James Dewey Watson peut-il perdre son prix Nobel de physiologie (1962) pour des motifs idéologiquement « non conformes » ? Israël Magazine, dans son édition du 14 janvier, laisse entendre que c’est déjà fait. C’est mensonger.

Une telle révocation n’est jamais advenue, malgré tant de cas où une pression fut exercée en ce sens. Il est vrai que la situation de Watson est particulière, puisqu’il assimile à des différences génétiques les différences raciales ou les performances aux tests de QI (quotient intellectuel). Ce qui lui a valu, cette semaine, de perdre ses titres honorifiques, dispensés à l’Université de Harvard par le célèbre laboratoire de Cold Spring Harbor (CSHL) où il était jusqu’alors Chancelier émérite, Professeur émérite et Curateur honoraire.

James Dewey Watson : le prix Nobel ne peut lui être retiré. Photo : Domaine public

La cause ? Un documentaire diffusé le 2 janvier par la chaîne américaine PBS, dans sa série American Masters, sous le titre Decoding Watson (« Watson Décodé »). Selon le CSHL, dans ses entretiens diffusés par PBS, Watson, maintenant âgé de 90 ans et placé en traitement post-traumatique imposé par un accident de la route, rétracte ses rétractations de 2007 relatives à la génétique des populations et aux tests de QI.

Interrogé en octobre 2007 par l’hebdomadaire britannique The Sunday Times, Watson s’était en effet déclaré « extrêmement pessimiste quant au devenir de l’Afrique », arguant que « toutes nos politiques sociales sont basées sur le fait que leur intelligence est la même que la nôtre – alors que tous les tests ne le disent pas vraiment (whereas all the testing says not really) ». C’était pour conclure : « Même si j’aimerais croire que tous les êtres humains sont dotés d’une intelligence égale, ceux qui ont affaire à des employés noirs ne pensent pas la même chose. » Devant le tollé provoqué par sa prise de position, Watson s’était alors excusé. Mais onze ans plus tard, selon le CSHL, le voilà qui « renverse ses excuses ».

Au centre de polémiques scientifiques jamais closes

Dès la distinction de l’Académie Nobel, Watson et Crick s’étaient trouvés au centre de polémiques scientifiques jamais closes. Il y a tout d’abord « la » structuration en double hélice. Au singulier, c’est une légende médiatique sans fondement. Il existe dans faits les trois grands types de représentations spatiales de la répartition des bases chimiques des ADN, dites ADN-A, ADN-B et ADN-Z. Elles correspondent à des géométries différentes, dépendant des propriétés chimiques et ioniques des paires de bases mises en relation. Il n’existe pas, pour l’heure, « une » double hélice modélisant l’ADN au singulier, mais trois modèles généraux concernant des ADN au pluriel.

Il y a ensuite l’histoire des découvertes et, parmi les scientifiques de l’époque, la détermination des priorités des uns et des autres dans la mise au net des représentations. Le physicien Linus Pauling, prix Nobel de Chimie 1954 pour ses travaux sur la structuration spatiale des corps complexes, avait proposé dès 1951 un modèle de répartition en hélice (dite « hélice alpha ») des assemblages d’acides aminés. L’année suivante, Watson et Crick, qui travaillaient alors à Cambridge, profitèrent de clichés aux rayons X non publiés, conservés par Maurice Wilkins et Rosalind Franklin, du King’s College de Londres ; avant la publication officielle de ces documents et grâce à eux, ils comprirent l’erreur de Pauling : il fallait imaginer non une simple hélice, mais un modèle général à double hélice pour rendre compte des réalités chimiques et spatiales des ADN.

Wilkins et Franklin étaient des physiciens travaillant dans le domaine de la diffraction des rayons X par les substances vivantes. Et c’est Rosalind Franklin qui avait obtenu les clichés les plus nets dont profitèrent Watson et Crick. Pauling n’avait bénéficié que de clichés publiés mais moins éclairants. La suite de l’histoire fut évidemment polémique. D’autant que le décès de Rosalind Franklin, en 1958, l’avait exclue par nature des célébrations du prix Nobel 1962, alors que son rôle fut important, ce que Wilkins reconnut mais que Watson n’admit que tardivement : un cliché, selon lui, ne suffit pas à déterminer un modèle de structure spatiale, lequel modèle, scientifiquement établi et justifié par des agencements chimiques et ioniques, serait la seule réalité de « l’invention ».

Watson n’avait pas fini d’agacer ses confrères. De 1988 à 1992, il fut le premier directeur du Projet génome dont le programme était alors d’établir un séquençage complet de l’ADN humain. Il en démissionna bruyamment en 1992, à la suite d’un conflit avec les Instituts Nationaux de Santé (NIH) américains qui disposaient des budgets : il était en radical désaccord avec eux sur la possibilité d’en breveter des séquences, ainsi que le demandaient les entreprises donatrices qui participaient aux budgets. Il n’eut pas gain de cause. Il reçut néanmoins en 2007, seul survivant du Nobel 1962, et premier humain à avoir été intégralement séquencé, l’hommage d’un DVD retraçant son génotype. Il le mit aussitôt en accès public sur son site internet.

Controversé, Watson le fut toute sa vie. Notamment avec des réflexion du genre de celle-ci : « Si vous pouviez trouver le gène qui détermine la sexualité et qu’une femme décide qu’elle ne veut pas d’un enfant homosexuel, eh bien, laissez-la. » Ou encore : « Chaque fois que vous avez un entretien avec des personnes trop grosses, vous vous sentez mal car vous savez que vous n’allez pas les embaucher. »

Révoquer un prix Nobel ? Impossible

Reste encore, à son propos, la révocation de son prix Nobel, injustement avancée par Israël Magazine. L’Académie suédoise n’a jamais consenti à une telle manifestation. Les cas de pressions internationales furent pourtant nombreux, essentiellement pour des lauréats du prix de la Paix, le plus controversé. En 2018, ce fut le cas pour Aung San Suu Kyi, pacifiste birmane nobélisée – voire sanctifiée – en 1991, qui ne put (ou ne sut, ou ne voulut) intervenir dans le traitement de la minorité musulmane rohingya. D’autres demandes de retrait du prix ont circulé, visant notamment Barack Obama (2009), qui fut plutôt guerrier, Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin (1994) pour leurs rôles dans le conflit israélo-palestinien, Henry Kissinger et Le Duc Tho (1973) pour les leurs au Vietnam, ou Lech Walesa (1983) qui aurait travaillé avec la police politique polonaise à l’époque communiste. Kissinger avait proposé en 1975 de restituer sa médaille, mais l’Académie suédoise refusa : ce n’est pas prévu par les statuts. Pas plus que la rétraction qui, selon Israël Magazine, concernerait James Watson et qui n’a pourtant aucune chance d’être confirmée.

Jean-François Gautier

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine