Thierry Lentz : « Je suis un peu fatigué et déçu d’entendre dire autant de bêtises péremptoires sur Napoléon » [Interview]

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Nous poursuivons notre focus sur le bicentenaire de la mort de Napoléon, qui sera commémoré le 5 mai 2021. Avec cette fois-ci un autre ouvrage qui devrait trouver une bonne place dans la bibliothèque des férus d’histoire napoléonienne, mais surtout chez ceux qui n’en peuvent plus du « Napoléon Bashing » de ces dernières années : Avec Pour Napoléon, à paraitre aux éditions Perrin, Thierry Lentz, directeur depuis 2000 de la fondation Napoléon et auteur de multiples ouvrages de référence sur le sujet, entend remettre l’histoire à l’endroit (et les points sur les i) au sujet de Napoléon.

Voici la présentation du livre, à paraitre début mars, par son éditeur (à commander ici) :

Y en a marre ! Marre de ces équipes de la hargne, de la rogne et de la grogne contre Napoléon ! Le coup de gueule d’un historien en colère. Exaspéré par les polémiques qui surgissent à tout bout de champ sur Napoléon, relatives particulièrement à l’esclavage, au patriarcat, à sa dictature ou aux guerres que l’empereur a menées, Thierry Lentz y répond dans cet essai argumenté, au ton vif et personnel. Vingt chapitres très enlevés pulvérisent les faux procès, fondés pour la plupart sur l’ignorance et l’anachronisme, parfois sur l’aveuglement idéologique et la bien-pensance, voire la haine de la France et de son histoire, devant laquelle les politiques se courbent trop souvent. Surtout, l’historien impeccable, sans défendre systématiquement Napoléon, rappelle le rôle décisif et pérenne tenu par le Consulat et l’Empire dans la construction de la France contemporaine, jusque dans notre présent et notre intimité. Oui, Napoléon vit en nous, et les Français, dans leur ensemble, ne s’y trompent pas, qui reconnaissent en lui un héros national, avant et à côté de Charles de Gaulle.

Pour en discuter, nous avons posé quelques questions à Thierry Lentz :

Breizh-info.com : « Pour Napoléon » est un ouvrage beaucoup plus personnel que le dictionnaire historique que vous avez publié fin 2020. On sent chez vous un ras le bol des critiques, anachronismes et même diffamations visant le personnage de Napoléon ?

Thierry Lentz : C’est un peu ça. Sans être découragé, je suis un peu fatigué et déçu d’entendre dire autant de bêtises péremptoires sur Napoléon, y compris de la bouche de personnes dont on pourrait penser qu’elles ont un bagage historique. C’est un peu comme si le travail de dizaines d’historiens, dont moi, apporté à la connaissance et à la réflexion sur la période napoléonienne ne servait à rien. J’ajoute que les « attaques » contre ce personnage unique et si important de notre histoire relève aussi des habituelles autoflagellations et demandes de repentance qui, à tout bout de champ, nous somment de renoncer au plaisir de chercher et d’apprendre. Ceci étant dit, malgré son titre volontairement provocateur, mon essai n’est pas une défense de Napoléon mais une tentative d’expliquer pourquoi on ne peut pas le réduire aux « sensibilités contemporaines ».

Breizh-info.com : Quels sont les écueils, plus militants que relevant d’un vrai travail d’historien, que vous avez pu relever au sujet de Napoléon ?

Thierry Lentz : Entre les historiens, toutes les divergences peuvent être discutées, confrontées et on peut même faire un constat de désaccord. C’est même un peu l’essence du métier. L’ambiance n’est pas la même avec les militants de causes qui, disons-le tout de suite, peuvent être nobles… mais n’ont rien à faire avec la réflexion, la connaissance et l’évaluation sereine de notre histoire en général. La question qui revient très souvent depuis une quinzaine d’années est, vous le savez, celle du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, en 1802.

C’est évidemment une décision qui révulse le contemporain mais qui, dans le cadre historique, doit être remise dans son contexte, doit être expliquée, ce qui ne veut pas dire être justifiée ou « excusée ». Il faut pour cela accepter de se replonger dans l’époque et ses mentalités. Il est par ailleurs faux de dire que les historiens de Napoléon ont caché cet aspect plus sombre du personnage. Il y a longtemps que tous les livres sur le Consulat en parlent.

Breizh-info.com : L’idéologie (quasi religieuse) républicaine a-t-elle influencé dans cette détestation de Napoléon qu’ont certains historiens et/ou militant (on pense à Alexis Corbière déclarant que Napoléon avait tué la République) ?

Thierry Lentz : Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, M. Corbière a été professeur d’histoire et il est étonnant qu’il assène de telles contre-vérité. Il est sans doute influencé par la sacralisation du mot « république », qui est devenu un mot-valise. Selon lui, le concept de république aurait été bien assis au début du XIXe siècle, comme s’il y avait eu un déterminisme devant immanquablement mener la France au régime représentatif et parlementaire. Or, c’est bien plus complexe que cela. Tant au moment du coup d’Etat de Brumaire qu’à celui de la proclamation de l’Empire, la république était encore « la chose publique », qui n’avait aucune implication sur les institutions. On ajoutera pour la bonne bouche que, en 1804, Napoléon fut proclamé « empereur de la République », ce qui en soi inviterait déjà à une réflexion approfondie. J’invite M. Corbière à en débattre avec moi lorsqu’il le souhaitera.

Breizh-info.com : Le 5 mai 2021, nous commémorerons le bicentenaire de sa mort. Comment expliquez vous que le personnage ne laisse toujours pas aujourd’hui indifférent, y compris 200 ans après sa mort ?

Thierry Lentz : Bien plus encore que dans notre histoire, dans notre imaginaire ou même dans nos études historiques, Napoléon est quasiment « en nous ». Il habite, grâce à ses Codes, notre vie sociale et politique. Il a forgé notre façon d’être citoyens. Ajoutons que ses institutions sont encore celles de notre pays. Une fois qu’on a dit cela, il reste à étudier les fondements, l’idéologie de ces apports, sans rien éluder mais aussi sans jeter le bébé avec l’eau du bain, si j’ose dire. Ce faisant, notre histoire pourrait nous unir au lieu de creuser encore un peu plus nos divisions. Qui plus est sur une période qui passionne nos contemporains qui veulent toujours en savoir plus sur Napoléon et ses quinze ans de gouvernement. Avec ses ombres mais aussi ses côtés ensoleillés qui contribuent à la réputation de la France dans le monde et aussi, pourquoi pas, à notre fierté d’être Français.

Breizh-info.com : En quoi est-il important de commémorer ce bicentenaire ?  Napoléon est-il encore correctement enseigné dans les différents niveaux de notre système éducatif en France, ou bien est-il petit à petit effacé « comme tout le reste » ?

Thierry Lentz : Le bicentenaire est une occasion de commémoration, certes, mais c’est aussi un moment propice à faire connaître les travaux historiques et à réapprendre notre histoire, modernisée sur ce point de façon spectaculaire depuis plusieurs décennies. L’Education nationale l’a d’ailleurs bien compris : les nouveaux programmes font une bien plus large place que par le passé récent à l’histoire du XIXe siècle français qui est bien plus la matrice de notre époque qu’aucun autre sujet. Napoléon est loin d’être effacé. La preuve en est que malgré le dédain de l’enseignement depuis le milieu des années 1970, il reste un sujet primordial.

Breizh-info.com : Quelle relation a eu Napoléon avec la Bretagne, dont la légende rapport qu’il serait originaire ?

Thierry Lentz : Avec l’Ouest en général et la Bretagne en particulier, Napoléon a essayé de panser les plaies de la Révolution et de la guerre civile. Il l’a fait en maniant la carotte et le bâton. Le bâton d’abord, avec des opérations militaires parfois brutale en 1800 et 1801. La carotte avec la paix des braves et l’amnistie des émigrés, immédiatement suivie par une politique de retour au calme, de développement économique et urbain. Je vous décevrais peut-être en vous disant qu’il ne l’a pas fait parce qu’il avait des origines bretonnes. Il est sans conteste né à Ajaccio, Marbeuf n’est pas son père et Mme Mère n’est jamais venue en Bretagne… et n’y a donc pas accouché. Mais vous voyez : on aime tellement Napoléon qu’on voudrait qu’il soit né chez soi.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

 

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5 Commentaires

  1. Dans son livre « L’âme de Napoléon », Léon Bloy écrit :

    « Il n’y a pas un être humain capable de dire ce qu’il est avec certitude. Nul ne sait ce qu’il est venu faire en ce monde, à quoi correspondent ses actes, ses sentiments, ses pensées ; qui sont ses plus proches parmi les hommes, ni quel est son nom véritable, son impérissable nom dans le registre de la Lumière.

    Empereur ou débardeur NUL NE SAIT son fardeau ni sa couronne…

    De toute éternité Dieu sait qu’a une certaine minute connue de Lui seul, tel ou tel homme accomplira librement un acte nécessaire. Incompréhensible accord du Libre Arbitre et de la Prescience. Les intelligences les plus lumineuses n’ont jamais pu aller au-delà de cette limite. Dans un tel état l’Homme intégral, ne devant être, selon la Parole créatrice, qu’une ressemblance ou une image, renouvelable par un milliard d’âmes à chaque génération, est donc forcé de l’être toujours, quoi qu’il fasse, et de préparer ainsi, peu à peu, dans le crépuscule de l’Histoire, un avènement inimaginable.

    Il y a, sans doute, les bons et les méchants, et la Croix du Rédempteur est toujours là ; mais les uns et les autres font strictement ce qui est prévu et ne peuvent pas faire autre chose, ne naissant et ne subsistant que pour surcharger le Texte mystérieux, en multipliant à l’infini les figures et les caractères symboliques.

    Napoléon est le plus visible de ces caractères indéchiffrables, la plus haute de ces figures et c’est pour cela qu’il a tant étonné le monde…

    Qu’était-il donc venu faire en cette France du XVIIIème siècle qui ne le prévoyait certes pas et l’attendait moins encore ?

    Qu’était-il donc venu faire en cette France du XVIIIème siècle ?…

    Rien d’autre que ceci :

    UN GESTE DE DIEU PAR LES FRANCS,

    pour que les hommes de toute la terre n’oubliassent pas qu’il y a vraiment un Dieu et qu’il doit venir comme un larron, à l’heure qu’on ne sait pas, en compagnie d’un Étonnement définitif qui procurera l’exinanition de l’univers. Il convenait sans doute que ce geste fût accompli par un homme qui croyait à peine en Dieu et ne connaissait pas ses Commandements. N’ayant pas l’investiture d’un Patriarche ni d’un Prophète, il importait qu’il fût inconscient de sa Mission, autant qu’une tempête ou un tremblement de terre, au point de pouvoir être assimilé par ses ennemis à un Antéchrist ou à un démon. Il fallait surtout et avant tout que, par lui, fût consommée la Révolution française, l’irréparable ruine de l’ancien monde. Evidemment Dieu n’en voulait plus de cet ancien monde. Il voulait des choses nouvelles et il fallait un Napoléon pour les instaurer. Exode qui coûta la vie à des millions d’hommes… »

  2. Très bonne discussion sur Napoléon. Elle remet à sa place Napoléon, l’empereur de la république, la « res publica », la chose du peuple, la nation française, avec ses frontières, ses limites et et ses beautés. C’est l’héritage que nous ont laissée nos anciens. Nous avons le devoir de le laisser intact, et encore meilleur, à nos enfants. C’est ça la France

  3. Pour avoir vécu dans divers pays d’Europe, je puis affirmer que les Autochtones parfaitement éduqués et instruits avaient toujours tenu à faire savoir que Napoléon avait laissé un très mauvais souvenir de son passage.

    • En effet, il est facile de goûter à ce rejet, aussi sincère que cohérent. Et en France il serait intéressant pour certaines soi disant élites de laisser dernière ce complexe de supériorité digne du XIXème siècle, de prendre place dans le nouveau millénaire et de respecter les peuples, en France, en Europe et ailleurs. C’est peut être aussi ça l’héritage de Napoléon: apprendre de ses dérives tout autant que contempler ses victoires.

  4. Quant au rétablissement de l’esclavage dans des possessions françaises, je me demande si cette mesure n’est pas passée, à l’époque, relativement inaperçue, au moins en métropole….

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