en devenir : Madagascar et la monarchie hova, l’Empire de Sokoto, les royaumes ashanti et zulu, les ensembles créés par el-Hadj Omar ou par Samory etc. Elle en subjugua d’autres, les arrêtant durant une phase expansionniste de leur histoire, comme l’Etat tutsi rwandais coupé de son exutoire du nord-ouest Kivu et ramené sur les hautes terres bordières de la crête Congo-Nil ; ou encore comme l’Ethiopie, empêchée de regagner un accès à la mer en raison de l’installation italienne en Erythrée. La colonisation procéda également par amputation comme dans le cas du Maroc, Etat millénaire territorialement découpé au profit de l’Algérie création coloniale française.
3- Puis, au moment des indépendances de la décennie 1960 la décolonisation confirma régulièrement le nouveau rapport de puissance -ou l’inversion des rapports de force- provoqué par la colonisation européenne. Ici ou là, les anciens dominés de l’époque précoloniale, souvent devenus les cadres locaux du pouvoir colonial héritèrent en effet des Etats créés par les colonisateurs. Ainsi en fut-il des Ibo au Nigeria, des côtiers à Madagascar, des sudistes au Mali et au Niger, ou encore des Sara au Tchad etc., Avec pour résultat que dans la zone sahélo-saharienne, les anciens dominants Maures, Touareg Toubou et Zaghawa refusèrent d’être soumis à leurs anciens dépendants…d’où l’origine des guerres du Sahel.
Propos recueillis par YV
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Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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