Napoléon : « Ma vie est un roman »

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Ce mot, peut-être apocryphe, ne manque pas, de toute façon, de justesse. C’est d’ailleurs pourquoi Napoléon Bonaparte a autant séduit les romanciers que les historiens. Avec souvent plus d’acuité. Au premier rang, Stendhal qui écrit sa « Vie de Napoléon » en 1818, trois avant la mort du proscrit.

Henri Beyle qui devait à son cousin Pierre Daru, haut fonctionnaire impérial, une charge de commissaire de guerre ne mena pas sa carrière au pas de charge. Plus enclin à succomber à tout ce qui suscitait son fameux « éblouissement », il ne prit la plume qu’avec retard. En 1812, Daru l’arracha à l’Italie, à ses amours pour suivre la Grande armée en Russie. Civil parmi les militaires, il sauva sa peau non sans avoir tiré satisfaction (esthétique) du « plus bel incendie du monde » à Moscou.

En 1814, après l’abdication de Napoléon, aux Cent Jours, il se tint en retrait, désabusé. Il reprit du service après que Germaine de Staël eut « outragé » Napoléon dans ses « Considérations… sur la Révolution française ».

L’âme du monde 

Il réagit non par engagement politique (il n’était en rien un bonapartiste) mais en scrutateur d’une vie hors du commun qui avait fait de l’empereur des Français « l’âme du monde » comme l’avait vu Friedrich Hegel, en 1806.

Ce qui donne une « Vie de Napoléon » où le brio de Stendhal, sa force d’écriture (sèche, incisive) livrent un portrait sans fard. Car la critique n’est pas absente, loin de là, justifiée ou exagérée mais là n’est pas l’essentiel.

Napoléon Bonaparte, par Job. DR

Stendhal fait de Napoléon l’homme que personne n’attendait, l’aléa par excellence qui tord le cou à toutes les projections linéaires de l’histoire. Napoléon est romanesque puisque imprévisible.

Sa première campagne d’Italie le révéla :

« Aucun général des temps anciens ou modernes n’a gagné autant de grandes batailles en aussi peu de temps, avec des moyens aussi faibles et sur des ennemis aussi puissants. Un jeune homme de vingt-six-ans se trouve avoir effacé en une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric. »

Puis vient l’expédition d’Egypte :

« D’ailleurs, la conquête de l’Egypte était faite pour éblouir une âme élevée, pleine de plans romanesques et passionnée par les entreprises extraordinaires. « Songez que, du haut de ces pyramides, trente siècles nous contemplent », disait-il quelques mois plus tard à son armée. »

La suite est moins romanesque, mais tout de même, il s’échappe de l’Egypte avec une poignée de fidèles, c’est quitte ou double. Il lui faut chasser « le gouvernement d’une douzaine de voleurs, lâches et traîtres », le Directoire.

Le romanesque s’estompe avec le Grand consulat, cette refonte de la France qui allie l’utile et le nécessaire de la monarchie et de la république. Son « despotisme militaire », il le transcende par l’avènement d’un système impérial qui vient de Rome. Pour Stendhal, « Napoléon est donc un tyran du 19ème siècle. Qui dit tyran, dit esprit supérieur, et il ne se peut pas qu’un génie supérieur ne respire, même sans s’en douter, le bon sens qui est répandu dans l’air. »

Campagne de France, en 1814 par Ernest Meissonier,

Le romanesque revient au galop avec l’entrée en Russie, en 1812. En termes simples, géopolitiques, il fallait prendre Saint-Pétersbourg, il marcha sur Moscou, porte de l’Asie, le rêve d’une domination continentale jusqu’au Pacifique. Très au-dessus de ses forces :

« Napoléon disait : « Si je réussis avec la Russie, je suis maître du monde » Il se laissa vaincre, non par les hommes, mais par son orgueil et par le climat. »

Le romanesque, c’est la fin. Sans moyens militaires, il chasse Louis XVIII, renoue avec ses origines révolutionnaires, défie l’Europe et perd tout.

François Joseph Sandmann, Napoléon à Sainte-Hélène,

Sainte-Hélène n’était pas son choix, on s’en doute. Il a cru à un traitement honorable, on l’a trompé. Il pouvait gagner les Etats-Unis, rejoindre son frère aîné, Joseph, le piteux roi d’Espagne qui allait vivre là une retraite confortable. Il n’y pensa pas un instant. Il avait lu et relu Plutarque, La Vie des hommes illustres. Il se voyait en ultime avatar de ces demi-dieux et héros. Il voulait finir en Thémistocle ou en Caton l’Ancien.

Après tout, n’avait-t-il pas été, deux décennies durant ou presque, « l’âme du monde ».

Jean-Joël Brégeon

* Stendhal, Vie de Napoléon, Paris, Payot, 2006.

Crédit photo : DR
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2 Commentaires

  1. Deux siècles, exactement, après la mort de l’Empereur des Français on est dans un autre climat, notamment en ce qui concerne l’enthousiasme.

    Léon Bloy écrit ceci dans son ouvrage « L’âme de napoléon » à propos du retour de la dépouille de l’empereur des Français, en France :

    « Depuis le 5 mai 1821, son Europe, d’ailleurs, n’était plus à reconnaître. Les infâmes et ridicules Bourbons dits de la Branche aînée, supplantateurs de sa gloire avaient été vomis. Les porte-couronnes qui furent ses contemporains ou ses domestiques croupissaient sur terre ou sous terre et rien ne s’était accompli dans le monde qui méritât quelque attention. Les débris de plus en plus rares de sa Grande Armée étaient mal persuadés de sa fin et se cramponnaient en espérant un autre retour.

    On ne peut se passer complètement de Beauté et c’était vraiment trop ignoble de subsister dans les ordures légitimes ou illégitimes balayées de toute l’Europe sur la pauvre France à partir de 1815.

    De tout le cérémonial de 1812, émondé du transitoire, il ne restait que ceci :

    La porte, quelque temps fermée sur une multitude pantelante et silencieuse, s’ouvrit toute grande et la voix grave d’un vétéran de Wagram ou de Moscou fit entendre ce simple mot : l’EMPEREUR! »

    On a dit que plusieurs personnes s’évanouirent d’enthousiasme en voyant entrer le cercueil.

    Il me semble que cela est plus grand que Dresde et que ce dernier triomphe est incomparable. Ce qui revenait alors ce n’était pas seulement les reliques infiniment précieuses d’un homme dont la grandeur avait paru égaler celle d’un saint, c’était le Globe impérial dans la main du Maître qui avait été l’âme de la France plus qu’aucun autre héros ou prince en n’importe quel temps de son histoire. »

    Comme quoi un cadavre peut susciter l’enthousiasme, ce qui n’est pas le cas de certains vivants dont nous tairons les noms…

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