Voilà qui ne devrait pas réconcilier les zadistes « modérés » et les « irréductibles ». Alors que les seconds, qui s’opposent aux gendarmes depuis vendredi dernier en barricadant les routes, espéraient secrètement que l’État rejette la plupart des projets des premiers, alias les « fi-fiches » nominatives, le comité de pilotage s’est tenu et 15 des 28 projets agricoles sont retenus ; quatre autres sont améliorables. Pendant ce temps de nouveaux affrontements ont éclaté au centre-est de la ZAD.

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Les projets – 40 en tout dont 28 agricoles – étaient présentés comme interdépendants par les zadistes, qui mettaient l’État au défi de choisir tout ou rien. Mais de la mauvaise foi s’y était glissée : des projets avaient ainsi été déposés sur les lieux de vie des « irréductibles », qui s’étaient empressés de le dénoncer, opposés qu’ils sont à toute négociation. A la Noë-Verte, qui accueille une conserverie sur des terres prises à un agriculteur en 2015 et 2017, à l’est de la ZAD, il y avait deux projets – un plus proche des « irréductibles » et un plus proche des « modérés », etc.

Pour les quinze projets retenus, les baux précaires seront signés d’ici peu avec l’État, a annoncé le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert. Ils sont tous portés par des personnes qui ont une formation agricole, sont inscrits ou en cours de régularisation auprès de la MSA – en-dessous d’une certaine surface, une déclaration simple suffit. Les conventions seront signées, elles, jusque fin 2018. Ce même lundi midi, 300 personnes proches des zadistes « modérés » et de la Confédération Paysanne s’étaient réunies avec 11 tracteurs, dans le calme pour un pique-nique devant la Préfecture.

Ainsi, la ZAD comptera bientôt officiellement plusieurs élevages ovins – dont le projet d’élevage ovin des 100 Noms relocalisé au Liminbout – et bovins, trois maraîchers, deux jardins de plantes aromatiques et médicinales, un paysan-brasseur, une boulangerie – déjà en exercice, mais hors cadre légal, deux pépinières et un apiculteur.

Tous étaient déjà engagés dans un processus de légalisation guidé par la Confédération Paysanne et le collectif paysan Copain 44. Ils seront examinés par la commission départementale d’orientation de l’agriculture (CDOA) et pourront bénéficier des aides PAC s’ils le souhaitent.

Certains d’entre eux produisent déjà sur la ZAD, en s’affranchissant plus ou moins des cadres légaux qui régissent l’agriculture, l’hygiène, la fiscalité ou la traçabilité des aliments. A ce sujet le ministre de l’Agriculture a rappelé que force restera à la loi : « Nous avons tous envie de trouver des solutions pérennes pour l’avenir de ce territoire, ce qui ne pourra passer que par le respect des règles fiscales, environnementales, sanitaires, urbanistique et de sécurité publique ».

Pour les irréductibles, ce sont des « traîtres » qui ont trahi l’esprit de la ZAD. L’un d’eux nous confie : « ils ont préféré remplir des fi-fiches pour sauver leur bien ou en avoir, se soumettre aux fachos de paysans qui nous ont utilisé comme de la chair à canon, et maintenant ils la ferment !  Les gendarmes nous tabassent, nous arrêtent, ils la ferment. Nos lieux de vie sont détruits, ils la ferment. Pour eux, on est que des pouilleux. Pas question de remettre en question leurs négos et leur argent ! Le site, le « groupe presse » de la ZAD ne sont dirigés que par quelques uns d’entre eux. L’opération militaire qui nous détruit et nous tabasse, ça ne les concerne pas ».

Les protégés de Copain44 installés sur les terres d’autrui contraints à trouver une solution amiable avec les paysans locaux

Cependant, un autre problème reste à trancher : celui de la pérennité des exploitations de Willem (Saint-Jean du Tertre, lait bio sur 36 hectares), Mickaël (Fosses Noires, boulangerie) et Jean-Baptiste (la Noé Verte), tous trois installés par Copain 44, un collectif paysan contre l’aéroport proche de la Confédération Paysanne et en première ligne dans les spoliations dénoncées par certains paysans. Ces trois dossiers ont été mis de côté, avec d’autres, lors du comité de pilotage de lundi.

En effet, ils sont installés sur des terres prises « au nom de la lutte » à d’autres paysans, légaux, locaux et historiques, eux, qui demandent à les récupérer. Pour Willem, il y a un double problème – il affirme disposer de « l’accord amiable » du propriétaire de ses terres. Selon nos informations, ce dernier n’a jamais donné son accord, même s’il a pu depuis récupérer d’autres terres, ailleurs. Cependant, il voudrait reprendre maintenant son bien. Quant à ceux qui lorgnent les bonnes terres autour de la Grée – actuel QG des zadistes « irréductibles » et de l’Isolette, ça va être difficile pour eux car les exploitants historiques, propriétaires, ont l’intention d’y revenir. Et pas pour y laisser la place aux zadistes – ils ont en effet été harcelés, voire ont vu leurs biens saccagés.

Bref, l’État refuse de trancher dans ce dossier épineux, alors que se profilent aussi les élections à la Chambre d’Agriculture – le dépôt des candidatures étant en novembre 2018 pour un scrutin en janvier 2019 – où la ZAD aura aussi son importance. La Préfecture demande aux trois protégés de la Confédération Paysanne de trouver une « solution à l’amiable » avec les agriculteurs concernés et la Chambre d’Agriculture, autrement dit la FNSEA qui y est majoritaire. Ce qui semble assez difficile au vu du contexte local…

Reprise des affrontements entre gendarmes et zadistes irréductibles, 5 arrestations

Après des affrontements ce week-end entre zadistes « irréductibles » et gendarmes, un regain a eu lieu ce lundi avec 5 arrestations – deux le matin, dont une zadiste de nationalité espagnole à la Chévrerie, une le midi et deux le soir dont une aux Fosses Noires. Des barricades ont à nouveau été dressées et enflammées sur plusieurs voies, et les gendarmes sont venus plus nombreux que d’habitude. Ils n’étaient que 650 ce week-end selon la Préfecture, mais probablement plus nombreux ce lundi puisque les zadistes ont compté 25 véhicules – contre une dizaine les jours précédents – et deux blindés.

Deux des cinq personnes arrêtées ont été relâchées. De leur côté les « irréductibles » dénoncent des « embuscades » avec des gendarmes « planqués derrière les haies qui sautent sur les camarades quand ils passent ». La seconde vague d’expulsion porterait sur 15 à 20 squats du centre-sud de la zone. Elle pourrait ne commencer que la semaine prochaine.

Ce qui laisserait quelques jours aux zadistes  « irréductibles », sans aucun projet, pour plier bagages… ou au contraire accumuler vivres, projectiles et renforts – souvent venus de loin, notamment de région parisienne, du Sud-Ouest et de l’étranger. Un camping de 800 places (!) a déjà été prévu tout près de Bellevue, plus à l’ouest par rapport à la zone principale des affrontements, entre la Saulce et la Grée.

Pour l’heure, les zadistes « irréductibles » viennent de décider la « fermeture fixe des barricades 24h/24 » à l’extrême-ouest de la ZAD près de la RD15 Fay-de-Bretagne – Le Temple – elles étaient jusque là ouvertes de 8 à 21 heures – ce qui devrait agacer encore un peu plus des riverains exaspérés.

Pour l’heure, les zadistes « irréductibles » semblent avoir d’importants problèmes de logistique, du fait d’un soutien populaire franchement défaillant. On est loin du mouvement massif de 2012-2013 ! Les soutiens de la lutte sont priés de rejoindre la ZAD en étant « autonomes (aliments, eau, duvet) » ; d’autres s’emploient à exfiltrer leurs chiens en attendant « de gros affrontements ». Une des cagnottes en ligne pour les zadistes « irréductibles » – mise en place par une personne d’Avallon (89) sert entre autres pour l’achat de « réapprovisionnement alimentaire en grosse quantité car étant gazés à profusion jour et nuit les zadistes ne peuvent plus se nourrir de leur cultures » Mais aussi « de soins d’urgence et médicaments, vêtements en tout genre, équipements de protection contre les assaut de gaz et achat de matériel de reconstruction ainsi que pour les barricades …. ». Et même pour « louer un camion pour faire un trajet Paris/la ZAD […] afin de faire un transfert d’urgence de matériel ». Bigre !

Cependant d’ici le 22 mai, ce n’est pas dit que les gendarmes les laisseront barrer les routes – voire creuser des trous dedans – et construire des cabanes sans réagir. « Eux ils se disent en guerre, ils partent avec des cocktails Molotov et des cagoules et quand ils se prennent une lacrymo ou un coup de matraque, ils pleurent et jouent les victimes », relève un gendarme engagé dans le dispositif, qui estime avoir affaire à « des rebelles en carton ». Cependant, « on ne va pas les laisser faire ce qu’ils veulent. Le but, ce n’est pas de partir en ayant fait les fiers-à-bras pendant deux mois et laisser gérer le bordel aux gendarmes du coin ou aux riverains, qui en ont assez et ça peut très bien se comprendre ».

Louis Moulin

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