Le comité qui doit examiner les projets agricoles déposés par les zadistes ne doit avoir lieu que ce lundi 14 mai, et pourtant depuis vendredi soir des affrontements sporadiques opposent déjà les gendarmes mobiles et les zadistes « irréductibles » opposés à toute négociation avec l’État, au contraire des « modérés » qui eux ont déposé des projets nominatifs. Les gendarmes essaient d’empêcher les zadistes irréductibles de se concentrer en masse avant la reprise des opérations d’expulsion qui pourrait avoir lieu dans les jours à venir.

zad-martine

« Ambiance lacrymo et projecteur sur la ZAD »

Le samedi midi, les zadistes avaient prévu « l’appel et la pioche », à savoir d’importants travaux de fortification et de construction de cabanes autour de la ferme (squattée) de la Grée – l’une d’elle a été construite dans les Deux-Sèvres et amenée en pièces détachées. Cette fois encore, il semble que les gendarmes n’ont pas voulu les laisser jouer aux kaplas, et ont déboulé sur zone à partir de 15h le vendredi, suite à la mise en place d’une barricade enflammée sur le carrefour de la Saulce (RD81 au centre-sud de la ZAD). Les affrontements ont continué dans la soirée et jusqu’après 22 heures. Les zadistes ont relevé deux blessés dans leurs rangs, suite à des tirs tendus de grenades de désencerclement, ainsi qu’un début d’incendie en forêt de Rohanne.

« Ambiance lacrymo et projecteur sur la Z.A.D », relève au petit matin un communiqué zadiste : « des personnes en vélo ou pieton-ne-s ont failli être contrôlé-e-s puis les bleus repartent. Beaucoup de mouvement des bleus ».

Un riverain : « Toutes les nuits il y a des chicanes et des barricades en feu sur les routes »

Et il s’attire immédiatement une réponse de riverain : « Le deal est simple pour ne pas avoir de nuit de tension sur la ZAD : Pas de chicanes, pas de barricades sur les routes. Toutes les nuits il y a des chicanes et des barricades en feu sur les routes, même le jour ces derniers temps. Et après vous vous étonnez que les GM chargent […] Vous parlez d’écologie, elle est où l’écologie avec des pneus en feux ? ». Sans oublier les milliers de tonnes de déchets divers retirés de la ZAD depuis le 9 avril… ou qui jonchent encore parcelles et chemins au centre et à l’ouest de la zone.

« Tous les jours, c’est un défilé de flics en grande tenue mais sans matricule visible, de blindés, de camions qui stationnent moteur allumé. Ils avancent, reculent, filment, photographient, font des lignes, des files indiennes, dans un sens, dans l’autre et repartent. Puis reviennent… intimidation, guerre des nerfs qui dure depuis des semaines. Aujourd’hui, c’était plus chaud… la fin de la trève est prévue pour le 14 mai », relève Armelle Borel, la mère d’un zadiste engagé – selon ses dires – dans une équipe medic, qui filme régulièrement les affrontements.

Le samedi, des affrontements éclatent à nouveau, d’abord le matin puis vers 16h au carrefour de la Saulce, puisque les zadistes ne cessent de barrer à nouveau la RD81 et d’autres routes avec des pneus et des palettes en flammes. La réaction des gendarmes est toujours la même : sommations, lacrymos pour dégager le secteur – les zadistes signalent l’emploi de lacrymos donnant un brouillard orangé, avec du poivre – puis ils enlèvent les barricades avec l’aide du blindé – équipé d’une lame pour repousser les débris – tout en se faisant jeter des projectiles divers et des bouteilles.

Rumeurs, arrestations et épuisement des zadistes

En parallèle les zadistes irréductibles font courir le bruit que la bibliothèque (du Taslu) est menacée, ce qui est faux puisqu’elle est dans un bâtiment en dur – la longère de la Rolandière, juste sous le phare constitué avec un ancien pylône haute tension, donné par un agriculteur et ramené sur 30 km par un tracteur et deux plateaux. Autre rumeur lancée par les zadistes : l’engagement de la gendarmerie européenne Eurogendfor, ce que rien ne permet actuellement de confirmer. Et ce même si « l’arme de la dictature européenne » suscite une abondante littérature dans les réseaux militants.

De nouveaux affrontements ont encore lieu avec les gendarmes ce dimanche, et des arrestations ont eu lieu. Un zadiste lance un appel au secours ce samedi soir : « la situation est très catastrophique sur la ZAD […] En l’espace de même pas 24 h on s’est fait gazer je ne sais plus combien de fois tellement il y avait de lacrymo. Depuis hier soir 22 h ils font des tours toutes les 2 h et nous gazent sans aucune raison et sans sommation […] LES COPAINS-INES ONT VRAIMENT BESOIN DE NOUS MAINTENANT. Ils et elles sont très fatiguées, ils et elles ont vraiment besoin de soutien sur place et pas que sur la toile […] C’est vraiment un appel de détresse […] car la situation est vraiment très critique sur place ».

Les divisions entre zadistes plus fortes que jamais

Pendant ce temps, les divisions entre zadistes modérés ou irréductibles n’ont jamais été aussi fortes. Et chaque article sur une ressource d’extrême-gauche donne lieu à une bataille dans les commentaires. Ainsi, sous le suivi de la situation ce week-end, un militant dénonce le silence du site de la ZAD : « faut pas faire de vague avant la negoc’ de lundi pour leurs fifiches ! [les projets agricoles nominatifs, NDLA] CHUT ! FAUT PAS DIRE QU’ILS VONT NEGOCIER PENDANT QUE D’AUTRES SE FONT HARCELER, ARRETER, BLESSER … ». Un autre, proche des « modérés », en a « ras-le-bol que toute publication servent à mettre en opposition des outils et manières complémentaires ».

Deux autres répliquent. « Pendant qu’on se bat, d’autres font leurs fi-fiches… interdit de s’en plaindre, c’est une « stratégie complètementaire… et les lieux de vie détruits, aussi ? Sans blague ! Bien pratique pour vous notre lutte : nous on est blessés, arrêtés, vous vous accaparez la terre ! », pour l’un. « Y’en a qui vont pouvoir s’acheter des terres grâce à des fondations en suisse, d’autres qui sont à la rue sur la ZAD, et les premier.e.s ont pas trop l’air de se rappeler que c’est les maison des second.e.s qui ont été rasées », écrit un autre.

Un « modéré » entre dans la bataille : « si les zadistes communiquent peu c’est parce que la plupart on est occupé à réparer les dégâts, préparer les futures réoccupations, trouver des complices autres que les gens qui sous couvert de combattre la police ne font que les faire rester et pire agressent régulièrement nos soutiens et nos voisin.es si ils sont pas assez radicales à leur goût ». Et se fait aussitôt rembarrer : « ils sont passés où les ralentisseurs que le mouvement s’était engagé à exiger à la place des chicanes ? Ça c’est un peu comme l’amnistie pour les personnes qui sont en taule en ce moment, on dirait qu’à être occupé à remplir des fiches pour sauver sa propriété, certaines revendications ont été oubliées ».

Néanmoins, un observateur constate que le soutien aux irréductibles s’effondre : « Vous ne voulez pas respecter les règles qui permettent d’avoir la paix et de vivre la paix. Tant pis pour vous, vous récoltez ce que vous semez : la guerre. On suit les vidéos de ce qu’il se passe sur la ZAD, vous êtes ridicules, de moins en moins de personnes vous suivent, vous devriez comprendre ».

Une lutte de fils de bourgeois où tout le monde se traite d’accapareur

Idem sous l’appel fait aux syndicalistes « à converger sur la ZAD » dès le 15 mai. Un militant relève que l’opposition entre zadistes « modérés » et « irréductibles » va jusqu’à la Cagette des Terres, qui est un réseau militant de ravitaillement des luttes (piquets de grève, squats de migrants etc.) : « dans cette cagette des terres, il y avait une personnes qui était en photo sur le Ouest-France du 21-22 avril 2018. On pouvait le voir avec son formulaire [de dépôt de projet agricole, NDLA] avec un grand sourire en sortant de la préfecture accompagné d’autres collabos que je n’ai pas reconnu. Il faisait aussi parti aussi des leader du groupe A l’abordage [ responsable du saccage de la rue de Strasbourg lors de la manifestation syndicale anti-Marine le Pen du 25 février 2017, NDLA]. Comment faites vous face à ces contradictions?? »

Traduction : comment acceptez-vous d’être nourris par des zadistes « modérés » que vous brocardez à longueur de journée ? Bonne question pour une lutte où tout le monde se traite de « bourge » et d’accapareur, mais une fois qu’on retire cagoules, sarouels et masques de plongée et que l’on s’intéresse aux profils des protagonistes, « il y a beaucoup de bourges dont les parents ont largement les moyens. Et ils sont largement aidés par leurs proches ou d’autres militants issus des mêmes milieux », relève un policier nantais ; d’ailleurs la cagnotte des irréductibles a dépassé les 42.000 €.

Quant à l’argent collecté depuis des années par la ZAD, et qui se chiffre en « centaines de milliers d’euros » selon certains militants en délicatesse avec l’ACIPA en 2014 encore, mystère : « du côté du bureau de la ZAD (contrôle du site internet, de la caisse, de la boite mail,etc.), quel sera leur réponse à la non-communication sur l’utilisation des centaines de milliers d’euros qu’ils ont reçu?…Où est parti l’argent, où est la transparence inhérente à tout projet d’autogestion sur un lieu? Pourquoi lors des A.G., le peu de monde qui souhaitait en savoir plus sur la caisse et son utilisation s’est fait rembarrer, pourquoi celles et ceux qui souhaitaient intégrer le groupe (qui est quasiment le même depuis le début de la lutte!) ont senti qu’ils n’étaient pas les bienvenues? »

Une gestion bien opaque du trésor de guerre des zadistes « modérés » – ou discrète, selon l’adage bourgeois « pour vivre heureux, vivons cachés » – pour une lutte qui se veut pourtant populaire, transparente et collective.

Émilie Lambert

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