Toussaint Louverture. Le héros noir était-il propriétaire d’esclaves ?

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Interrogée sur ce point troublant par Stéphane Bern, Rokhaya Diallo dédramatise : avant la Révolution, c’est vrai, Louverture a « développé plusieurs affaires qui lui ont valu un statut économique enviable pour l’époque » (Secrets d’Histoire du 10 mai 2021, toujours disponible en replay sur France 3).

 La passionaria décoloniale n’en dira pas plus, pas plus que les autres intervenants de l’émission, soucieux de positiver la mémoire de l’icône identitaire noire (1). Napoléon est déboulonné à Rouen, sans égard pour les aspects progressistes de son règne. Dans le même temps, la télé française promeut Toussaint Louverture comme figure indiscutable de l’abolition de l’esclavage, alors qu’il l’a pratiqué en personne pendant une vingtaine d’années.  

Louverture, c’est-à-dire l’opportuniste ?

Car c’est établi. Toussaint Bréda, plus tard surnommé Louverture, possédait au moment où éclate la Révolution française de 10 à 20 esclaves, qu’il faisait travailler dans sa plantation de café. Et il n’était pas une exception : à Haïti, alors colonie française sous le nom de Saint-Domingue, les « libres de couleur » possédaient 125 000 esclaves, contre 375 000 pour les maîtres blancs. 

Affranchi par son maître vers l’âge de 36 ans, sachant lire et écrire, Toussaint avait assez de qualités et de relations pour obtenir les crédits nécessaires à l’acquisition de terres et de main d’œuvre. Il devait être très aisé, beaucoup plus à l’aise en tout cas que le famélique Buonaparte, boursier à Autun à la même période.

Loin d’être anecdotique ou de se résumer à un péché de jeunesse (Toussaint a déjà la cinquantaine), ce fait est capital pour comprendre son positionnement à partir de 1791. 

C’est alors que commence la première grande révolte d’esclaves victorieuse des temps modernes.

Sa couleur de peau permet à Toussaint de rejoindre les insurgés, mais sans en partager la haine viscérale pour les anciens maîtres. Au tout début des tueries, il sauve la vie de celui qui l’a affranchi 20 ans plus tôt. Plus tard, il rejoint le camp de la France républicaine qui le fait général. Dans la République déliquescente du Directoire, il joue enfin sa carte personnelle et comme Bonaparte intrigue pour le pouvoir. 

Il est devenu l’homme fort de Saint-Domingue, garant de l’ordre et ouvert à tous. Telle est l’origine de son surnom : sa capacité à se créer des ouvertures, des opportunités, sur le champ de bataille comme dans la société.  Il garde ainsi contact avec les ci-devant propriétaires de la plantation qui l’a vu naître ; il en noue avec Joséphine de Beauharnais qui espère elle aussi remettre la main sur les domaines que sa famille détenait dans la colonie.

Remettre les plantations en ordre de marche

En 1801, Toussaint Louverture, autodésigné « gouverneur à vie« , proclame la Constitution de la Colonie de Saint-Domingue, qui a un style incontestablement napoléonien. 

L’esclavage est aboli (article 3) mais  » tout changement de domicile de la part des cultivateurs entraîne la ruine des cultures. Pour réprimer un vice aussi funeste à la colonie que contraire à l’ordre public, le gouverneur fait tous règlements de police que les circonstances nécessitent » (article 16).

Les maîtres de plantation qui ont fui sont encouragés à revenir, avec leurs capitaux et leurs compétences. « Les propriétaires absents, pour quelque cause que ce soit, conservent tous leurs droits sur les biens à eux appartenant et situés dans la colonie ; il leur suffira, pour obtenir la mainlevée du séquestre qui y aurait été posé, de représenter leurs titres de propriété et, à défaut de titres, des actes supplétifs dont la loi détermine la formule. » (article 73)

Toussaint Louverture leur demande de se comporter à l’avenir en patrons modèle : « Chaque habitation est une manufacture qui exige une réunion de cultivateurs et ouvriers ; c’est l’asile tranquille d’une active et constante famille, dont le propriétaire du sol ou son représentant est nécessairement le père. » (article 15)

Les anciens esclaves, devenus ouvriers agricoles, seront subordonnés mais participeront aux bénéfices : « Chaque cultivateur et ouvrier est membre de la famille et portionnaire dans les revenus. » (article 16)

Napoléon refuse l’offre d’alliance de son alter-ego haïtien

Toussaint Louverture adresse cette constitution à Bonaparte qui y répond par l’envoi d’une armada. Celle-ci reprend le contrôle de l’île et Louverture est emprisonné au Fort de Joux (Franche-Comté) où il meurt en 1803.

Mais le rétablissement pur et simple de l’esclavage (1802) provoque une nouvelle révolte et la perte définitive de Saint-Domingue (1804). Sur le plan strictement économique, l’indépendance d’Haïti a été indolore pour la métropole, elle lui a même profité : pour remplacer la canne à sucre, Napoléon encourage la betterave sucrière qui devient une richesse du nord de la France.  Sur le plan politique au contraire, c’est le premier échec majeur de Napoléon, entrainant la vente de la Louisiane (1803) et la renonciation à ses rêves d’empire euro-américain.

 C’est une des rares erreurs d’appréciation que reconnaîtra Napoléon dans ses mémoires dictées à Sainte-Hélène : « C’était une grande faute que de vouloir soumettre Saint-Domingue par la force : je devais me contenter de la gouverner par Toussaint » (Mémorial de Sainte-Hélène).

E.P.

1) Parmi les affirmations des témoins de l’émission, en contradiction avec l’historiographie documentée : « les négriers descendaient en Afrique comme dans un aquarium », entretenant sur place des « rabatteurs » en guenille, qu’ils récompensaient avec de la « bimbeloterie »; « Les blancs, les esclavagistes » (un synonyme) auraient déporté jusqu’à 15 millions d’Africains ; une esclave de Saint-Domingue aurait été brûlée vive dans un four pour avoir apporté un poulet trop cuit à la table de sa maîtresse, Mme de Chancy (?) ; l’auteur Julien-Joseph Virey aurait eu plus d’influence sur l’opinion de l’époque que Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot et Condorcet réunis…

Photo d’illustration : DR
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3 Commentaires

  1. Merci pour cette utile mise au point. Pour la gauche française, et spécialement nantaise, ce qui concerne cette période à Haïti ne relève pas de l’histoire mais de la foi pure et simple. On sanctifie ou l’on diabolise ses personnages selon la couleur de leur peau, et l’on ne retient de leur parcours personnel que le moment qu’on choisit, en oubliant le reste — abus, trahisons, retournements de veste… (de même qu’on ne retient de Pétain que Vichy et non Verdun). On oublie aussi que la première considération de la Convention puis de Napoléon n’était pas la légitimité ou non de l’esclavage mais la guerre contre les Anglais. Lesquels ont occupé une partie de Saint-Domingue de 1794 à 1798.

  2. Cette histoire me fait penser à l’histoire de l’esclave Furcy Madeleine sur l’île de la Réunion.
    En 2020, j’ai eu l’occasion de visiter le musée de Villèle, ancienne plantation et exploitation de sucre.
    L’exposition « L’étrange histoire de Furcy Madeleine, 1786-1856 » y était visible.

    Furcy Madeleine est un symbole de la lutte pour la liberté des esclaves réunionnais.
    Or dans cette exposition même, on apprenait que Furcy Madeleine, exilé à l’île Maurice possédait lui-même quelques esclaves.

    Je suis toujours étonné que les thuriféraires de la cause esclavagiste n’arrivent pas à trouver d’icône sans tâches. Peut-être qu’il n’y en a pas !

  3. il y a même une rue « madame payet » à cayenne (ville où réside ch taubira) noire qui avait épousé un propriétaire et qui a la mort de celui ci hérita sans d’ailleurs affranchir ses esclaves

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