Le samedi 2 février, ce sera la Chandeleur. On vous donne 7 bonnes raisons de faire des crêpes, et cela dès le 1er février.

Syncrétique : toutes les divinités vous appellent à la crêpe !

Au commencement était la fête d’ Imbolc, célébrée le 1er février par les Celtes, qui consacraient ce jour à leur déesse préférée : Brigit (à ne pas confondre avec la femme de Jupiter !).

Plus tard, les missionnaires chrétiens ne remplacent pas Imbolc, mais l’inculturent : ils la placent sous le patronage de Sainte Brigitte d’Irlande (451-525), disciple de Saint-Patrick, qui a tout pour plaire aux païens endurcis : portant un prénom cher à leur coeur, elle habite au creux d’un chêne et entretient avec ses compagnes un feu sacré ; elle porte habituellement un manteau magique et possède aussi une vache miraculeuse.
Pour plus de sûreté, les chrétiens appellent aussi à la rescousse leur sainte n°1, la Vierge Marie, dont on commémore le 2 février la Purification, ou Chandeleur.

Au Moyen Age, la sainte irlandaise est adoptée par les Bretons sous le nom de Santez Berhet. Mais ils  déplacent le personnage dans le temps et l’espace : elle devient la fille d’un modeste aubergiste surbooké de l’époque romaine, qui n’a pu accueillir dignement ses plus illustres touristes : Joseph et Marie. Brigitte accourt à la remise ; on lui demande de l’aide. « Mais que puis-je faire ? Je suis manchote de naissance ! » A Noël rien d’impossible : aussitôt des bras lui poussent et Brigitte peut assister la Vierge dans son accouchement : elle sera la première à porter dans ses bras l’Enfant Jésus.

Source : Bernard Rio, le Livre des Saints Bretons, Editions Ouest France

Féministe : la crêpe de la Chandeleur, symbole du féminin sacré

De la déesse aux diverses saintes, début février a un côté un peu genré, comme on dit aujourd’hui. Une atmosphère qui n’a pas échappé à l’artiste féministe Judy Chicago, qui a fait de Sainte-Brigitte une des 39 femmes majeures de sa création, The Dinner Party (1979), exposée au Brooklyn Museum de New York. 

Judy Chicago ne trahit pas le sens d’Imbolc-Chandeleur. Fête de la croissance des jours et des récoltes, de la purification des troupeaux, on lui associe la fécondité féminine et tout ce qui va avec : l’accouchement, l’allaitement, les premiers soins au bébé. Avant le Concile Vatican 2, l’idée de Purification parlait à toutes les mères, qui étaient soumises à la cérémonie des Relevailles : 3 jours après l’accouchement, elles devaient se présenter, munies d’une chandelle, au curé qui les aspergeait d’eau bénite.

D’où le nom de Chandeleur, en breton : Gouel Maria Ar Goulou, fête de Marie-les-Chandelles, dont on commémore les Relevailles, 40 jours après la naissance de Jésus.

Sources : « Breiz Izel, la Vie des Bretons de l’Armorique », 1808 et Per-Jakez Helias, Le Cheval D’Orgueil, p 41.

Working Girl : la crêpe, monopole féminin, à défendre ?

Mais revenons à nos crêpes, sur leur terre d’élection : la Bretagne.

Si les crêperies professionnelles sont mixtes, la crêpe familiale et associative est à 99.99 % féminine. Le coup de main, qui consiste à étaler la crêpe avec la régularité d’un tourne-disque, est l’ initiation qui marque le passage de la petite fille à la femme accomplie.

Voir ce geste auguste de la crêpeuse dans le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain

Diététique : La crêpe, un snack que les enfants avalent sans râler

La crêpe dorée, faite de farine blanche bien tamisée, est restée pendant des siècles un luxe réservé aux grands moments de l’année. La joie enfantine de la crêpe est célébrée par Hector Malot (1830-1907), au tout début de son roman Sans Famille, best-seller adapté une nouvelle fois cette année.

Regardez ce moment magique dans le téléfilm de 1981 (à partir de 6.36 minutes), quand une mère annonce à son fils qu’elle va faire des crêpes.

Plus économique était la crêpe de Sarrazin, qui, même rassie, pouvait enrichir la soupe. Rapporté vraisemblablement pendant la Huitième Croisade par le duc de Bretagne Jean Ier (1221-1286), le blé noir est garanti sans gluten.

High-tech : la crêpe, à la pointe de l’innovation

Pendant des siècles, la crêpe s’est faite au feu de bois, sur une bilig posée à même la cheminée.

Puis vint le Thomas Edison de la Crêpe : pour répondre à un besoin de sa belle-soeur, un artisan de Pouldreuzic, Jean-Marie Bosser, a l’idée de brancher une galetière à une bouteille de gaz. La Bilig du 20 siècle était née. L’entreprise Krampouz, créée dans la foulée en 1949, devient une affaire florissante.  On est dans les 30 Glorieuses et le design en a conservé un côté sobre et robuste (mais son transport dans les fest-noz réclame aussi des muscles d’acier).

Dans les années 70, la Bilig passe à l’électrique. Et aujourd’hui, ce sont plus de 50 travailleurs qui fabriquent dans l’usine de Pluguffan pour un tas de pays, des crêpières mais aussi des planchas !

Historique : une crêpe fait tomber un Empire

2 Février 1812 : Napoléon, récemment divorcé et remarié, vient faire une visite de courtoisie à son ancienne compagne Joséphine, au palais de la Malmaison. Selon la coutume, il prend un Louis d’or (ou un Napoléon) à main gauche, et fait sauter la crêpe main droite au-dessus du feu. 1 crêpe, 2 crêpes, à chaque fois en plein dans le mille de la poêle. Mais la troisième tombe sur le feu et grille.

24 juin 1812 : l’Empereur attaque le dernier pays à lui résister sur le continent : la Russie. Une victoire (Smolensk), une deuxième (La Moskowa) et le voilà maître de Moscou. Les Russes font alors brûler leur propre ville, obligeant la Grande Armée à entamer la catastrophique Retraite de Russie. Devant les flammes, Napoléon aurait confié au maréchal Ney : « c’est la 3ème crêpe ! »

Source : attention anecdote non garantie, possible fake-news passible des tribunaux jupitériens. Je la tiens de mon grand-père, qui disait la tenir d’un arrière-arrière-grand-père grognard de la Grande Armée (ou plus probablement d’un article d’Historia). J’ai cependant retrouvé cette anecdote sur nombre de sites de la Toile.

Crêpe Porte-Bonheur : n’oubliez pas de nourrir votre lutin.

De nombreux rituels de bonheur sont liés à la Chandeleur. Le partage d’une nourriture sacré est ainsi un grand classique des fêtes populaires, avec l’espoir qu’il va en sortir de la chance pour le reste de l’année.

La Crêpe a toujours été un instrument de partage. C’était la nourriture à emporter qu’on pouvait donner aux petits mendiants qui parcouraient la campagne, à charge pour eux de prier pour leur bienfaiteur et de ne pas chaparder dans ses champs. Jean-Marie Déguignet (1834-1905), dans ses Mémoires d’un paysan bas-breton, raconte ainsi que les riches lui offraient des crêpes …moisies.

Enfin ne pas oublier le lutin de votre maison : les bouts de crêpe grillés lui reviennent de droit. Un modeste sacrifice qui vous préservera de sa vengeance et de ses farces !

Source : Françoise Morvan, Vie et mœurs des lutins bretons, Actes Sud,1998, p 160

Enora

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