Christian Troadec lance un hebdomadaire régional : Le Journal de la Bretagne, qui se veut « un journal d’informations générales, complémentaire des grands quotidiens ». Vaste programme… Plus facile à dire qu’à faire. Rappelons qu’il est déjà propriétaire d’un hebdo local : Le Poher.

Dès que les élections régionales approchent, Christian Troadec (régionaliste, divers gauche), maire et conseiller départemental de Carhaix, sort un canard. Il nous avait fait le coup avec Bretagne hebdo ; cette fois nous avons affaire au Journal de la Bretagne. En route pour 2021 ! L’argument est fort : «  Les gens savent que j’ai une vie de chef d’entreprise » (Ouest-France, Bretagne, mercredi 17 avril 2019).

Troadec voit grand

Il y aurait peut-être place pour un hebdo à vocation régionaliste et politique – avec une équipe de bénévoles, 20 pages maximum et quelques aides financières fournies par le Mouvement breton -, mais là, Troadec voit grand : « Nous souhaitons rassembler l’information d’une semaine en un seul média de 40 à 48 pages ». Chapeau l’artiste ! Voilà une ambition qui va estomaquer tous les patrons des hebdos bretons (Publihebdos, groupe Ouest-France). Eux sont bien placés pour savoir que c’est impossible. Surtout avec une main d’œuvre restreinte : un journaliste par département, ce qui donne cinq rédacteurs pour l’ensemble de la Bretagne. D’après le premier numéro, chacun se coltine de trois pages d’informations départementales. Évidemment avec des sujets chauds, inédits, percutants, des échos indiscrets – des scoops en quelque sorte -, ces trois pages seraient largement suffisantes. Mais ce n’est pas le cas ; le tout semble plutôt banal et plat. Ce qu’on lit dans ces pages, on l’avait déjà lu dans Le Télégramme, Ouest-France et Presse Océan. Nihil novis sub sole !

Or, pour vendre un journal, l’homme de presse qu’est Christian Troadec sait bien qu’il faut étonner un lecteur qui en veut pour son argent. Le Breton d’aujourd’hui est tellement sollicité par la télé, la radio et les réseaux sociaux qu’il n’a plus ni le temps ni le goût de lire un canard. Alors, il faut vraiment que le produit sorte de l’ordinaire pour l’intéresser et l’inciter à se rendre chez le marchand de journaux.

Voilà la quadrature du cercle à laquelle sera confronté Christian Troadec. Évidemment, on se doute bien qu’il n’est pas parti sans biscuits et que, derrière lui, se dissimulent quelques sponsors qui enverront la monnaie jusqu’aux élections régionales. Après quoi, on arrêtera la parution, comme ce fut le cas pour Bretagne hebdo.

Une marge de manœuvre politique restreinte

Pourtant rien n’interdit à l’équipe du Journal de Bretagne de sortir quelques enquêtes croustillantes ; le lecteur n’y verrait que des avantages. Après tout, nombre de « scandales » publiés par Le Canard enchaîné ne sont-ils pas apportés tout chauds à la rédaction par des individus « bien intentionnés » ? Mais il faut tenir compte de la marge de manœuvre politique dont dispose Troadec. Peut-il laisser publier dans son hebdo des dossiers gênants pour la « gauche » bretonne ? Est-il en mesure de creuser sérieusement l’affaire des Mutuelles de Bretagne qui avait vu son « ami » Richard Ferrand jouer à l’agent immobilier ? Est-il en mesure de nous en raconter davantage sur le fonctionnement de « Vivre à Brest », cette association qui servait de caisse de redistribution pour les indemnités des élus socialistes de Brest ? Est-il en mesure d’enquêter sur la gouvernance du CMB telle qu’elle est pratiquée par le couple Jean-Pierre Denis – Ronan Le Moal alors que cette banque dite « mutualiste » figure au nombre des annonceurs du Journal de la Bretagne ?

Rappelons à Troadec qu’indépendance et curiosité sont deux qualités journalistiques qui font le succès des titres de presse. Sans oublier les unes qui accrochent. Démarrer le n°1 avec « Macron et les Bretons ? » n’a rien d’enthousiasmant. En termes de ventes, ça ne vaut pas un clou, d’autant plus que la cote de Macron n’en fait pas un sujet porteur : 29% de satisfaits et 63% de mécontents (Ifop, JDD, 21 avril 2019).

Bon vent au Journal de la Bretagne. Longue vie aux « sponsors ». Vive les journalistes créatifs !

Bernard Morvan

Photo : DR
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