Ouest-France : 75 ans de réticence pour l’idée bretonne

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A l’occasion de son 75ème anniversaire, rappel de quelques faits tabou sur Ouest France, l’empire de presse breton, qui ne va pas si bien. Winter is coming.

Une réussite qui force le respect

  • Un des moins chers et donc largement diffusé parmi toutes les classes de la société :  l’abonnement d’un an revient à 414 euros, un investissement très lourd quand même pour beaucoup de familles (200 euros en numérique).
  • 556 journalistes, probablement la rédaction privée la plus étendue de France.
  • Un suivi tout azimut de l’actualité : de l’hyperlocal (« Mamie Soizick entourée de ses 25 arrières petits-enfants décorée à la mairie ») grâce à 2 411 correspondants locaux mais aussi beaucoup d’international (60 correspondants à l’étranger), de l’économie ou les dernières tendances de la culture.
  • Une entreprise d’origine familiale, qui a réinvesti ses bénéfices et créé un outil industriel moderne aux portes de Rennes, employant 796 salariés en dehors des journalistes ; environ 8 800 détaillants et 5 000 porteurs à domicile acheminent le journal chaque jour dans 12 départements, jusqu’à Lampaul sur l’île d’Ouessant, dernière maison de la presse avant l’Amérique.
  • L’âme du journal, la famille Hutin-Desgrées du Loû, a légué à une association le soin de maintenir la pérennité du titre. Elle supporte avantageusement la comparaison avec la très laïque dynastie Baylet d’Occitanie, qui s’est beaucoup dispersée dans la politique et qui a fait de son monopole de presse, la Dépêche du Midi (140 000 exemplaires), une simple feuille de chou sans aucune crédibilité.
  • Plus qu’un contre-pouvoir, Ouest-France est un monopole s’exerçant sur toute une région, et monologuant à longueur de colonnes : le jeudi 27 décembre 2018, les Gilets Jaunes ont exercé une forme de droit de réponse un peu musclée, en bloquant l’imprimerie Ouest-France de Nantes, une première dans les 120 ans d’histoire du journal. 

En réalité, Ouest-France a 120 ans : Ouest-Eclair, l’ancêtre catholique social

Pour comprendre la réussite de Ouest-France, il faut remonter à ses vraies origines en 1899, qui ne sont plus guère célébrées.

En 1899, deux Bretons, Félix Trochu (41 ans) et Emmanuel Desgrées du Loû (32 ans) fondent à Rennes un nouveau journal, avec un titre qui se veut tendance et pas clivant, Ouest Eclair. Exit la Bretagne (qui fait Ancien Régime), bienvenue à la modernité trépidante : Louis Renault venait de bricoler dans son garage sa première voiture qui filait (mazette !) à la vitesse éclair de 45 km/h !

Félix est un curé. Emmanuel, avocat, est issu d’une noble lignée de chevaliers qui servirent bravement les ducs de Bretagne. C’est lui qui est à l’origine de la famille Hutin-Desgrées du Loû, dont la saga pourrait fournir bien des épisodes à une série Netflix (ou, si vous rajoutez des dolmens en arrière-plan, à un feuilleton estival sur TF1).

Ces deux catholiques, dans la ligne du pape Léon XIII (auteur de la Doctrine sociale de l’Eglise), ont décidé de dire adieu à l’esprit de chouannerie et d’épouser la modernité, avec l’espoir de lui faire de beaux enfants chrétiens. Et ils arrivent en quelques décennies à faire de Ouest-Eclair le premier média breton et même à déborder largement les 5 départements historiques (dès 1932, Ouest Eclair est sur sa zone de diffusion actuelle).

L’observation de la vie sociale et économique et l’implication dans cette modernité deviennent peu à peu la marque de fabrique des catholiques Ouest-Eclair. Rebaptisé Ouest-France en 1944 (la Libération ne représente pas la césure que voudrait la mythologie), le titre aborde les Trente Glorieuses avec le même esprit d’entreprise. Dans sa jeunesse, François Régis-Hutin (1929-2017), l’héritier de l’empire, se préparait à ses fonctions en partant à bicyclette sur les routes du Grand Ouest et faisait des enquêtes de terrain sur les entreprises et les problèmes sociaux concrets. A la tête du journal jusqu’à son décès, il propulse le titre à la première place française et même mondiale (si on se limite aux titres francophones).

Le credo actuel du journal : peuples, résignez-vous à la mondialisation et vénérez vos maîtres

L’alliance de l’humanisme chrétien et du réalisme économique a perduré jusque dans les dernières années. En 2012 encore, dans le dernier éditorial un peu osé qui ait paru à la une, Jeanne-Emmanuelle Hutin (fille de François-Régis) s’opposait au mariage pour tous. L’argument massue de son édito : la loi Taubira pourrait perturber les consommateurs et avoir « plus d’effet négatifs que positifs sur l’économie ».

Dans l’interview des 75 ans évoquée plus haut, la direction actuelle du journal présente autrement l’orientation idéologique du journal. Pour Louis Echelard, actuel directeur, la ligne éditoriale se résume à un sobre : « OF soutient la démocratie ». Pourtant c’est plutôt le soutien actif à la mondialisation qui est aujourd’hui le principe essentiel de la rédaction. Sinon pourquoi évoquer, dans cet entretien qui résume l’esprit du journal, « la menace que représente le Brexit » ? De même la lecture binaire de la société reflète un positionnement de classe : d’un côté le peuple, à éduquer, car il est parcouru d’émotions animales (ne pas caresser la bête « dans le sens du poil », prévient Echelard) ; de l’autre les élites, à encenser, car elles sont toujours raisonnables. Enfin la reprise à tout bout de champ de l’élément de langage « Ouest » par Louis Echelard trahit une vision du monde, car ce mot n’est pas d’usage courant pour désigner un territoire.

Êtes-vous de l’Ouest ? Ou êtes-vous Breton ?

Depuis Rennes, Louis Echelard dirige un empire du Couchant qui va jusqu’aux confins du Massif Armoricain. Les vallons brodés de haies par le bocage abritent des vaches sans corne et des fermes orientées vers l’élevage ; leur déversoir naturel est l’agro-alimentaire qui est la mono-industrie de ces contrées (il se débite 60 fois plus d’emmental dans l’Ouest qu’en Savoie) ; Nantes et Saint-Nazaire, au débouché de la Loire, organisent une partie de cet ensemble.

Si vous cherchez le dépaysement, partez vers les confins : au passage de la Seine sur le Pont de Normandie, vous basculerez dans une autre réalité : la plaine du nord commence et déroule sans obstacle ses briques et ses fabriques jusqu’aux pieds de l’Oural. Si vous marchez vers le Sud ou vers l’Est, les limites sont moins brutales, mais une méthode infaillible vous permet de savoir si vous êtes encore dans l’Ouest : allez dans le bar-tabac du bourg ; si le journal est Ouest-France, vous êtes fixés.

Pour les technocrates, la carte de diffusion de ce journal est la préfiguration d’une région économique Grand-Ouest qui aurait dû voir le jour, s’il n’y avait eu des Bretons irréductibles. 

La Bretagne, une idée qui dérange Ouest-France et son monde

La musique de l’Ouest vous a-t-elle déjà fait vibrer ? Connaissez-vous un poète de l’Ouest qui ait chanté les femmes de l’Ouest ? Les Grands Hommes de l’histoire de l’Ouest vous ont-ils inspiré et fait rêver d’un présent différent ? Un drapeau de l’Ouest a-t-il rallié des Bonnets rouges de l’Ouest pour exempter de péage les routes de l’Ouest ? Peut-on imaginer un souverainisme de l’Ouest qui imposerait des décisions régaliennes aux marchés et aux individus ? Si vous remplacez Ouest par Bretagne, les réponses seront différentes.

Dans son livre Sapiens (2011), l’intellectuel israélien Yuval Noah Harari montre l’importance des idées pour permettre à des sociétés un peu vastes de mettre en mouvement des individus isolés. Dans l’optique de Harari, la Bretagne n’est certes pas une réalité aussi tangible que le granit ; c’est une « réalité intersubjective », présente uniquement dans les cerveaux mais qui peut soulever des montagnes dans le monde réel.

L’esprit Ouest-France (qui habite les journalistes mais aussi la majorité des décideurs des territoires de l’Ouest) a peur des implications de l’idée Bretagne. Car c’est une idée à portée spatiale trop limitée, qui contredit la logique de la mondialisation. Voilà pourquoi cet esprit soutient comme la corde le pendu les manifestations de la culture bretonne. D’accord, disent-ils pour vous subventionner ou parler de vous en bien, mais à deux conditions : 1 il faut que cela rapporte de la thune (tourisme, produits dérivés), condition qui ne s’applique jamais à la culture d’avant-garde bobo ou à la culture classique bourgeoise ; 2 il faut faire allégeance : « Je joue du biniou mais j’aime le monde entier » est le mantra des acteurs culturels quand ils sont interviewés, comme on dirait « je suis Breton mais je me soigne ».

Les vrais chiffres de diffusion de Ouest-France : Google nous enterrera tous

De toute façon, ce monde Ouest-France est lui aussi en sursis. Un smartphone dans une main et un journal en papier dans l’autre, Larry Page et Sergei Bryn, les créateurs de Google, pourraient dire : « ceci tuera cela ».

Car les vrais chiffres de diffusion sont sans appel : Ouest-France meurt moins vite que les autres quotidiens régionaux, mais il meurt quand-même. Les derniers chiffres certifiés de l’ACPM https://www.acpm.fr/Les-chiffres/Diffusion-presse donnent une diffusion totale de 632 266 exemplaires en juin 2019, contre 742 164 en janvier 2015. Encore ce chiffre est-il gonflé de tous les numéros donnés ou bradés, et des versions numériques (45 000 par jour) qui ne sont pas viables économiquement. Aujourd’hui, Ouest-France vend 540 000 exemplaires de vrai papier à tarif plein, contre 650 000 4 ans plus tôt. Avec environ 20 000 vrais lecteurs en moins par an, Ouest-France aura disparu juste avant son centième anniversaire.

Google et son monde sont les grands gagnants. Le géant californien capte 50 % des revenus de la publicité en ligne sur le marché français, nets d’impôt. Avec ses algorithmes, il organise l’information et peut imprimer sa ligne éditoriale comme un rédacteur en chef planétaire, mettant en avant tel papier ou retirant tel autre sans explication. En août, il a ainsi supprimé Breizh-Info de son application Google Actualité, le rendant plus difficilement accessible au public. Le pire est que les deux génies qui ont fondé Google ne sont même pas motivés par l’argent. Ils semblent inspirés par un progressisme qui veut améliorer l’humanité de façon radicale, et sans lui demander son avis.

S’ils vivaient encore, sûr que Félix et Emmanuel auraient trouvé la technologie Google épatante. Mais l’idéologie Google les auraient peut-être incités à retrouver les sentiers de la chouannerie. Pendant ce temps-là, leurs descendants à la tête du journal préfèrent allumer les Gilets Jaunes que mettre en garde contre la tyrannie Google.

Yffic

Crédit photo : DR
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