Éric Naulleau publie « Le jour où je suis devenu OQTF » : le récit au vitriol d’un homme de gauche chassé de son propre quartier

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Tout commence par un crachat. Dans une rame du métro parisien, un inconnu s’approche, vérifie — « Vous êtes bien Éric Naulleau ? » — et lui expectore au visage avant de détaler. De cette avanie, racontée avec un mélange de rage froide et de drôlerie balzacienne, le critique littéraire et chroniqueur de CNews tire le point de départ du Jour où je suis devenu OQTF, à paraître chez Fayard en octobre. Le titre dit tout du propos : détourner l’acronyme administratif — obligation de quitter le territoire français — pour raconter une expulsion à rebours, celle d’un Français de vieille souche de gauche, sommé de quitter son quartier, son milieu, ses amitiés et jusqu’à ses souvenirs. Ce livre est le récit de cette éviction, menée en 12 chapitres qui tiennent à la fois du pamphlet, des mémoires et du tombeau littéraire.

De Mitterrand à l’excommunication

Naulleau ne cache rien de ce qu’il fut : un enfant de la gauche, installé depuis des décennies dans l’est parisien par conviction autant que par goût — la mémoire ouvrière, Libération lu au petit-déjeuner, le rock du Gibus et du Bataclan, Pilote et Cabu. C’est de l’intérieur qu’il décrit la trahison : les bobos des terrasses de Belleville, sociologues sans emploi et startupeurs sans start-up, qui se font livrer leurs plats par des « racisés » à bicyclette tout en communiant dans l’antiracisme ; les librairies militantes qui refusent ses livres — une libraire du quartier répond à une lectrice que le « rayon d’extrême droite » de la boutique n’est pas très fourni — tout en exposant en vitrine un album de coloriage pour enfants intitulé From the River to the Sea, pourtant frappé d’une interdiction d’importation ; le milieu culturel qui l’efface méthodiquement, du festival de Cabourg qui le débarque pour une couverture de Valeurs actuelles à la revue Transfuge qui interrompt sa chronique sous « les pressions », en passant par un académicien qui refuse de tourner une émission d’orthographe pour collégiens en sa présence.

Le chapitre le plus redoutable, « Qui est d’extrême droite ? », retourne l’accusation avec une jubilation d’escrimeur : à ceux qui l’ont mis à l’index, Naulleau oppose les indulgences du même milieu pour Virginie Despentes et son éloge des frères Kouachi, pour l’assassin Cesare Battisti longtemps défendu par la république des lettres, pour Angela Davis, soutien inoxydable des geôles soviétiques célébrée en icône, ou pour le SCUM Manifesto de Valerie Solanas, texte appelant à l’élimination des hommes, présenté sur le service public comme une œuvre « drôle et radicale ». La démonstration est implacable parce qu’elle est sourcée, datée, citée — l’auteur pratique la critique littéraire comme une autopsie.

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Sarah Halimi, Charlie, le Bataclan : la géographie du sang

Mais le livre dépasse largement le règlement de comptes personnel, et c’est là sa force. Naulleau habitait rue Vaucouleurs — la rue de Sarah Halimi, massacrée et défenestrée en 2017 au cri d’« Allahu akbar » par un voisin que la justice a déclaré pénalement irresponsable, et qui vient d’être mis en examen pour un vol à main armée avec séquestration. Il consacre à l’affaire des pages accablantes, documents parlementaires à l’appui, et conclut que ce meurtre n’a pas été commis par un homme seul mais par tout un quartier, saturé d’un antisémitisme d’atmosphère. Deux chapitres poignants racontent la disparition du Belleville juif, celui de Benjamin Schlevin et de Georges Perec, ce Yiddishland assimilé et francisé dont les derniers héritiers rasent les murs ou préparent leurs valises. Un autre relate son amitié avec Philippe Lançon, rescapé de Charlie Hebdo, visité chambre 106 de la Pitié-Salpêtrière sous la garde de policiers en armes. Le crachat du métro, les tueries de 2015, le meurtre de Sarah Halimi : pour Naulleau, c’est une seule et même carte, celle d’un territoire conquis.

Belleville, laboratoire de la « Nouvelle France »

La dernière partie élargit la focale : Belleville comme laboratoire de la « Nouvelle France » théorisée par La France insoumise, l’alliance des « collabobos », des voyous et des islamistes, incarnée jusqu’à la caricature par le jeune Hamza dit « la Douane », racketteur du canal Saint-Martin transformé en victime médiatique par l’extrême gauche. Naulleau cite abondamment les idéologues décoloniaux et les cadres insoumis — sur la laïcité à abattre, sur la « désoccidentalisation » de la France — et laisse les textes parler d’eux-mêmes. On pourra juger certaines charges excessives, certains portraits féroces jusqu’à la cruauté ; on ne pourra pas reprocher à l’auteur d’inventer ses citations. Le style, lui, est d’un écrivain : calembours en rafale, références de Huysmans à Bernanos, de Perec à Graham Parker, tendresse enfouie sous le sarcasme.

Le livre s’achève sur un déménagement — l’auteur a fini par partir, comme sa voisine assassinée songeait à le faire — et sur une méditation le long du tracé de la Bièvre, cette rivière parisienne enterrée à laquelle il s’identifie : « Être français se confond désormais pour moi avec la sensation de disparaître. » Venant de l’un des derniers francs-tireurs du paysage médiatique, ancien homme de gauche jamais renié, ce constat pèse plus lourd que bien des essais théoriques sur le sujet.

Le jour où je suis devenu OQTF, d’Éric Naulleau, éditions Fayard, 208 pages, en librairie en octobre 2026.

Photo d’illustration : DR

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