Fiorina 9 mois après originale

Fiorina Lignier, enfant de la France périphérique, étudiante en philosophie à Amiens, a décidé de se mobiliser avec les Gilets jaunes le 8 décembre 2018. Il y a déjà un an. Ce jour-là, sa vie a basculé. Elle a 20 ans, la vie devant elle, se trouve sur les Champs-Élysées. Un CRS tire plusieurs grenades, dont une qui lui arrive dans la tête.

Elle perd son œil gauche, les os de sa face sont brisés en des dizaines de morceaux… s’en suit une lente et douloureuse reconstruction. Pour Fiorina, pas de président de la République à son chevet à l’hôpital comme pour Théo le banlieusard. Pas de comité Adama et de blocages gauchistes. « Trop seul pour qu’on te craigne, trop pâle pour qu’on te plaigne » chantait le groupe de rock identitaire Vae Victis, dans les années 90.

Les forces de l’ordre de son propre pays l’ont mutilée alors qu’elle entendait manifester pacifiquement. Des forces de l’ordre de plus en plus vues avant tout comme des forces de répression de toute contestation, de moins en moins aimées des citoyens, qui ressentent l’injustice du matraquage routier, de la répression sociale, syndicale, comparée au laxisme dont font preuve les autorités (police en tête) face aux révoltes dans les banlieues, face à l’explosion de la violence gratuite dans tout le pays.

Cette histoire, ce drame, vécu ce 8 décembre 2018, Fiorina le raconte, dans un livre choc, Tir à vue (Via Romana). Un livre qui ne peut pas laisser indifférent. Un livre que n’a sans doute pas lu François Ruffin, voisin de Fiorina et prétendu soutien des Gilets jaunes qui n’a jamais eu le moindre mot de sympathie et de compassion vis-à-vis de la jeune femme.

Un livre que nous avons lu, et sur lequel nous avons interrogé Fiorina Lignier. Pour comprendre, pour faire comprendre, ce qui a amené une jeune femme libre et rebelle, de 20 ans, à vouloir manifester contre l’injustice sociale en France, un jour de décembre, avant de tomber sous les tirs de grenades des sbires aux ordres d’Emmanuel Macron. Entretien choc.

Breizh-info.com : Pourquoi avoir dédié ce livre à Macron et à Castaner ?

Fiorina Lignier : Il faut bien comprendre que le maintien de l’ordre en France n’avait jamais fait autant de victimes depuis plus de 50 ans. Si le nombre de manifestants blessés a explosé (plus de 2 500 recensés, dont 200 graves), c’est parce que le pouvoir l’a souhaité. Macron a ordonné la répression, le ministre de l’intérieur Castaner l’a mise en œuvre (avec l’aide de Nuñez). C’était leur volonté de faire des blessés, j’ai perdu un œil, mon livre leur est donc forcément dédié. Ils ont changé ma vie, je pouvais bien leur mettre un petit mot au début du livre !

Breizh-info.com : Pourquoi avez-vous souhaité témoigner, dans ce livre, de ce qui vous est arrivé, ce 8 décembre 2018, et des conséquences de cette violente attaque policière dont vous avez été victime ?

Fiorina Lignier : On ne sait pas ce qui sera retenu du mouvement des Gilets jaunes, quelle sera la « version officielle » dans 20 ans. Et bien ce livre se veut comme une trace. Mon fiancé Jacob s’est chargé d’écrire plusieurs chapitres sur : la répression policière, judiciaire, le traitement médiatique, qui sont les Gilets jaunes, comment le mouvement a été récupéré par la gauche… Ainsi il existera une version écrite par la France d’en bas qui a vécu le mouvement avant que les sociologues gauchistes ne viennent réécrire leur version de l’histoire.
Ensuite, je devais témoigner pour que les gens se rendent compte de ce que c’est de perdre un œil. Nous sommes en France : pays dit démocratique et avec un président du « nouveau monde », et pourtant le pouvoir a fait éborgner 26 manifestants, et le pire dans tout ça ? Nous n’étions pas des personnes violentes qui s’en prenaient aux forces de l’ordre. Comment l’accepter ? Le comprendre ? La presse subventionnée a voulu cacher les blessés pendants plusieurs mois, et bien ce livre c’est l’occasion pour moi de m’exprimer. Je ne souhaite pas parler au nom de tous les Gilets jaunes éborgnés, mais je sais qu’ils se retrouveront, au moins dans une partie, de ce que je raconte.

Breizh-info.com : Votre profil politique ne correspond pas vraiment à l’image des Gilets jaunes que voulaient donner presse mainstream, extrême gauche et antifas. Est-ce selon vous une des raisons pour lesquelles il y a eu une forme d’omerta autour de votre histoire ?

Fiorina Lignier : Le profil des Gilets jaunes a changé au cours du mouvement. Mais il est vrai que dès le mois de janvier, les milices d’extrême gauche ont fait la police politique au sein des cortèges, choisissant qui peut ou non y participer et une part des Gilets jaunes de la première heure a cessé de participer au mouvement. Au sujet des médias du système, ils ont tout d’abord commencé pendant deux mois à faire comme s’il n’y avait pas de blessés. C’est un sujet qui n’était pas abordé. Ensuite, ont-ils fait un choix dans la médiatisation des blessés ? Difficile à dire. En tout cas quand ils parlaient de moi, ils n’oubliaient pas de dire que j’étais proche de « l’extrême droite ».

Breizh-info.com : En quoi par ailleurs les médias mainstream n’ont-ils pas joué leur rôle de contre-pouvoir ? Comment expliquez-vous qu’ils tentent de le faire lorsqu’il s’agit de révoltes dans d’autres pays, jamais en France ? A contrario, vous remerciez de nombreux médias alternatifs dans votre livre…

Fiorina Lignier : Les médias du système n’ont pas joué leur rôle de contre-pouvoir car, alors même qu’ils voyaient ce qu’il se passait, ils n’ont rien dit de la terrible répression policière qui frappait les Gilets jaunes. Rappelez-vous de l’affaire Théo, ce délinquant noir qui avait été accidentellement blessé par des policiers alors qu’il les attaquait, et bien la presse avait unanimement pris parti dés le lendemain pour ce « jeune ». Un des Gilets jaunes blessé a-t-il eu le droit à la une de Libération comme lui ? Non. La presse s’est-elle alarmée de la répression judiciaire du mouvement ? Des milliers d’arrestations « préventives » ? Du fichage d’opposants politiques ? Non. Il y a bien eu quelques articles, mais pas à la hauteur de la gravité des faits. Imaginez si Trump, Poutine, Orban… réprimaient de la sorte un mouvement social, la presse française serait en branle-bas de combat. Là, c’est Macron qui ordonne ça, du coup c’est tolérable. J’explique dans mon livre les raisons qui ont fait que la presse s’est montré silencieuse sur ces questions.
Au sujet des révoltes étrangères, c’est l’amour de l’autre tout simplement. Les peuples d’ailleurs qui se soulèvent c’est bien, mais les gueux de la France d’en bas, surtout pas, en plus ils montent à Paris, horreur. Mais heureusement la presse alternative (dont Breizh Info) a dénoncé avec vigueur les agissements du pouvoir, et a présenté les Gilets jaunes sous un jour plus positif que la presse mainstream.

Breizh-info.com : Parlez-nous de la solidarité, importante, dont vous avez tout de même bénéficié ?

Fiorina Lignier : Je suis blessée le 8 décembre, dans les jours qui suivent le lanceur d’alerte Damien Rieu met en place une cagnotte pour me soutenir. Plus de 2 500 donateurs vont y participer. Je voudrais ici remercier Damien Rieu et tous les donateurs, vous m’avez permis de faire face aux milliers d’euros de dépenses qui ont suivi cette année à cause de ma blessure. Mais ça ne s’arrête pas là, l’association Solidarité pour tous m’est venue en aide pour la procédure judiciaire qui est en cours. Merci à sa présidente Anne-Laure Blanc et aux donateurs nombreux qui vont me permettre d’assurer sereinement et avec un avocat de qualité, ma défense. Il y a aussi eu les personnalités politiques en plus des milliers d’anonymes qui m’ont apporté leur soutien comme : Jean-Marie Le Pen, Bardella, Le Gallou, Lancelin, Mariani…

Breizh-info.com : Parlez-nous également de l’incroyable qualité des services médicaux et hospitaliers qui se sont occupés de vous soigner et de vous « reconstruire » ?

Fiorina Lignier : J’ai été très impressionnée en effet par la talent des chirurgiens maxillo-faciaux qui ont reconstruit la moitié de mon visage. Du premier coup, ils ont réussi à rendre ma face gauche éclatée en des dizaines de morceaux, identique à la droite. Ils ont dû implanter 7 plaques de titane dans mon visage pour arriver à ce résultat, ceci sans me faire de nouvelles cicatrices (ils sont passés par le point d’impact de la grenade). Aujourd’hui presque un an après, on ne voit plus aucune différence entre les deux cotés de mon visage. Seule moi, quand je passe ma main dessus, je sens un peu les plaques.

Breizh-info.com : Le fait que vous été totalement abandonnée par la gauche et l’extrême gauche est-elle révélatrice de quelque chose selon vous ?

Fiorina Lignier : Totalement non, car je souligne qu’il y avait quand même Aude Lancelin, mais elle était bien seule en effet. Est-ce une réaction révélatrice ? Et bien non, à vrai dire je ne m’attendais pas du tout à leur soutien. Ils ont fait preuve de sectarisme comme toujours. Leur compassion va aux blessés en fonction de leur couleur politique. Je n’oublierai pas les propos de certains militants de gauche, de la France Insoumise par exemple, qui se sont réjouis de la perte de mon œil ou de l’échec de mes dernières opérations car j’étais « une sale facho ». Souvent encore, quand je tweet, j’ai des commentaires disant que j’aurais du mourir ce jour-là ou perdre mon dernier œil.

Breizh-info.com : Les policiers qui vous ont massacré le visage vont-ils être inquiétés ?

Fiorina Lignier : Difficile à dire, j’espère pouvoir me retrouver face à eux un jour. Mais il est probable qu’ils s’en sortent sans aucune sanction.

Breizh-info.com : Comment parvenez-vous à vous reconstruire aujourd’hui ?

Fiorina Lignier : Baisser les bras ce serait les faire gagner. Le pouvoir m’a pris un an de ma vie, je ne souhaite pas leur en donner plus. J’ai 21 ans, je vais m’habituer à vivre avec un seul œil, le plus dur aujourd’hui ce sont les douleurs qui sont présentes quotidiennement depuis un an maintenant. J’attends avec hâte une cinquième opération (prévue en février) qui j’espère me soulagera enfin. Il est pesant pour moi d’être encore incapable de retourner à la fac, d’être toujours enfermée chez moi capable de rien…

Mais je suis fière de ne pas avoir abandonné. Aujourd’hui, malgré toutes les épreuves que j’ai traversées, je publie un livre, Tir à Vue aux éditions Via Romana, sur mon histoire et ma vision des Gilets jaunes. Dans cette années difficile, j’aurais au moins accompli ça.

Pour commander l’ouvrage tout en soutenant l’éditeur, c’est ici.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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