Quand 1945 ne suffit plus à justifier notre présent

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Je me suis installé ce matin à la terrasse du Café de l’Europe, à Barjols. Le nom, à bien y réfléchir, convient assez plaisamment à ce qui va suivre. Devant moi, la fontaine, quelques tables déjà occupées, les conversations ordinaires d’un petit bourg provençal et ce ciel du Var qui, depuis deux jours, prend par moments des mines inquiètes. Nous avons reçu quelques gouttes hier, d’autres averses sont promises pour mercredi, sans que personne ici paraisse beaucoup s’en émouvoir. Le soleil provençal a cette manière de disparaître derrière les nuages sans jamais donner tout à fait l’impression d’avoir perdu la partie.

Je bois tranquillement un lait d’orgeat, boisson quelque peu surannée dont je retrouve toujours le goût avec plaisir lorsque je descends dans le Midi, et je parcours sur ma tablette les dernières nouvelles du front lycéen. Autour de moi, Barjols poursuit sa matinée. Une camionnette se gare, deux hommes se saluent, une dame traverse la place avec son cabas, on croit entendre le bruit de l’eau d’une fontaine à sec. J’éprouve depuis quelques jours, dans ce coin du Var, le sentiment singulier d’être revenu dans une France provinciale que j’avais découverte autrefois en arrivant d’Argentine, une France qui me surprenait alors par son extraordinaire continuité. Les maisons, les marchés, les cafés, les églises, les vieilles habitudes semblaient s’être transmis d’une génération à l’autre sans que personne eût jamais songé qu’il fallait en justifier l’existence.

Barjols n’est évidemment pas une santonnière et je me garderais de transformer ce village en vestige imaginaire d’un âge d’or. Le bourg demeure cependant relativement préservé du bouleversement démographique qui a métamorphosé tant de villes françaises. Le contraste avec les images qui passent sur mon écran n’en est que plus saisissant. À quelques centaines de kilomètres de ma terrasse, des lycées sont bloqués, les policiers interviennent, des incendies sont allumés, des groupes courent dans les fumées lacrymogènes. La France tranquille de cette place provençale et celle que je regarde sur ma tablette appartiennent juridiquement au même pays. Il m’arrive de me demander si elles habitent encore tout à fait le même monde.

Une séquence, surtout, m’a arrêté. À Beaugency, dans le Loiret, lors du blocus du lycée François Villon, des jeunes ont diffusé un morceau faisant l’éloge de Mohamed Merah et évoquant également Salah Abdeslam et les attentats du 13 novembre. Matthieu Valet, ancien commissaire de police devenu député européen, a annoncé qu’il signalait les faits au procureur de la République. J’ai regardé les images deux ou trois fois, d’abord parce que je croyais avoir mal compris, ensuite parce que je voulais être certain de ce que j’entendais. Je ne trouve pas d’autre expression : elles m’ont pétrifié d’horreur.

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Mohamed Merah. Il faut peut être déjà rappeler qui il fut, tant notre temps engloutit ses souvenirs avec une célérité extraordinaire. En mars 2012, il assassina trois militaires français, puis se rendit devant l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse où il tua un professeur et trois enfants, parmi lesquels une petite fille de huit ans. Salah Abdeslam est, lui, le seul membre encore vivant du groupe impliqué dans les attentats du 13 novembre 2015, cette nuit durant laquelle cent trente personnes furent assassinées à Paris et à Saint Denis. Ce sont donc ces noms, ceux d’hommes associés à quelques uns des crimes islamistes les plus atroces commis en France, qui peuvent devenir pour certains adolescents matière à bravade et à chanson devant un lycée.

Je sais parfaitement ce que l’on peut m’objecter. Une chanson ne transforme pas celui qui l’écoute en terroriste, la provocation adolescente existe depuis que les adolescents existent, et il serait aussi injuste qu’absurde de tirer de quelques jeunes gens filmés à Beaugency le portrait de l’ensemble de la jeunesse française. Beaucoup des lycéens qui manifestent ces jours ci ont des revendications qui n’ont rien à voir avec l’islamisme, ni même avec la politique partisane. Ils parlent de leurs professeurs absents, de bâtiments mal entretenus, de classes trop chargées, de Parcoursup et de l’avenir fort incertain qui les attend. Tout cela est vrai, et il n’y aurait aucun intérêt à le nier pour les besoins d’une chronique.

Il reste malgré tout cette scène. Elle me poursuit plus que les voitures retournées ou les poubelles brûlées, auxquelles nous sommes hélas presque habitués. J’essaye d’imaginer le monde mental dans lequel le nom de Merah peut devenir amusant, provocateur ou glorieux. Je me demande ce qui a été transmis à ces garçons, ce qui ne l’a pas été, ce qu’ils ont entendu chez eux, dans leur quartier, leurs mosquées, sur leurs téléphones, et ce qui peut encore les rattacher à la mémoire commune d’un pays dans lequel les victimes de Merah devraient être leurs morts autant que les miens.

Une autre pensée, plus sombre, m’est venue et je n’arrive pas à m’en débarrasser. Si des adolescents de quinze ou seize ans peuvent chanter aujourd’hui en l’honneur d’un homme qui assassina des enfants parce qu’ils étaient juifs, que deviendra cette fascination lorsque certains d’entre eux auront l’âge de porter réellement une arme ? Je souhaiterais que la question ne soit que l’inquiétude excessive d’un homme arrivé au couchant de son existence. Je voudrais même pouvoir m’en moquer demain matin, retrouver ces images et n’y voir que la sottise tapageuse de quelques garnements. Pour l’instant, je n’y parviens pas.

Une répétition générale

Le mouvement lycéen a naturellement ses causes propres. Les difficultés de l’Éducation nationale ne datent pas de la semaine dernière et je connais peu de Français ayant encore des enfants à l’école qui soient disposés à dresser de l’institution un tableau idyllique. Les professeurs manquent, certains établissements vieillissent mal, les procédures d’orientation sont devenues pour beaucoup de familles une sorte de mystère administratif, et les jeunes eux mêmes ne sont pas aveugles sur le rétrécissement des perspectives économiques. Une partie de leur colère est parfaitement explicable.

Les mouvements de rue français ont cependant cette particularité ancienne de fournir très vite un théâtre à des acteurs qui n’étaient pas nécessairement présents lors du premier acte. Des groupes s’agrègent aux cortèges, les mots d’ordre changent, la violence attire ceux qui aiment la violence et l’effervescence politique finit par produire sa propre logique. Le gouvernement accuse aujourd’hui les militants de l’extrême gauche de pousser à l’affrontement, ceux ci récusent naturellement l’accusation, et chacun retrouve le rôle qui lui est assigné depuis des décennies. Le phénomène n’aurait rien de très neuf si certaines images ne donnaient pas l’impression qu’une autre population vient parfois se joindre à cette vieille dramaturgie française avec des références, des haines et une conception de la violence qui ne lui appartenaient pas autrefois.

J’ai déjà écrit que ces scènes me faisaient quelquefois penser à une répétition générale. L’expression est peut être forte, je le reconnais. Pourtant une question se pose désormais avec une certaine insistance. Que se passerait il en 2027 si l’élection présidentielle portait au pouvoir un candidat que l’extrême gauche française ne considérerait pas seulement comme un adversaire politique, mais comme un fasciste dont la victoire rendrait en quelque sorte légitime la désobéissance, l’émeute ou l’affrontement avec l’État ?

À cette hypothèse s’en ajoute une seconde, plus préoccupante encore. Une agitation politique classique peut très bien être rejointe par des groupes dont les motivations ne sont plus celles des anciennes familles révolutionnaires françaises. On aurait alors, dans les mêmes rues, des militants convaincus de combattre le fascisme, des jeunes venus pour casser, d’autres mus par une hostilité plus générale envers la société française, et quelques bandes qui ne reconnaissent déjà dans les références nationales qu’une histoire étrangère. Le mélange est suffisamment déplaisant pour que l’on puisse au moins s’interroger sur ses conséquences sans être immédiatement accusé de prophétiser l’apocalypse.

Je ne sais pas si la France marche vers cette guerre civile à basse intensité dont l’expression revient de plus en plus souvent dans les conversations. Il y a vingt ans, elle m’aurait semblé grandiloquente. Aujourd’hui, elle me paraît seulement prématurée, ce qui n’est déjà plus la même chose. Ces pensées ne sont guère agréables sous les platanes de Barjols et je préférerais, je l’avoue, m’occuper de mon orgeat, de la pluie annoncée ou de l’heure du déjeuner.

C’est précisément à ce moment de ma lecture que je suis tombé sur un article de James Marriott dans le Times de Londres. Le rapprochement entre les émeutes françaises et la querelle historiographique autour de la Seconde Guerre mondiale n’est évidemment pas immédiat. Il s’est pourtant imposé à moi au fil de la lecture, car Marriott parle au fond d’une autre forme de désagrégation, celle du grand récit moral auquel les sociétés occidentales ont confié depuis quatre vingts ans une part considérable de leur légitimité.

Son article porte sur une nouvelle bataille autour de la Seconde Guerre mondiale, nourrie cette fois par la droite américaine. J’y ai trouvé une phrase beaucoup plus importante que les diverses considérations sur Tucker Carlson ou les extravagances de quelques influenceurs. Marriott écrit que la victoire alliée de 1945 constitue le mythe fondateur de l’ordre libéral occidental. Le mot de mythe mérite d’être pris au sérieux, précisément parce qu’il est employé par un homme qui entend défendre cet ordre.

Le mythe de 1945

Parler d’un mythe fondateur ne signifie évidemment pas que les faits historiques seraient imaginaires. La guerre a eu lieu, les crimes nationaux socialistes, anglo-américains, japonais ou soviétiques sont documentés et la victoire militaire des Alliés appartient au domaine des faits. Le mythe commence à un autre niveau, lorsque ces événements ne constituent plus seulement une période de l’histoire mais deviennent le récit à partir duquel une société se représente son origine morale, décide du bien et du mal et justifie les institutions qu’elle a édifiées ensuite.

Marriott est sur ce point remarquablement explicite. Il rattache à la victoire de 1945 une grande partie de l’architecture politique et morale du monde occidental contemporain, la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Nations unies, la place singulière d’Israël dans les relations internationales et le rejet désormais presque absolu du racisme. Il cite l’historien britannique Tom Holland, selon lequel Hitler a fini par occuper dans notre univers sécularisé la place autrefois dévolue au Diable. La comparaison n’est pas seulement plaisante. Une civilisation peut perdre sa religion sans perdre le besoin de désigner le mal absolu, et elle le cherche alors dans son histoire.

La Seconde Guerre mondiale remplit même, selon Marriott, une fonction comparable à celle qu’avaient l’Iliade et l’Odyssée pour les Grecs. Cette remarque m’a beaucoup intéressé. Je n’ai jamais été un lecteur de romans, ce qui me vaut quelquefois les regards navrés de mes amis plus littéraires qui se moquent d’un homme qui en presque sept décennies n’a jamais trouvé le temps de lire Proust, Balzac et la plupart des grands auteurs français au hispanisants, mais j’ai toujours été sensible à la manière dont les peuples racontent leur propre histoire. Le Pont de la rivière Kwaï, La Grande Évasion, Il faut sauver le soldat Ryan et tant d’autres films ont appris à plusieurs générations d’Occidentaux non seulement ce qui s’était passé durant la guerre, ou ce que le cinéma voulait leur en montrer, mais également ce qu’ils devaient en conclure sur eux mêmes.

C’est ici qu’intervient Tucker Carlson. Dans une conversation avec Jacob Rees Mogg, ancien ministre conservateur britannique et personnage si anglais qu’il semble parfois avoir été inventé par un caricaturiste français, Carlson lui demande ce que la Grande Bretagne a réellement gagné en remportant la guerre. La formulation est volontairement provocatrice. Le Royaume Uni est sorti du conflit du côté des vainqueurs, cependant son Empire s’est rapidement défait, sa puissance économique s’est trouvée considérablement diminuée et son ancienne prééminence mondiale a laissé place à une dépendance croissante envers les États Unis.

Rees Mogg lui répond qu’il est presque en train de défendre Hitler. Cette réaction résume à elle seule le problème posé par Marriott. S’interroger sur les conséquences de la victoire britannique ne revient pourtant pas à souhaiter une victoire allemande, pas plus que constater l’épuisement de la France en 1918 ne revient à regretter la défaite de Guillaume II. L’histoire militaire et diplomatique est pleine de victoires dont les vainqueurs sortirent si affaiblis que le mot même de victoire mérite parfois quelques explications. Demandez à Pyrrhus ce qu’il en pense.

La question, surtout, est beaucoup plus ancienne que Tucker Carlson. Elle remonte à une époque où les controverses historiques se déroulaient encore dans des livres de plusieurs centaines de pages et non dans des vidéos de quelques minutes. En 1961, A. J. P. Taylor provoqua un scandale avec The Origins of the Second World War. Il récusait l’idée selon laquelle toute la guerre devait être lue comme l’exécution méthodique d’un plan établi de longue date par Hitler et insistait davantage sur les occasions, les maladresses diplomatiques et les erreurs d’appréciation des différents acteurs.

Taylor ne fut ni le dernier ni le seul. John Charmley s’attaqua plus tard au bilan churchillien et demanda ce qu’avait réellement obtenu l’homme qui prétendait sauver l’Empire britannique alors même que la guerre accélérait son épuisement. Ses conclusions furent vivement discutées, ce qui est fort normal, et elles le sont encore. La question qu’il posait demeure pourtant recevable : une politique peut être moralement admirable à un moment donné et produire des conséquences géopolitiques très différentes de celles que souhaitait son auteur.

En Allemagne, cette révision historiographique prit une dimension autrement dramatique avec la Historikerstreit, la querelle des historiens ouverte dans les années quatre vingt autour d’Ernst Nolte. Celui ci tenta de replacer le national socialisme et le bolchevisme dans une même séquence de violence européenne commencée en 1917. Il parla ensuite d’une guerre civile européenne allant de la révolution russe à 1945. Ses adversaires, au premier rang desquels Jürgen Habermas, lui reprochèrent de relativiser les crimes nazis en les inscrivant dans une chaîne causale plus large.

On peut comprendre cette objection tout en observant qu’elle révèle exactement la difficulté dont il est ici question. Une histoire devenue fondatrice supporte mal que ses événements soient replacés dans un ensemble plus vaste, car contextualiser semble bientôt signifier excuser. L’historien se trouve alors placé devant une étrange injonction : expliquer les causes, certes, à condition que l’explication ne modifie jamais la distribution morale des rôles fixée auparavant.

La France a connu des débats différents, essentiellement centrés sur Vichy, la Collaboration et la Résistance. Robert Aron, François Georges Dreyfus ou, dans un registre plus franchement anticonformiste, les journalistes Henri Amouroux ou Dominique Venner ont proposé des lectures qui se sont parfois opposées très fortement à l’historiographie devenue dominante. Leurs travaux ne se valent pas nécessairement et certaines de leurs thèses ont été sérieusement réfutées. Leur existence suffit à rappeler que l’histoire n’est vivante que si les générations successives peuvent rouvrir les dossiers, consulter de nouvelles archives et poser aux faits des questions que leurs prédécesseurs n’avaient pas posées.

La nouveauté américaine tient donc moins au contenu qu’au changement de milieu. Des controverses qui demeuraient autrefois confinées aux revues savantes ou aux ouvrages d’histoire arrivent désormais sur les réseaux sociaux où la nuance n’est guère récompensée. Darryl Cooper a ainsi présenté Churchill comme le principal responsable, ou le principal méchant, de la guerre. L’affirmation me paraît historiquement fort difficile à soutenir. Nick Fuentes va beaucoup plus loin en affichant une admiration pour Hitler qui nous fait quitter tout simplement le domaine de l’historiographie pour celui de la provocation idéologique.

James Marriott explique avec raison qu’une part de ce phénomène ressortit à l’économie de l’attention. Les réseaux récompensent celui qui transgresse le tabou le plus fermement établi. Dire quelque chose de raisonnable sur Churchill attire moins de regards que de l’accuser d’avoir provoqué la guerre, et l’on obtient encore davantage d’attention en faisant mine de trouver Hitler admirable. Rien de tout cela n’est très mystérieux. La même mécanique fonctionne pour la politique, la médecine, l’alimentation et probablement l’élevage des lapins.

Ce qui m’intéresse est ailleurs. L’explication par les algorithmes rend compte de la forme prise par cette contestation, elle ne suffit pas à expliquer pourquoi elle rencontre un public. On peut toujours trouver un provocateur. Il faut ensuite comprendre pourquoi des centaines de milliers de personnes acceptent de l’écouter.

Ils jugent l’arbre à ses fruits

C’est là que l’article de Marriott devient, sans l’avoir tout à fait voulu, beaucoup plus intéressant. S’il a raison de dire que 1945 constitue le mythe fondateur de l’ordre libéral occidental, il faut admettre que la crise de cet ordre entraînera nécessairement une crise du récit qui le légitime. Les hommes ne séparent pas aussi aisément les principes des résultats qu’on voudrait le croire. Ils finissent par regarder autour d’eux et demandent ce qu’a produit le système dont on leur répète depuis l’enfance qu’il représente l’aboutissement moral de l’histoire européenne.

Durant plusieurs décennies, la réponse était relativement simple. L’Europe occidentale était libre, prospère, de plus en plus riche et protégée par les États Unis contre l’Union soviétique. Les anciennes dictatures avaient disparu, les frontières intérieures s’ouvraient, le niveau de vie montait, la médecine progressait et les enfants vivaient généralement mieux que leurs parents. J’ai connu cette Europe en venant d’Argentine. Je serais bien mal placé pour feindre aujourd’hui qu’elle ne possédait aucune qualité.

Elle m’a d’ailleurs donné personnellement beaucoup. La liberté de penser et d’écrire, la possibilité de circuler presque partout, une fiche S à plus de soixante ans, une aisance matérielle que les Européens du début du XXe siècle auraient regardée comme fabuleuse, la disparition de quantité d’interdits sociaux absurdes sont des conquêtes réelles. Il ne me vient pas à l’esprit de les regretter pour le plaisir de paraître plus réactionnaire que je ne le suis.

Cependant, les générations qui arrivent aujourd’hui à l’âge adulte ne découvrent plus exactement le même paysage. Elles voient des États extraordinairement endettés, des sociétés vieillissantes, une école qui transmet de moins en moins bien, une immigration dont l’ampleur modifie rapidement la composition de certaines villes et une classe politique qui paraît souvent incapable d’agir sur les phénomènes qu’elle décrit. Elles voient aussi, dans plusieurs pays européens, apparaître des fractures religieuses et ethniques que l’optimisme de la fin du XXe siècle avait largement sous estimées.

Le libéralisme occidental est lui même traversé par une contradiction dont ses fondateurs n’avaient probablement pas prévu l’ampleur. Il a donné une valeur immense à l’individu, à son autonomie, à son droit de choisir sa vie. Cette conquête a été féconde. Poussée jusqu’au bout, elle finit néanmoins par affaiblir les communautés, les héritages et les fidélités qui donnaient à l’individu une identité qu’il n’avait pas lui même choisie. L’homme libéré de tous ses liens découvre quelquefois qu’il a été également libéré de ce qui le rattachait à une histoire.

La même chose vaut pour la tolérance. Dans son sens traditionnel, elle constitue une vertu politique d’une importance considérable, puisqu’elle permet à des hommes en désaccord de vivre ensemble sans s’entre tuer. Transformée en principe sans limites, elle devient plus difficile à manier. Une société peut elle tolérer indéfiniment des pratiques ou des valeurs qui menacent les conditions mêmes de cette tolérance ? La vieille question de Karl Popper n’a rien perdu de son actualité, même si l’on préfère généralement l’appliquer aux seuls adversaires que l’on a déjà décidé de condamner.

Je reviens alors à ces adolescents de Beaugency. Il y a quelque chose d’infiniment troublant à observer qu’une civilisation qui a placé depuis quatre vingts ans la mémoire de la persécution antisémite et la condamnation du fascisme au centre de son enseignement moral puisse voir grandir en son sein des jeunes pour lesquels Mohamed Merah, assassin d’enfants juifs, devient une référence glorieuse. Je ne prétends pas que l’un découle simplement de l’autre. Je constate que la transmission n’a manifestement pas fonctionné comme prévu.

C’est précisément pour cette raison que les condamnations morales adressées à ceux qui commencent à interroger le récit de 1945 risquent d’être de moins en moins efficaces. On leur explique que l’ordre occidental est légitime parce qu’il est né de la lutte contre une barbarie absolue. Ils regardent ensuite les sociétés produites par cet ordre et y voient des écoles que l’on peine à tenir, des quartiers dans lesquels les policiers entrent avec précaution, des manifestations qui dégénèrent, des jeunes détenteurs de la citoyenneté française qui célèbrent Merah, et des dirigeants qui semblent perpétuellement surpris par ce qu’ils ont eux mêmes laissé advenir.

Ils jugent l’arbre à ses fruits.

Je retrouve ici une intuition de Spengler, auteur que j’ai beaucoup lu dans ma jeunesse et que l’on cite parfois à tort et à travers dès que le mot décadence apparaît. Les civilisations vieillissantes, selon lui, ne cessent pas soudainement d’exister. Leurs institutions demeurent, leurs formes subsistent, leurs cérémonies continuent et leur vocabulaire survit longtemps à la foi qui l’avait produit. On célèbre encore les anniversaires, on prononce les paroles consacrées et l’on rappelle les interdits. Seulement une génération finit par demander pourquoi ces choses doivent être tenues pour sacrées.

C’est alors que les réponses habituelles commencent à tourner dans le vide. On peut dire à ces jeunes que Churchill sauva la liberté et qu’Hitler représentait le mal. Cela restera historiquement fondé sur bien des points. Si la société qui parle ainsi leur apparaît elle même incapable de se défendre, de transmettre ou simplement d’assurer sa continuité, la puissance morale du récit diminue. Le passé n’a pas changé, c’est le présent qui modifie la manière dont on l’écoute.

La question posée par Tucker Carlson à Jacob Rees Mogg est à cet égard moins importante par sa valeur historique que par le succès qu’elle rencontre. Une génération britannique élevée dans le culte du Finest Hour pouvait regarder la victoire de 1945 comme la preuve définitive de la grandeur morale de son pays. Un jeune Anglais qui contemple aujourd’hui une Grande Bretagne désindustrialisée, fragmentée, où la foule dans la rue n’est plus la même que celle de la célébration de la victoire, et réduite depuis longtemps au rang de puissance moyenne n’entend plus nécessairement la même histoire de la même manière. Lui dire que cette interrogation revient à défendre Hitler ne répond à rien.

Il en va de même sur le continent. Interroger la manière dont 1945 a modelé l’Europe n’oblige pas à réhabiliter les régimes vaincus. On peut tenir Hitler pour un criminel et penser en même temps que l’ordre construit après la guerre n’est pas éternel. C’est même une banalité historique. Aucun ordre politique ne l’est.

Ce qui me frappe davantage est la difficulté de l’Europe contemporaine à concevoir cette possibilité. Elle traite quelquefois les institutions nées ou renforcées après la guerre comme les catholiques d’autrefois traitaient les vérités révélées. Les remettre en cause ne constitue plus seulement une erreur politique, mais presque une faute morale. L’Union européenne, les droits de l’homme tels qu’ils sont interprétés aujourd’hui, l’ouverture des frontières sans restrictions ou certaines conceptions de l’universalisme sont présentés comme les conséquences naturelles de la victoire sur le nazisme, donc comme autant de prolongements du Bien historique.

Cette construction possède une grande force tant que les conséquences pratiques paraissent heureuses. Elle devient beaucoup plus fragile lorsque les Européens commencent à penser que certaines de ces conséquences menacent leur propre continuité. Il ne sert alors à rien de leur répondre qu’une frontière plus ferme rappelle les années trente ou qu’une politique migratoire restrictive serait contraire aux leçons de l’Histoire. Ils peuvent simplement cesser de croire que les fameuses leçons doivent être celles que leurs gouvernants leur ont enseignées.

Je mesure ce matin, à Barjols, à quel point cette évolution est rapide. Lorsque j’étais jeune, remettre en cause le récit moral de la Seconde Guerre mondiale demeurait, dans la plupart des pays européens, une extravagance confinée à quelques cercles marginaux. Les historiens pouvaient discuter les causes du conflit, Churchill, Vichy ou la Collaboration, mais le cadre général restait extraordinairement solide. Aujourd’hui ces controverses ont quitté les livres et circulent parmi des millions de personnes. Elles y perdent beaucoup en qualité historique, mais gagnent une portée politique que l’on aurait tort de sous-estimer.

Les gardiens du récit commettraient une erreur en croyant pouvoir arrêter ce mouvement par davantage d’interdits ou d’indignation. On ne restaure pas une croyance en la déclarant obligatoire. Tant que grandira le sentiment que l’ordre né de 1945 ne tient plus ses promesses, son récit fondateur sera lui aussi interrogé. Certaines critiques seront sérieuses, d’autres absurdes ou répugnantes, comme il arrive toujours lorsque les querelles d’historiens descendent dans la rue.

Je regarde de nouveau autour de moi. Barjols est toujours là, avec sa fontaine, ses vieilles façades et cette lumière provençale revenue après quelques nuages. C’est précisément cette normalité qui rend les images de Beaugency si inquiétantes. Je ne sais pas ce que deviendront les garçons aperçus sur mon écran, ni s’ils se souviendront seulement dans quelques années de la chanson qu’ils écoutaient en extase. Il demeure pourtant singulier qu’un pays qui a placé depuis quatre-vingts ans la condamnation du nazisme et de l’antisémitisme au cœur de son enseignement moral puisse voir grandir dans ses écoles des adolescents pour lesquels Mohamed Merah devient matière à glorification.

Je termine mon orgeat. Dans cette Provence qui a vu passer tant de régimes, de guerres et de vérités proclamées définitives, il y a quelque chose d’un peu comique à imaginer qu’un ordre humain puisse durer éternellement parce qu’il s’est déclaré lui-même l’aboutissement de l’Histoire. Je ne sais pas ce qui viendra après le nôtre. Je sais seulement que les fruits qui tombent aujourd’hui dans nos mains ont un goût amer et véreux, et que l’on ne convaincra pas longtemps les hommes de la beauté d’un arbre en leur interdisant de regarder ce qu’il porte.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
[email protected]

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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