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Jure Georges Vujic, avocat au Barreau de Paris, diplômé de la Haute Ecole de guerre des forces armées croates, collaborateur de l’Académie de géopolitique de Paris et contributeur à la revue Géostratégiques et au site polemia.com
Une phrase de Drieu la Rochelle me vient à l’esprit à l’occasion de l’attentat terroriste contre Charlie Hebdo : « Je craignais le venin de la faiblesse qui est dans la haine et l’accoutumance ».
En effet, derrière l’immersion médiatique émotionnelle, elle permet de prendre du recul. Il n’est certes pas de bon aloi et politiquement correct de citer Drieu, n’en déplaise à tous les censeurs de la République laïque, mais il convient néanmoins de constater que nos bonnes vieilles démocraties libérales ont baissé la garde au moment où l’islamisme djihadiste et la chasse au Daesh, l’Etat islamique, occupent l’ensemble de la communauté internationale. La première faiblesse que redoute Drieu est celle de l’accoutumance qui frise l’anesthésie de l’opinion publique française et européenne aux caricatures vaseuses islamophobes et chrétiennophobes de Charlie Hebdo, comme si le polythéisme et le relativisme des valeurs de la postmodernité républicaine pouvaient justifier, au nom de la prétendue liberté d’expression, toute forme gratuite de profanation et de blasphème à l’égard de ce qui reste encore de sacré pour certaines franges de la population française chrétienne et musulmane.
Cette accoutumance à la satire vindicatrice, sélective et hypocrite qui imprègne les esprits de nos sociétés policées a longtemps été entretenue et nourrie par l’idéologie libérale mondialiste de gauche comme de droite, relayée par les médias officiels et par certains intellectuels droitiers. Ces derniers, comme Michel Houellebecq, versent dans l’islamophobie de supermarché, et leurs écrits en fait dévoilent leur malaise existentiel individuel, de même qu’un certain désœuvrement blasé et cynique d’une certaine élite intellectuelle de droite qui voudrait bien ressembler à Céline, Nimier, Bernanos ou même Drieu, le dandy de droite, désabusé, cynique en panne d’émotion.
Et pourtant, cette faiblesse qui est dans l’accoutumance à l’ordre (désordre) sociétal libéral-libertaire cache une profonde ignorance du contexte contemporain voire un contresens historique et temporel. Car même si le rire reste incontestablement une arme politique d’émancipation, ce dernier n’est jamais totalement indépendant d’un certain contexte social et politique, d’un certain espace-temps. A ce titre la parodie, le sarcasme ont toujours existé pour provoquer un questionnement, une manière de prendre de la distance vis-à-vis d’un phénomène social ou politique afin de mieux le critiquer, le soumettre à d’autres regards et positions, afin de mesurer ce qui relève du simulacre voire de l’illusion d’optique que constitue la trame de l’idéologie dominante, de l’ère du temps.
A ce titre la parodie, la caricature sont légitimes, mais si l’on se réfère á la généalogie de la satire, on se souvient que la satire d’Aristophane, du Candide de Voltaire, l’humour décapant de Coluche, l’entartrage, ne rompaient jamais le dialogue avec le parodié. Ce qui est problématique avec les caricatures de Charlie Hebdo, au-delà du caractère blasphématoire, que peuvent représenter de tels dessins pour les personnes croyantes, c’est leur caractère exclusif, militant, qui évacue le dialogique, la possibilité d’une réponse, car il ne faut jamais oublier que la satire reste toujours un duel, l’agôn dans la comédie. Bien sûr, l’intégrisme islamiste pose problème et il faut bien sûr le combattre, mais il ne faut pas assimiler les symptômes d’un mal à ses causes réelles et profondes.
La montée de l’islamophobie et les satires anti-islamistes de Charlie Hebdo en fait ne résistent pas au travestissement d’une loupe grossissante médiatique, qui voile la responsabilité de l’ordre mondialiste néolibéral dominant qui favorise l’exportation de main-d’œuvre de travail à bon marché, l’immigration massive, l’anomie sociale, la délocalisation des entreprises, le chômage pandémique et l’absence de modèle social et culturel intégrateur. La société, ce n’est pas que de l’économie et de la consommation, car le vivre-ensemble suppose la présence d’un lien social suffisamment stable et représentatif pour constituer un référentiel identitaire commun à toutes les composantes d’une communauté nationale.
La postmodernité occidentale et l’espérance unificatrice du grand marché planétaire constituent une vaste entreprise de désenchantement. Au fur et à mesure que ce désenchantement techno-scientiste et rationaliste désacralise l’existence individuelle et sociale, les religions en tant que refuge, se crispent pour se transformer en idéologies politiques mobilisatrices.
En effet on sait très bien que cette tuerie abjecte et tragique commise par des branquignolles islamistes franco-musulmans (de deuxième ou troisième génération de l’immigration) trouve ses causes dans l’état de délabrement moral, identitaire, social, politique et économique dans lequel se trouve l’ensemble de l’Europe occidentale aveuglée par le mirage du sacrosaint modèle républicain, multiculturel et laïcard, ce même modèle qui de Londres á Paris, en passant par Madrid et Rome, est quotidiennement démenti par la vague de communautarisation ethno-confessionnelle, la ghettoïsation des banlieues et le repli identitaire des minorités.
Or, il faut se rendre á l’évidence. Ces enclaves communautaristes qui vivent le plus souvent de façon autarcique, en tant que véritables pépinières de recrues djihadistes en herbe, sont imperméables aux vœux les plus pieux de la laicité, aux psalmodies droitsdelhommistes et assimilationnistes des oligarchies qui nous gouvernent. La même hypocrisie et inconsistance est flagrante chez ceux qui dans les années 1980 arboraient le « Touche pas à mon pote » et ont soutenu l’immigration massive, les mêmes qui aujourd’hui brandissent le « Je suis Charlie » et tiennent des discours islamophobes.
On pourrait dire que les professionnels de l’antiracisme, les bobos de la gauche-caviar deviennent un peu réacs islamophobes. La marche républicaine parisienne en solidarité avec Charlie Hebdo qui certes fera encore pleurer les bobos de l’establishment bourgeois, témoigne de cette aveuglement idéologique et de cette foi jusqu’auboutiste en un modèle identitaire et social moribond et dangereux qui frise le masochisme ethno-national et l’illuminisme fondamentaliste séculier. L’intégrisme islamiste est une contrefaçon de la foi musulmane tout comme le mythe républicain progressiste et égalitariste ainsi que les prétendues valeurs occidentales ne représentent qu’un pastiche fallacieux de l’identité européenne. « Je craignais le venin de la faiblesse qui est dans la haine et l’accoutumance » dixit Drieu.
A cette accoutumance, à cette hypocrisie de l’ordre dominant, à la satire libertaire cynique, les djihadistes de banlieue ont répondu par la haine assassine, second aspect de la faiblesse qui frappe l’Europe dans son identité, dans son essence identitaire et historique. Le fondamentalisme religieux islamiste par procuration sur le pavé parisisen répond violemment, par la froide exécution manu militari des mages du fondamentalisme libéral et séculier pour lequel plus rien n’est sacré. Au rire blasphémique et apostat s’est opposée la vengeance religieuse essentialiste et expiatoire.
Bref, lorsqu’on se rit de tout, d’autres peuvent aussi tuer pour un rien. Cette disproportion entre l’action et la réaction, ce grand écart entre la méthode et la réponse employée, témoigne du fossé épistémologique entre deux communautés de pensée, deux visions du monde opposées, une imcompréhension qui nuira sans doute par le jeu de la démonisation le plus aux communautés musulmanes modérées d’Europe. A qui profite le crime ? Ou mieux à qui profite cette faiblesse criminelle ? : à tous ceux qui hypocritement font l’éloge de la démocratie, des droits d l’homme et de la liberté d’expression, tout en approuvant la thèse « du choc de civilisations » entre l’Islam et l’Occident, présenté comme inéluctable et irréversible, voire fatal sur le sol francais, à tous les va-t-en-guerre qui se spécialisent dans l’import-export subversif de scénarios de guerre civile sur le sol européen, bref, à tous ceux qui soutiennent les menées impérialistes et néocolonialistes occidentalo-américaines au Moyen-Orient, dont les répercusssions créent par ricochet des abcès conflictuels inter-ethniques et religieux sur le continent européen.
Car il est profondément déplacé et hypocrite d’appeler à la paix, à la liberté d’expression et à l’égalité et donner caution en même temps aux entreprises belliqueuses qui sont menées au nom d’intérêts géostratégiques le plus souvent extra-européens. Par ailleurs, ce tragique événement, son impact psychologique et symbolique profitera sûrement à ceux qui défendent l’uniformisation restrictive et sécuritaire du dispositif de surveillance et de contrôle des citoyens, prévu dans l’accord transatlantique conclu entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Il n’est pas à exclure de voir s’appliquer, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, un Homeland Security européen, qui viendra restreindre les libertés individuelles fondamentales et la sphère privée des citoyens européens.
L’Europe souffre d’une double faiblesse qui provient de l’accoutumance et de la haine, les deux versants de cette faiblesse, le fondamentalisme religieux islamiste et le fondamentalisme séculier du marché néolibéral, accablent et affaiblissent l’Europe dans son identité et son indépendance; pour guérir elle devra pourtant ré-aspirer à la puissance. Drieu en 1945 l’avait compris, il préféra se retirer dans le tintamare et l’ivresse de la victoire.
Jure Vujic
14//01/2015
3 réponses à “Lorsque certains se rient de tout, d’autres tuent pour un rien”
« Ce qui est problématique avec les caricatures de Charlie Hebdo (…) c’est leur caractère exclusif, militant, qui évacue le dialogique, la possibilité d’une réponse », écrivez-vous. Il ferait beau voir que Mahomet réponde !
Personne n’est obligé de lire Charlie Hebdo (et d’ailleurs plus grand monde ne le lisait avant la tragédie du 7 janvier, au point qu’il venait de lancer un appel à l’aide). La contrepartie de la liberté d’expression, c’est la liberté des lecteurs de lire autre chose. Apparemment, cette conception de la liberté est une spécificité française — et l’on dirait que même les meilleurs des Croates ont un peu de mal à l’assimiler.
J’ai également fais un bon à la lecteur de cette phrase. Les religions ne sont elles pas elle même exclusives et militantes ? Les 3 grandes religions ne prétendent elles pas que la terre a 6000 ans ? Que si il y a des fossiles dans le sol c’est que dieu les y a mis pour éprouver la foi des croyants ! Les religions sont des idéologies qui de part leur dialectique ne peuvent être attaquées autrement que par la satyre. Partout on a imposé comme dogme que la foi est intouchable et doit être respectée. Au nom de quoi, l’obscurantisme ? Est ce que quelqu’un a aujourd’hui le droit de croire que la terre est plate ou a été créée il y a 6000 ans ? la réponse est non, et cela devrait même être considéré comme un délit.
Euh ? What ? Pour avoir lu la Bible (plusieurs fois) je peux certifier qu’il n’est nulle part écrit que la terre à 6000 ans et le but du récit dans la Genèse n’est nullement d’expliquer comment a été créée le monde il suffit de constater que l’auteur parle : « il y eut un soir, il y eut un matin » alors même que les astres ne furent crées que le 4e jour… Partant de ce principe si vous voulez vous amuser à trouver des explications sur l’âge de Mathusalem (qui aurait de mémoire 969 ans) et compter les générations pour trouver une date de 6000 années… évidemment ça vous regarde… La Bible ne cherche absolument pas à vous expliquer comment, elle vous explique le pourquoi… Et dire qu’il existe des personnes pour reprocher aux cathos d’être trop fondamentalistes alors qu’ils n’ont jamais ni rien lu de la Bible ni chercher à la comprendre… Pour finir : « Est ce que quelqu’un a aujourd’hui le droit de croire que la terre est plate ou a été créée il y a 6000 ans ? la réponse est non, et cela devrait même être considéré comme un délit. » Mon interrogation suite à ce genre de propos est sensiblement la même que la votre : « Au nom de quoi, l’obscurantisme ? » Mes plus respectueuses salutations.