Chiffres de l’immigration. Jean-Paul Gourevitch dénonce « des enfumages malheureusement abondamment repris par les médias mainstream » [Interview]

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Combien y a-t-il d’immigrés extra-européens sur le territoire français ? Combien y a-t-il de descendants d’extra-Européens sur le territoire français ? À l’heure qu’il, est, il est quasiment impossible de le savoir, les statistiques ethniques étant interdites en France. Et cela semble arranger les partisans de l’immigration, qui renvoient tous ceux qui évoquent un « grand remplacement » de la population de souche par des allogènes, aux théories du complot et aux fantasmes d’extrême droite.

Une stigmatisation basique, mais efficace, alors même qu’il n’y a que les aveugles ou les menteurs pour refuser d’admettre que le visage des métropoles notamment évolue, rapidement, profondément, depuis quelques décennies.

Alors l’INSEE manipule-t-il les chiffres de l’immigration? Oui, accuse Jean-Paul Gourévitch, qui avance les mêmes chiffres que ceux de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration : 11 % de des résidents en France serait nés à l’étranger et 23 % serait d’origine étrangère.

Nous l’avons interrogé, alors que ce dernier vient de sortir un nouvel ouvrage passionnant, intitulé Le grand remplacement, réalité ou intox ? aux éditions Pierre Guillaume de Roux. Avec lui, pas de fantasme, pas de complot, juste des chiffres. Efficace.

Breizh-info.com : Vous venez de sortir un livre intitulé Le grand remplacement, réalité ou intox ? Quelle démarche avez-vous souhaité accomplir dans cet ouvrage ?

Jean-Paul Gourévitch : Je ne suis ni un thuriféraire ni un contempteur de cette théorie. Mais compte tenu du fait qu’elle s’est imposée dans le débat public et pas seulement à cause des attentats de Christchurch et du manifeste sur le grand remplacement du terroriste islamophobe puisque l’ouvrage a été conçu bien avant, j’ai souhaité que les Français puissent en juger en connaissance de cause à partir des faits et des chiffres les plus récents et documentés. Cette démarche s’inscrit dans la lutte que je mène depuis plusieurs dizaines d’années contre la désinformation d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle soit.

Breizh-info.com : Vous démontrez que les chiffres que le service public notamment donne aux Français sur l’immigration sont biaisés. Expliquez-nous ?

Jean-Paul Gourévitch : Tous les chiffres officiels ne sont pas biaisés et par exemples ceux de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration publiés en 2018 par Fondapol (Didier Leschi : La France singulière) qui concluent à 11 % d’immigrés en France et, si l’on ajoute leurs descendants directs, à près de 25 % de personnes totalement ou à moitié d’origine étrangère (pour les enfants de couples mixtes), recoupent les analyses que j’ai faites depuis deux ans. C’est la présentation qui en est faite qui est souvent pernicieuse.

Ainsi pour 2013, l’INSEE qui calcule le solde migratoire chaque année de façon arithmétique, conclut que, puisqu’il y a eu 332 000 entrées (légales) et 299 000 sorties, le solde migratoire est de 33 000 ce qui mettrait à mal les fantasmes de l’invasion migratoire. Sauf que ceux qui arrivent (essentiellement les allochtones) ne sont pas du tout les mêmes que ceux qui partent (essentiellement des autochtones). Si on veut présenter les statistiques de façon loyale pour vérifier s’il y a un « grand remplacement », il faut ajouter le solde migratoire de l’immigration et le solde migratoire de l’expatriation et non retrancher le second du premier.   

Or quand  on reprend les chiffres de l’INSEE pour cette même année, on constate que le solde migratoire de l’immigration est positif de 140 000 personnes puisque 235 000 migrants sont arrivés et 95 000 repartis. Et que le solde migratoire de l’expatriation est négatif de 120 000 personnes puisque 197 000 ont quitté la France et que seulement 77 000 sont revenus. Le solde migratoire est donc de 140 000 + 120 000 soit 260 000, près de 8 fois plus que ce qu’annonce l’INSEE, soit environ 0,4 % de la population de l’époque. Ce n’est pas encore le grand remplacement mais ce n’est pas non plus une transformation négligeable.

Je m’arrête là mais j’ai cité dans l’ouvrage maints exemples de ces enfumages malheureusement abondamment repris par les médias mainstream.

Breizh-info.com : Pourquoi dès lors expliquez-vous qu’il est prématuré de parler de grand remplacement en France ?

Jean-Paul Gourévitch : Le grand remplacement quantitatif se poursuit selon deux processus, le grand remplacement externe qui se mesure par le solde migratoire et le grand remplacement interne qui se mesure par le différentiel de fécondité entre populations « de souche » (bien que je n’aime pas beaucoup cette expression) et population immigrées et d’origine étrangère. Aujourd’hui ces deux processus sont à l’œuvre et contribuent à la transformation de la population française. Mais qu’en est-il de l’avenir ?
D’une part personne ne peut prévoir les conséquences des troubles qui agitent le continent africain et les pays du littoral sud et est de la Méditerranée sur les mouvements migratoires. Ni celles des flux de migrants dus au réchauffement climatique et à ses conséquences. Ni même celles du développement de l’immigration virtuelle qui vise notamment à maintenir au Sud des travailleurs payés par le Nord.

D’autre part la transition démographique (les filles qui font moins d’enfants que leurs mères) qui s’est développée par exemple au Maghreb et chez les femmes d’origine maghrébine résidant en France s’étendra-t-elle aux ressortissantes de l’Afrique subsaharienne en Afrique et en France ? Personne ne peut avancer sur ce point des certitudes y compris moi-même qui travaille pourtant avec les diasporas maghrébines et africaines dans le cadre du partenariat eurafricain. La quasi-totalité des futurologues qui font des prévisions à 30, 50 ou 100 ans se sont toujours trompés. Ce qui oblige tout scientifique à la prudence.

Breizh-info.com : Estimez-vous que le grand remplacement est une théorie complotiste ?

Jean-Paul Gourévitch : Renaud Camus lui-même s’est insurgé contre cette interprétation de sa théorie. « Je ne crois pas qu’un beau jour douze ou quinze archipontes se sont mis ensemble… et ont décidé qu’il fallait déculturer le monde pour permettre le grand remplacement. » Les explications par un chef d’orchestre invisible qui serait Georges Soros ou Steve Bannon ou un conciliabule des autorités religieuses de l’islam wahhabite ne sont pas plus convaincantes. J’ai, dans l’ouvrage, analysé et mis en pièces les soi-disant « preuves » du grand remplacement.

En revanche s’il n’y a pas de connivence, il y a des convergences. Les « migrations de remplacement » préconisées par l’ONU qui ne craint pas d’utiliser ce terme, le Pacte de Marrakech en principe non contraignant mais qui pourrait devenir un outil juridique redoutable pour les pays qui l’ont signé, l’action de l’ISESCO qui est en quelque sorte l’UNESCO de la culture islamique et regroupe 54 pays interpellent. Tout comme le fait que dans les « territoires perdus de la République », la coexistence difficile de communautés qui n’ont guère l’intention de « vivre ensemble » peut dériver à tout instant du côte-à-côte au face–à–face, expression que j’ai employée bien avant que Gérard Collomb ne l’utilise comme une bombe à retardement lors de sa démission. Mais je ne revendique pas de droits d’auteur.

Breizh-info.com : Concrètement, qu’est-ce qu’il faudrait faire dans ce pays pour avoir un réel aperçu de l’immigration ?

Jean-Paul Gourévitch : J’ai fait une proposition lors de la discussion au parlement de la loi Macron sur l’asile et l’immigration. La création d’un Observatoire indépendant avec un conseil scientifique pluraliste qui s’appuierait non seulement sur les statistiques des organismes français mais sur celles des organismes de recherche étrangers travaillant sur la même question pour établir une base de données fiables. C’était l’esprit qui avait présidé à la mise en place de l’Observatoire des Statistiques de l’Immigration et de l’Intégration installé en 2004 dans le cas du Haut Conseil à l’Intégration… et qui n’a jamais fonctionné. Et il faudrait également élargir sa mission à l’analyse des statistiques de l’expatriation. Comme je m’en doutais, la proposition n’a pas été retenue.     

Breizh-info.com : Pourquoi ce tabou des statistiques ethniques ne saute-t-il pas selon vous ?

Jean-Paul Gourévitch : Excellente question qu’il faut poser aux ayatollahs de la pensée dominante alors que plus de 100 pays les utilisent aujourd’hui. C’est d’autant plus contre-productif qu’on ne peut pas lutter par exemple contre les discriminations si on ne dispose pas d’éléments sur les origines des discriminés.

Breizh-info.com : Avec les chiffres que vous possédez et selon vos travaux, à quoi ressemblera la France dans 30 ans, ethniquement, religieusement ? Et l’Europe ?

Jean-Paul Gourévitch : Comme je vous l’ai dit, je me méfie des prévisions même à moyen terme. Le travail scientifique que j’ai fait par exemple sur l’Oumma qui rassemble toute la communauté musulmane y compris les enfants, les tièdes et les agnostiques, soit entre 7,5 et 9 millions de personnes et non pas 6 millions comme on le répète sottement depuis plus de quinze ans, montre que si la courbe se prolongeait de façon continue, nous aboutirions en 2040 à une fourchette de 10,4 à 15,4 millions de musulmans dans la population française. Mais bien des évènements peuvent se passer d’ici là qu’il n’est pas facile de prévoir, l’exemple de l’Algérie ou la montée de l’islamisme au Sahel nous le rappellent aujourd’hui.

Et dans la lutte que mènent les musulmans les plus radicaux pour tenter de rallier à leur cause ceux qu’on appelle, faute de mieux, les « musulmans modérés », on ne peut prévoir qui l’emportera ni s’il y aura une réaction forte des pouvoirs ou de la population pour mettre fin à ce prosélytisme.

En tout cas, ceux qui annoncent à tout va qu’entre 2045 et 2050 la France connaîtrait son grand remplacement, me paraissent confondre leurs angoisses et la réalité. Quant à faire des projections  pour l’Europe dans 30 ans, je passe le mistigri à qui veut le prendre.

Propos recueillis par YV.

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – V

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