Vous avez dit vins du Nouveau Monde ?

Le vin n’échappe pas  à la tentation de la caricature et l’une des plus grandes mystifications de son histoire se relie à une dichotomie fallacieuse opposant les vins de la Vieille Europe, aux vins dits du « Nouveau Monde ».

Une expression bien commode,  qui a pu justifier de son emploi, du temps où il fallait trouver une dénomination pour ces pays lointains où la vigne émergeait.

Mais à présent, l’expression détournée de son acception géographique, tend à se déporter sur un clivage artificiel et idéologique, se matérialisant par une fausse ligne de partage entre d’authentiques vins de terroirs, apanage du Vieux continent, et une vaste production industrielle de vins de marque, originaire des pays du continent américain, d’Afrique du Sud ou d’Océanie.

Cette vision bien réductrice et surtout dépassée, est contredite par le revirement de la viticulture des jeunes nations du vin vers une valorisation sincère des expressions du terroir et une salutaire distanciation  avec la culture du chai.

Est-il besoin de mentionner le spectaculaire travail de reconnaissance  des nouvelles aires d’appellation(AVA) en Oregon (USA), région ou la vigne était quasi  inexistante 50 ans auparavant, pour mieux  se rendre compte du nouveau rapport au terroir de la viticulture américaine ? En contrepoint, l’antériorité historique des grands terroirs européens, n’a jamais été un frein à une conversion massive aux sirènes du vin de marque, y compris au sein des AOP (Pensez à ce vieux baron de Lestac !) .

Ce vin bon marché, si apprécié par le consommateur moyen pour son identification aisée. Car la France,grâce à ses poids lourds de la bibine de grande diffusion (Advini , les grands chai de France, Castel ) contrôlant une nébuleuse de marques en tous genres, a largement comblé son retard en matière de production de masse ; marketée à toutes les sauces…

Toutefois, la vieille Europe à la faveur de son extraordinaire richesse ampélographique, possède  le privilège d’abriter un type de vin qui se fait plus rare dans le reste du monde. Le vin de lieu offre une synthèse miraculeuse  entre les caractéristiques d’un cépage autochtone et les spécificités d’un terroir modelé par l’esprit campaniliste du pays.

Photo : Tourisme Aveyron

Au cœur de l’Aveyron, le vignoble du Marcillac répond avec une rare perfection au  modèle terriblement attachant du vin de lieu. La qualité première d’un authentique vin de terroir tient à sa remarquable aptitude à refléter le génie du lieu en donnant au dégustateur le privilège de se plonger dans les saveurs typées du paysage ou il est né.

Le choix de l’initiation au vin  par la carte  plutôt que par les arômes

La difficulté avec les vins de lieu, réside dans cet effort de cartographie si souvent indispensable pour situer des vignobles de poche, isolés dans les confins de l’hexagone. Une complexité perçue par le marketing de l’industrie du vin comme un obstacle à leur compréhension.

Mais  pourquoi diable composer avec une telle diversité, alors qu’il serait si simple de supprimer l’encombrant écheveau constitué de plus de 350 appellations (AOP et IGP), à l’origine d’une hétérogénéité si confuse aux yeux des novices ?

Le consommateur aurait de la sorte  tant à gagner en simplicité pour choisir son vin, en se remettant aux  seuls repères de goût définis par la dogmatique dégustation sensorielle, promue  évidemment par ces mêmes industriels.

L’avenir du vin de terroir se joue sur son rattachement territorial, dont on voudrait le déposséder  au nom d’un accès plus attractif au marché. Mais bon sang que le consommateur s’éduque et plonge son nez dans un atlas avant de renifler les arômes de son verre, car la complexité géographique inhérente au vin en constitue sa richesse, et cette diversité ne saurait être sacrifiée sur l’autel de la lisibilité commerciale.

« Revival » aveyronnais

En Aveyron les micro-vignobles reprennent un second souffle sous l’impulsion des nouvelles installations de jeunes vignerons « bio ». Plantés sur d’étroites terrasses, en surplomb des vallées encaissées, leur reconstruction et leur entretien relèvent du sacerdoce. La renaissance des vignes de l’abbaye romane de Conques, exhumées des limbes de l’histoire par Patrick Rolls, marque une étape importante dans la lente  revivification des vignobles aveyronnais. C’est en effet sous les auspice  de la  prestigieuse abbaye nichée au fond d’un vallon, que les vignobles confettis d’Entraygues, du Fel et celui d’Estaing, avaient été créés.

Pour découvrir avec une économie de temps (surtout que les routes de la région ont une  fâcheuse tendance à serpenter…), les talents de cette récente éclosion, la fréquentation des meilleures tables de la région offrent un précieux raccourci. Au premier rang d’entre elles, celle de la Chef  Isabelle Auguy, cuisinière de  talent, qui a renoncé à l’asservissement de l’étoile du Michelin, pour s’installer dans un somptueux restaurant panoramique sur les hauteurs de Rodez. La carte des vins, pointue et audacieuse, conduite de main de maître, met à l’honneur les jeunes pousses de la vigne aveyronnaise.

Marcillac

Photo : Tourisme Aveyron

Quelle que soit l’ampleur de cette résurgence, aucun autre  vin ne parvient  aussi bien  à personnifier l’Aveyron que celui de Marcillac. Constitué d’un cépage exclusif, le fer-servadou ou mansois, le marcillac ne transige jamais  sur son identité, contrairement aux autres vignobles  (côtes-de-millau) qui intègrent des cépages extérieurs ( gamay, cabernet).

Sa personnalité s’en trouve renforcée et  le marcillac retranscrit avec une  intransigeance inégalée  le goût du pays. Le vignoble est établi  dans ce qu’on nomme le Vallon, un lacis de vallées encaissées convoité par la bourgeoisie de Rodez pour y cultiver la vigne et construire ses résidences secondaires. Au 19ème siècle, sous le patronage de cette bourgeoisie entreprenante, le marcillac gagne en qualité et  vit une ère de prospérité, brutalement interrompue par l’arrivée du phylloxera.

Mais à la différence des autres vignobles du sud-ouest, profondément touchés par la crise, le voisinage des mines à charbon de Decazeville a permis d’éviter la disparition pur et simple des vignes.

Ce fragile débouché a eu sa contrepartie, au début du 20ème siècle, jusqu’à la fermeture des mines en 1962, le marcillac ne répondra qu’à la triste demande d’une consommation populaire et minière. Durant sa  longue déchéance, l’essentiel est préservé : le mansois, qui signe le pedigree aromatique des vins de la région. Sa chance aura été  de bien se comporter face au greffage et la sauvegarde de ce cépage identitaire prépare  indubitablement les conditions de la renaissance du vignoble.

La fin des mines de Decazeville plonge le vignoble de Marcillac dans le dur de la crise. Privées de leur principal débouché, les vignes cèdent peu à peu  le terrain à la châtaigneraie et à la friche forestière Pour autant, même au plus fort du déclin, alors que le vignoble au cours des années 80 ne se résume qu’à un réduit de quelques hectares, le marcillac subsiste dans les cœurs. Pour les Aveyronnais de Paris, fondateurs des brasseries de la capitale, le marcillac et le laguiole suscitent une puissante  évocation nostalgique de l’Aveyron. Sa place privilégiée sur les cartes des vins a fourni sans nul doute, un substantiel soutien à sa survie.

Encouragée par la reconnaissance de l’appellation d’origine attribuée en 1990, la vigne recolonise peu à peu ses plus nobles terroirs, à savoir les hautes terrasses (situées à plus  500 mètres d’altitude) abandonnées avec la crise du phylloxera. Elles portaient quelques rangs de vignes et garantissaient des jus de haute concentration en comparaison des vignes situées dans le bas du Vallon. Un poignée de vignerons irréductibles,  formant aujourd’hui la génération pionnière (Domaine Laurens , domaine du Cros, Jean Luc Matha) a repris en main  la lente restauration des murs de soutènement. Par la suite, d’autres ont été  recrées, notamment sur les rougiers, des terrains rougeoyants riches en oxyde de fer, qui donnent aux vins ce mordant si caractéristique. D’ailleurs l’unicité du marcillac se résume à travers la combinaison vertueuse entre un sol singulier  et l’originalité aromatique du fer-servadou, unis par l’ingénieux et fastidieux aménagement du terroir.

Domaine du Cros, Philippe Teulier

Les vins du domaine du Cros demeurent les plus représentatifs. Philippe Teulier, dont le nom pourrait être changé en taulier, car lors des années noires, il était de ceux qui portaient le vignoble à bout de bras, à toujours  maintenu ses vins au sommet des standards de l’appellation.

La cuvée lo sang del Pais propose une version franche et rustique du fer-servadou, exhalant des notes de poivre typiques des cépages ayant une forte teneur en rotundone  (molécule responsable de cet arôme).

Plus ambitieuse, la cuvée VV pour vieilles vignes, se démarque par un surcroît de densité, une coloration sombre et une véritable profondeur aromatique. Dans cette cuvée particulièrement aboutie, le fer-servadou déploie toute son envergure à la fois en terme de texture mais aussi de complexité aromatique, en abandonnant ses attributs poivrés pour des notes intenses de fruits noirs (cerise) et de pâte d’amande.

Enfin, il y a la cuvée les Rougiers, en provenance de vieilles vignes plantées sur des coteaux abrupts. Un vin plus sophistiqué, en raison de son passage  partiel en fût de chêne neuf sur une durée de 12 mois. Uniquement vinifiée sur les meilleurs millésimes, (extraordinaire 2009 sans doute épuisé aujourd’hui) la cuvée les Rougiers, transfigure le fer-servadou dans les ornements vanillés du chêne, si ce parti  éloigne le vin d’une expression fidèle au cépage, il permet néanmoins  d’atteindre un niveau d’élégance et de raffinement de classe internationale.

Raphno

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Crédit photos : DR
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