Aux origines de la Bretagne, une invasion migratoire ?

A LA UNE

L’originalité de la Bretagne vient de son peuplement par l’immigration massive de Celtes de Grande-Bretagne, à l’époque où les invasions barbares emportaient l’Empire romain.

Dans un livre qui a fait date dans les années 60 et qui a été réédité en 2019 (« La colonisation de la Bretagne Armorique »), la chercheuse britannique Nora Chadwick insistait sur « la nature pacifique » de la venue de ces réfugiés, installés avec l’accord des autorités et plutôt bien accueillis par les natifs, dans un esprit déjà interceltique.

Pourtant, en confrontant chercheurs et sources littéraires et archéologiques, une autre image des débuts de la Bretagne peut se dessiner, plus brutale, et qui tourne au désavantage des premiers habitants trop naïfs.

Par ailleurs, une toute nouvelle étude basée sur l’ADN, qui vient d’être rendue publique par des chercheurs brestois et nantais, relance la question sur les origines nationales de la Bretagne.

La Bretagne, une naissance par temps barbares

 » Les Arborrykes ont signé un traité avec les Francs. Les légions bretonnes rejoindraient cette alliance dirigée contre les Wisigoths et les Saxons. »

Telle était en substance l’actualité de l’année 500 dans le nord de la Gaule, selon ce que rapporte le contemporain Procope de Césarée (vers 500-565), chroniqueur des « Guerres de Justinien ». Ce ressortissant de l’Empire byzantin, la principale puissance de l’époque, rend compte de la géopolitique tourmentée des territoires de l’ouest de l’ancien Empire romain.

Les « Arborrykes » désigneraient les Armoricains, c’est-à-dire les habitants gallo-romains de la péninsule que les Gaulois nommaient Aremorica (« le pays face à la mer »), les Gallo-Romains Armorica et que nous appelons Bretagne. A la tête des Gallo-Armoricains, un certain duc Eusébius, originaire de Vannes.

Ensuite viennent les Francs, menés par Clovis, qui ont déjà mis la main sur les plaines dévastées du nord de la Gaule. Attirés par les riches terres du sud de la Loire aux mains des Wisigoths, les Francs sont disposés à s’entendre avec les Armoricains, en les exonérant de tribut et en leur laissant leur propre classe dirigeante.

Enfin, plus inattendus, interviennent les « Bretons » : ce sont des ressortissants de l’île de Bretagne (l’actuelle Grande-Bretagne). Longtemps soldats fidèles à Rome, qui les a abandonnés dès 410, ils se gouvernent eux-mêmes et font bravement face aux migrations armées irlandaises et anglo-saxonnes. Des contingents de Bretons, militaires et civils, sont également présents sur le continent, formant des colonies éparses sur le Rhin, en Galice, en Normandie, sur la Loire et bien sûr en Armorique. Organisés en légions, les Bretons constituent vers 500 la force militaire non germanique la plus conséquente en Occident.

Vers 500, ces trois forces semblent DONC s’entendre, si l’on suit Procope tel qu’il est interprété par André Chédeville (« La Bretagne des Saints et des Rois », 1984).

Pourtant, vers 600, tout a changé. Les Gallo-Armoricains ont été rayés de la carte comme puissance politico-militaire. Les Francs eux-mêmes se mordent les doigts d’avoir fait confiance aux Bretons, qui deviennent pour eux une source de problèmes jusqu’à Charlemagne et même après. Quant aux Bretons, ils se sont purement et simplement emparés de la péninsule armoricaine, qui est alors rebaptisée « Bretagne » ou « Petite Bretagne ».

Mouvements migratoires au VIème siècle: les envahisseurs anglo-saxons (rouge) refoulent les indigènes celtes (en noir). Ces derniers vont faire subir le même sort aux Gallo-Romains en Armorique. Cette carte est approximative : elle correspond pour la Grande-Bretagne à l’an 500 et pour la Bretagne à l’an 600 à 630 environ; le royaume de Waroc (Morbihan) se voit réserver à tort le nom de « Brittanny ». Source : Briangotts https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1004911

L’Armorique vers 500 : une terre à prendre

Pour comprendre la tournure des évènements, il faut connaître l’état de ce qui s’appelait encore en 500 l’Armorique. Après un cycle de 200 ans de migrations armées dévastatrices, elle commençait tout juste à récupérer.

Le Finistère et les Côtes d’Armor avaient particulièrement souffert, les deux grandes villes, Carhaix et Corseul, n’étant plus que ruine. Plus à l’est, en Ille-et-Vilaine, en Morbihan et en Loire-Atlantique, des éléments de vie urbaine avaient survécu, avec Rennes, Vannes et Nantes. Cette dernière était alors aussi grosse que Paris : 16 hectares de surface derrière ses remparts, soit 400 mètres sur 400 mètres et quelques milliers d’habitants.

Un survol des campagnes nous aurait montré un même recul de la civilisation. L’étude des pollens de la tourbière du Yeun Ellez (Monts d’Arrée) révèle autour de 300 après Jésus-Christ un recul généralisé des cultures et un retour de la forêt, à des niveaux que les anciens Gaulois n’avaient pas connu. D’épais massifs couvraient alors 1/4 du Morbihan, 1/3 de la Loire-Atlantique, contrées les plus épargnées, soit 3 à 5 fois plus qu’aujourd’hui. Entre ces forêts, les landes dominaient les champs dans une proportion de 10 contre 1.

Quelques centaines de milliers d’habitants, soit 10 fois moins qu’aujourd’hui. Même le centre-Bretagne actuel, avec ses quelques 20 à 30 habitants au km2, est deux à trois fois plus peuplé que l’Armorique du Haut Moyen Age !

Statistiques issues de Noël-Yves Tonnerre, « Naissance de la Bretagne », 1994.

La preuve toponymique d’un grand remplacement

Pour leur part, les Bretons, qui débarquent chez leurs « chers alliés » armoricains, auraient été quelques dizaines de milliers, sur plusieurs siècles, avec une accélération significative dans la deuxième moitié du Vème siècle et un basculement entre 500 et 600.

L’archéologue Pierre-Rolland Giot avance des chiffres encore plus considérables, avec 100 000 migrants venus d’Outre-Manche pour la seule période 500-600, contre une population armoricaine de souche peut-être 2 à 3 fois supérieure (Pierre-Rolland Giot, « Combien d’Armoricains pour combien de Bretons ? », 1984).

De quoi faire la différence sur le terrain : c’est ce que prouve la révolution toponymique opérée dans cette portion de la Gaule romaine.

Les immigrants bretons ont en effet copié-collé les toponymes de leur territoire de départ, le Pays-de-Galle et la Cornouaille britanniques pour baptiser leurs implantations : des noms de lieux en Plou, Lan, Tré, Lis, qui forment encore aujourd’hui la base de la toponymie régionale, très originale par rapport au reste de la France.

De plus, ces toponymes bretons suivent une logique géographique. Occupant presque tout le terrain dans le Léon près des points de débarquement, ils restent archidominants dans le nord et l’ouest de la péninsule, zones les plus dévastées que les autorités leur ont abandonnées. Ils forment une vague puissante qui recouvre tout ou presque et vient s’échouer seulement aux abords de Vannes, de Rennes et de Nantes.

C’est aux abords de ces villes de l’Est que la toponymie redevient typiquement française. Blotties autour d’elles comme dans les jupes de leur mère, on trouve les communes en » é », comme Sévigné ou Vitré. Ce sont des formes qu’on retrouve ailleurs en Gaule, des noms de village gaulois et gallo-romains classiques : à l’origine ils se terminaient en acos et ont été peu à peu transformés par des locuteurs ayant adopté une langue romane. Ainsi Vitré a d’abord été Vitriacos, « la terre de Victorius ».

Dernière originalité de la toponymie bretonne, par rapport au reste de la France du nord : les communes en ac. Celles-ci sont présentes de façon isolée dans l’Ouest (Callac), un peu plus nombreuses dans l’intérieur des terres (Loudéac), enfin en très grand nombre du côté de la Rance et de la Vilaine, dans la zone tampon. Ces toponymes viennent aussi des noms gaulois en acos, mais leur prononciation serait restée plus celte, sous l’influence de la langue bretonne. Cela correspondrait à des habitants armoricains passés sous le contrôle des nouveaux arrivants.

La preuve ADN du remplacement

Une étude réalisée par Aude Saint Pierre (Université de Bretagne occidentale, Brest) et Christian Dina (Institut du Thorax, Nantes) relance la question sur le terrain de la génétique des populations. Publiée dans l’European Journal of Genetics en 2020 mais passée inaperçue, elle vient d’être médiatisée par Breizh Info, suivi Le Télégramme.

Elle révèle le particularisme génétique des Bretons par rapport au reste de la France et leur cousinage avec la Grande-Bretagne. Elle révèle aussi que cette proximité génétique est plus grande dans le nord-ouest (Brest) que dans le sud-est (Nantes) : une confirmation éclatante des enseignements de la toponymie.

Cette preuve ADN vient pencher en faveur des défenseurs de la thèse d’une immigration massive, contre ceux pour qui l’arrivée des Bretons n’a été qu’anecdotique, opposition qui divise l’historiographie bretonne depuis le XIXème (et même avant).

Du côté des « immigrationnistes », Bertrand d’Argentré, Dom Lobineau, Arthur de la Borderie, Aurélien de Courson, Joseph Loth… Du côté de « l’autochtonie gauloise », La Villemarqué, Nora Chadwick ou François Falc’hun pour qui le « breton est la forme moderne du gaulois » – sous-entendu : il n’y a pas eu de rupture au VIème siècle.

Une colonisation peut-elle être douce ?

Nora Chadwick assure que ce bouleversement démographique s’est fait sans drame.

Les Arrivants, dit-elle, commerçaient depuis longtemps avec leurs cousins d’Outre-Manche, or le commerce rapproche les peuples. Le gaulois était encore largement parlé et facilitait les contacts entre celtisants. Tout se faisait d’ailleurs avec l’accord des autorités romaines puis franques, de qui les Saints fondateurs de monastère auraient reçu des titres de propriété en bonne et due forme, ainsi que nous l’assurent des siècles plus tard les moines (de quoi appuyer leurs revendications foncières). Répondant aux vœux des autorités, les citoyens de base auraient eux aussi débordé d’enthousiasme, selon les mêmes sources dignes de foi : l’auteur de « la Vie de Saint Théliau » décrit l’arrivée sur le rivage du missionnaire avec toute sa smalah, « chez les habitants de l’Armorique, qui lui firent un accueil empressé » (cité par Arthur de La Borderie, « Etudes historiques bretonnes », 1884).

En réalité, on sait peu de choses sur le vivre ensemble à long terme entre les uns et les autres. Des traces de fortifications rurales entre Quintin et Callac (Vème siècle), mises en évidence par Louis Pape, suggèrent des affrontements qui n’ont pas laissé de souvenirs écrits. Noël-Yves Tonnerre suppose même des déplacements de populations, des réfugiés armoricains venant de l’ouest et fondant des villages en « ac » aux lisières de Vannes.

Tonnerre remarque aussi que les nouveaux venus s’installent exactement dans les mêmes niches écologiques que les anciens habitants : le littoral, les vallées donnant sur la mer, en dernier choix les plateaux de l’intérieur, à condition qu’ils soient desservis par des voies romaines et que leur sol soit suffisamment fertile (sol brun plutôt qu’acide). Sont particulièrement recherchés les bons versants, à l’abri des vents dominants, des inondations et recevant le plus de soleil. Les immigrants ne se contentaient donc pas des restes.

Immigrants et natifs étaient-ils au moins en mesure de surmonter leurs différends par la parole ? Les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux sur la situation linguistique de l’Armorique entre 500 et 600. Le gaulois, très proche du celte de Grande-Bretagne, avait-il été déjà totalement remplacé par le latin ou était-il seulement mal en point ?

Avant de figurer au panthéon breton, Saint Gildas le Sage a été un personnage bien réel, qui a cherché à analyser les drames du VIème siècle. Illustration de la Vie des Saints, J-M Perrot, 1912.

Bretons des âges farouches et Armoricains ramollis

Quoiqu’il en soit, l’importance accordée par Nora Chadwick, François Falc’hun et d’autres à la communauté de langue semble exagérée, quand on la met en rapport avec ce Joseph Loth nous apprend des coutumes des nouveaux arrivants.

Ceux-ci étaient des batailleurs-nés : ils se battaient volontiers avec les étrangers, s’entretuaient à l’occasion entre compatriotes, et s’il le fallait réglaient des comptes sanglants au sein de leur propre famille (Joseph Loth, « L’émigration bretonne en Armorique », 1883)

Un code de lois en vigueur dans l’Armorique de cette époque a été conservé : les Excerpta de Libris Romanorum et Francorum. Or l’esprit est très différent de l’ancienne loi romaine. On ne cherche plus à protéger les faibles contre les forts en dissuadant ces derniers par de lourdes peines, mais plus modestement à réguler les vendettas entre clans. En cas de litige, les chefs-garants (Machtierns) n’interviennent que pour officialiser les transactions amiables, à la manière de notaires : des indemnités étaient par exemple versées pour compenser un meurtre, avec parfois échange d’otages. Mieux valait ne pas être isolé et désarmé dans la Bretagne de cette époque !

Quelques lois en vigueur au VIème siècle : « Trois serves et trois serfs en compensation d’un homicide lors d’une querelle  » ;  » Quatre serves et quatre serfs en compensation d’un homicide avec intention  » ;  » Un serf tuant un homme libre à coups de hache, de serpe, de couteau ou de doloire doit être remis à la parenté de la victime qui peuvent faire de lui ce qu’ils veulent  » ;  » Mort pour celui qui fornique avec la femme, la sœur ou la fille d’un autre. Celui qui le tue n’a pas à payer de compensation « . Bonne ambiance !

Pour Gildas le Sage (vers 494 – 570), un réfugié du nord de la Grande Bretagne atterri à Rhuys (56), c’est cette violence autodestructrice qui a abouti à la « Ruine de la Bretagne« , titre de son livre témoignage. Les rois celtes de Grande-Bretagne, qu’il préfère appeler tyrans, se sont entredéchirés et ont été incapables de s’unir contre le danger extérieur. Pire : c’est l’un d’eux, Vortigern, qui a fait rentrer les Saxons dans l’île pour s’en servir contre ses rivaux ! Les mercenaires se sont ensuite mis à leur compte, faisant de la Bretagne notre Angleterre et cantonnant les Celtes dans des territoires surpeuplés.

Procope de Césarée en indique les suites : la Grande-Bretagne avait « une telle abondance d’hommes que tous les ans ils quittaient l’île en grand nombre, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; et ils passaient chez les Francs, qui leur permettaient de s’établir dans la partie la plus déserte de leur empire« .

Là, plus au sud, ces Bretons vaincus espéraient se refaire et obtenir une vie plus facile et en tout cas moins pluvieuse.

Le roi Waroc à l’assaut du Morbihan

La défaite a-t-elle porté ces réfugiés à la repentance, ou au moins à un examen de conscience, comme l’aurait voulu Gildas ? On peut en douter. Les clans bretons importent en effet en Armorique leurs querelles et leur désir d’habiter la terre en toute souveraineté. On peut même penser qu’ils ont retenu de leurs mésaventures une leçon tragique : les royaumes se taillent à la pointe de l’épée et tant pis pour les faibles !

C’est ce que prouve la vie épique d’un immigré breton de deuxième ou de troisième génération, un des premiers personnages réellement historiques de la Petite Bretagne : le roi Waroc, un caractère digne de Kaamelott, ressemblant moins à Caradoc de Vannes qu’à Léodagan de Carmélide !

Son père, Maclau, était évêque et avait seul réchappé du massacre de ses trois frères, décidé par leur aîné Conoo, prince de la région actuelle de Lorient. En 558, Conoo tombe dans une bataille contre les Francs et Maclau renonce à ses saintes occupations pour reprendre les affaires de la famille. En 570, Maclau et son fils aîné sont à leur tour assassinés – mourir dans son lit était rare dans la classe guerrière celte, c’était même un déshonneur qu’on cherchait à éviter (Anciennes lois du Pays-de Galles, citées par Joseph Loth).

En 570, c’est par élimination que Waroc devient chef du clan, avec des projets plein la tête. Le moment lui en donne les moyens: c’est alors qu’affluent en Armorique de plus en plus de Bretons, chassés de leur île par la pression croissante des Anglo-Saxons (défaite décisive de Dyrhan en 577). De quoi étoffer ses effectifs.

Dès 577, il passe à l’offensive et s’empare de Vannes, une ville encore « romaine » dans son allure et ses habitants, un port dynamique sur la route de l’étain et du fer. L’année suivante, il étend son rayon d’action au-delà des marécages de la Vilaine, en direction de Rennes et de Nantes.

« Les Bretons pillèrent cruellement cette année les territoires de Nantes et de Rennes, vendangèrent la vigne, dévastèrent les champs cultivés, emmenèrent comme esclaves les habitants des villages, ne respectant aucune de leurs promesses », déplore Grégoire de Tours.

Il s’agit de razzias typiques des clans de Grande-Bretagne.

Mais Waroc voit plus loin et plus durable. Après avoir réalisé le plus beau coup de sa carrière, la prise du reliquaire en or de Saint-Nazaire, il met la main sur toute la presqu’île de Guérande, gagnant quelques lieues vers la Méditerranée, et s’octroyant les juteux revenus des salines.

Protégée par la Brière, Guérande sera jusqu’au début du XXème siècle la pointe la plus méridionale de la langue bretonne. Encore aujourd’hui, il reste un témoin de cette période fondatrice et de la synthèse ethnique opérée parles conquêtes de Waroc : c’est le vannetais, la variante de breton qui compte le plus de mots gaulois et de mots latins et dont l’accent a des tonalités presque occitanes.

Les offensives de Waroc obligent les Gallo-Armoricains à faire appel (à contre-coeur) à leurs « alliés » francs. Le duc Bépollène est le premier gradé franc à venir donner des ordres en Armorique, près de 70 ans après Clovis ! Mais il est corruptible et s’entend avec Waroc. Une autre armée franque, dirigée par Ebrachaire passe alors la Vilaine. Waroc promet de rendre Vannes ou de payer tribut. Il ne fera bien sûr ni l’un ni l’autre. Sans aucun préavis, il attaque l’arrière-garde franque sur le chemin du retour, au moment de la traversée des marécages de la frontière. Invention de la guerre asymétrique !

Dès lors la rupture est nette entre « Bretons  » et « Romains », ces derniers désignant dans les écrits des contemporains les sympathiques losers gallo-armoricains. Chez les Francs également, la « perfidie bretonne » devient proverbiale : ils ne respectent aucun contrat, aucune règle admise à la guerre.

Sarcophage du 6ème siècle découvert à Crach (Morbihan), avec l’une des plus anciennes inscriptions en breton connues : « Irha ema in Ri » : « Ci gît le Roi ». André Chédeville attribuait cette sépulture à Waroc. Déchiffrement et attribution aujourd’hui contestées.

L’immigration bretonne : une chance pour l’économie de l’Armorique ?

S’il semble bien que la migration bretonne a pu être conflictuelle, a-t-elle au moins rapporté à l’économie ?

L’Armorique de la Basse Antiquité et du Haut Moyen Age (250 – 1000) connaît un recul objectif par rapport à l’apogée de la civilisation romaine et même par rapport à l’époque de la Gaule indépendante.

Selon l’archéologue britannique Bryan Ward-Perkins (« La Chute de Rome », 2005), les Barbares ont largement contribué à désorganiser une économie romaine sophistiquée et donc fragile. Elle reposait sur des échanges intenses et à grande distance, avec une spécialisation poussée des territoires et des productions quasi-industrielles (par exemple dans la poterie, dont cet archéologue est expert). Elle ne pouvait survivre à des désordres durables.

Les migrants bretons venaient pour leur part d’une des régions les plus rurales et les moins développées de l’Empire et il ne fallait pas attendre d’eux des miracles. Ils se sont en revanche parfaitement coulés dans cette période économique rustique, et même spartiate.

La vie matérielle est restée plus pauvre que du temps des Romains. La poterie, autrefois importée en quantité industrielle, est maintenant locale, de qualité plus grossière. Chez les plus pauvres, le bois remplace même l’argile, comme dans cette écuelle d’un paysan que visite Saint Malo. Le fer, absent des outils agricoles, semble réservé aux usages militaires.

Avec les salines, les installations de production intensive de garum (sauce à base de poisson) étaient la spécialité de l’Armorique romaine. Elles ont totalement disparu. Nombre de villas romaines, ces plantations esclavagistes grandes comme des cantons, ont également cessé d’exporter leurs surplus.

A leur place, la ferme typique du VIème siècle offre un dehors peu engageant : isolée dans la campagne, elle se retranche derrière des talus et des fossés, qui délimitent un enclos de quelques milliers de m2 pour le potager et les bêtes. Au-delà de la clôture, 2 hectares de champs, qui donnaient peut-être 0,8 tonne de céréales à l’hectare (5 à 10 fois moins qu’aujourd’hui). Autour, environ 20 hectares de prés, de landes et de bois, qui entretenaient de façon extensive un bétail plutôt nombreux (Noël-Yves Tonnerre, d’après le cartulaire de Redon, 9ème siècle).

Cette faible empreinte humaine était indispensable, la nature permettant de compléter les déficits des champs, grâce à l’élevage, à la chasse et à la pêche. C’est ainsi qu’on peut comprendre la relative bonne santé des Bretons enterrés au cimetière de Saint Urnel, fouillé en 1975 par Pierre-Rolland Giot, et datant peut-être du VIème siècle. La mortalité infantile s’y révèle terrifiante (un classique des sociétés traditionnelles, avant les antibiotiques), mais les squelettes adultes présentent une taille respectable (1.68 m de moyenne pour les hommes, une taille supérieure à la moyenne des conscrits du XIXème siècle), ce qui indique qu’ils n’avaient pas été trop mal nourris. Les bienfaits du régime cétogène…

La mort d’Arthur ouvre des temps sombres… (Arthur Rackham, 1917)

Waroc et Mahomet

Le VIème siècle représente d’ailleurs une période d’éclaircie, selon Henri Pirenne, le grand maître belge de l’histoire (« Mahomet et Charlemagne », 1935, récemment réédité en poche).

Les Barbares ont fini par s’intégrer à la « Romania », centrée sur la Méditerranée, où la reprise est vive au VIème siècle. L’Empire byzantin prend la suite de Rome et ses ressortissants syro-libanais commercent dans tout le bassin méditerranéen.

Cela explique le tropisme méridional de Waroc, son annexion du Morbihan oriental et de la presqu’île de Guérande, ainsi que ses tentatives sur Nantes. C’est au VIème siècle en effet que commence l’essor du sel de Guérande, avec une nouvelle technologie importée de l’Adriatique byzantine : les marais salants, plus économes en énergie que les salines à augets de l’Antiquité.

Plusieurs autres éléments de la vie armoricaine du VIème siècle vont dans le sens d’Henri Pirenne, au moins pour la partie méridionale de la péninsule. L’évêque Félix de Nantes (511-582) met en place une politique d’aménagements urbains considérables. Noël-Yves Tonnerre relève aussi des toponymes attestant de défrichements (limités) au Haut Moyen Age, sous l’action des Gallo-Armoricains et des Bretons. A Spezet (29), les archéologues constatent une reprise des cultures vers 600. Enfin, on pouvait peut-être croiser en Armorique des commerçants syro-libanais : telle serait l’origine du culte des Sept-Saints Dormants d’Ephèse au pardon de Plouaret Vieux-Marché (articles de Luzel et Renan dans la revue Mélusine, 1888).

Selon Pirenne, l’assassinat du monde antique a eu lieu seulement au siècle suivant, avec les conquêtes arabes qui font de la Méditerranée un endroit dangereux pour les Européens, au moins jusqu’aux Croisades.

Avec bien des difficultés, c’est maintenant au nord que se joue le renouveau de l’Europe et Pirenne attribue à la Bretagne (au sens large) un rôle pivot dans la formation du nouveau monde médiéval.

« En Bretagne, un âge nouveau débute qui ne gravite plus vers le sud. L’homme du Nord a conquis et pris pour lui cette extrémité de la Romania dont il ne conserve pas de souvenir, dont il éloigne la majesté, à laquelle il ne doit rien. Dans toute la force du terme, il la remplace et, en la remplaçant, il la détruit. »(« Mahomet et Charlemagne »).

…mais laisse intact ce que les hommes de Moyen Age appelaient « l’espoir breton »…(James Archer 1860)

Les migrants imposent leur culture, plus féministe

Il faudra attendre l’An Mil pour que le mode de production féodal marche à plein régime et que les forces productives dépassent le niveau atteint sous le mode de production esclavagiste dans l’Antiquité. Les nouveaux arrivants n’ont certainement fourni qu’une contribution économique minime.

Mais ils amenaient avec eux un nouvel imaginaire, qui va s’imposer à tout le continent au 12ème siècle.

Les Bretons avaient en effet conservé une capacité autonome de production culturelle. Leurs bardes formaient une corporation laïque de poètes-conteurs-chanteurs que les princes étaient obligés de rémunérer et que le clergé n’était pas en mesure de censurer.

A partir de 600, émerge dans les récits des bardes la figure du roi Arthur. Refusant les constats pessimistes de Saint Gildas sur les chefs celtes, les bardes dessinent un personnage positif et mobilisateur.

Ses aventures sont censées se passer un ou deux siècles plus tôt et à la différence des tyrans bretons historiques, Arthur est dévoué à la cause commune. Remportant 12 batailles sur les Saxons, il succombe à la 13ème, malgré ses pouvoirs fantastiques. Blessé, soigné par des fées sur l’île d’Avalon, Arthur reviendra un jour rétablir la justice et chasser les envahisseurs.

Parmi les nombreux compagnons de la Table Ronde, le plus fleur bleu se nomme Erec, qui cherche par tous les moyens courtois à conquérir le coeur de la belle Enid. Après bien des épreuves, le couple finit par être couronné par Arthur en personne, roi et reine de Petite Bretagne, en leur bonne ville de Nantes. Or selon une théorie, Erec ferait référence à Waroc, et Enid serait dérivée de Gwened, le nom breton de la ville de Vannes…

Ces récits idéalisés vont avoir un succès extraordinaire dans toute l’Europe, en ciblant un public féminin qui s’y sent mis en valeur. Les Bretons passaient pour de furieux féministes, à une époque il est vrai où les femmes ne plaçaient pas la barre très haut. Leurs coutumes nationales étaient en effet sur ce point plutôt en avance sur leur temps.

Joseph Loth rapporte ainsi que les femmes bretonnes avaient douze raisons légales de divorcer, et parmi elles, la mauvaise haleine de leur époux. On n’est pas très loin de Kaamelott !

Enora Pesked.

Crédit photo : DR
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6 Commentaires

  1. Les populations armoricaines rurales des IVème aux VIIème siècles étaient rigoureusement de même souche celtique et de cultures très proches et totalement compatibles d’avec celles corniques ou galloises avec lesquelles elles avaient toujours entretenues plus d’affinités et d’échanges qu’avec aucunes autres.
    La seule différence étant que celles du Pays-de-Galles et de la Cornouaille actuels n’avaient pas été acculturées et étaient restées plus fortes et indépendantes que celles urbanisées d’Armorique (et de l’actuelle Angleterre) qui furent romanisées / acculturées dans de plus larges proportion
    Contrairement à ce que certaines ”élites” autoproclamées veulent d’une manière quasi obsessionnelle nous faire ingurgiter il n’y eu donc pas de ‘’métissage’’ mais bien un retour de l’Armorique à ses sources ethniques et culturelles originelles.
    En gallois Llydawg désignait une zone frontalière ou ‘’rassembleur d’armées’’; c’est aussi le nom gallois de l’ancienne Armorique et c’est comme cela que l’on nomme la (petite) Bretagne d’aujourd’hui en langue galloise.

  2. Clovis fort bon stratège militaire et fort bon politique a chois de se faire chrétien et avec lui plusieurs milliers de ses guerriers pour être accepter des Gallo-romains !
    Ce qui est cohérence avec ce qui est explicité dans cet article !
    Quant aux invasions barbares, elles furent bien moins barbare que la conquête de la Gaule qui probablement vit disparaître 1/3 de la population en massacres et déportation d’esclaves !

  3. Ça fait plaisir de lire un article comme ça, aussi travaillé et qui appelle à de vrais réflexions tout autant historiques que actuelles.

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