Crus artisans et vins biologiques : la troisième voie des bordeaux ?

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Entre le monde des grands crus spéculatifs et la masse uniforme des bordeaux anonymes du négoce bordelais, s’intercale l’interstice d’une troisième voie. Elle se compose d’un vivier de plus en plus actif de petites propriétés familiales qui se rattachent le plus souvent à la mouvance bio dans ses différentes composantes.

Mais ce mouvement rénovateur du bordeaux ne saurait se résumer au bio, il y a lieu d’y intégrer un courant plus traditionnaliste, ancré dans un savoir-faire artisanal rigoureux et produisant sur une petite échelle.  Ce monde vigneron se pose en contre-modèle des châteaux altiers passés dans le giron de fonds de pension et autres conglomérats du luxe….

Les prix surtout s’adoucissent et reflètent avec fidélité le travail d’affinage apporté à des vins capables de tenir la dragée haute aux meilleurs représentants du bordelais, sans se perdre dans un ubris tarifaire.

Il ne tient qu’à l’amateur de bordeaux d’explorer cette facette méconnue d’un vignoble qui a engagé une révolution silencieuse aux sources d’un profond changement de style.

Aux origines du bordeaux bashing

Malgré son renom et une aura internationale, l’image du bordeaux n’a paradoxalement jamais autant souffert sur son marché domestique. Alors qu’il recouvre une grande diversité d’aires d’appellation aux terroirs bien distincts, les détracteurs du bordeaux aiment le caricaturer sous les traits d’un style monolithique ultra alcoolisé alourdi par un boisé envahissant.

Plus qu’un style de vin, le bordeaux incarne une certaine conception aristocratique de l’art de vivre dans laquelle tout le monde peine à se reconnaître. Aussi, comprendre la sociologie du petit monde bordelais nécessite de remonter aux rouages d’un commerce complexe, tenu tour à tour par une bourgeoise de robe au 18ème et 19ème siècle puis par des investisseurs institutionnels (les fameux zinzins : mutuelles, assurances, banques), pour enfin s’expatrier dans le magma du grand capital aux ramifications mondialisées…

Bref, aucun vignoble dans le monde n’a jamais connu un déracinement aussi violent avec son territoire, le privant de facto d’une dimension affective primordiale, celle qui fonde ce lien indéfectible entre un vignoble et son pays environnant. Mais plus précisément, on trouve dans les choix commerciaux du bordelais, les ferments d’une détestation populaire cristallisée autour du grand bordeaux. La préséance accordée à la grande distribution pour diffuser les grands crus classés par le biais d’achats massifs en primeur, a durablement confisquer au circuit des détaillants, le commerce des vins dits « premium ».

De fait, depuis 30 ans, seuls quelques gros cavistes ont pu conserver l’opportunité de rivaliser avec la grande distribution dans la commercialisation de vins censés représenter l’excellence bordelaise.

Les effets de cet ostracisme ont probablement contribué à faire des cavistes des contempteurs patentés du bordeaux, tout en les incitant à rechercher des vins en rupture de ban, capables de proposer une véritable alternative.

La naissance du courant agrobiologique bordelais

Le Bordelais a toujours été une terre de mission pour les adeptes du bio et la géographie de son expansion pointe la pusillanimité des grands crus classés du Haut Médoc, à s’engager dans une conversion agrobiologique de grande ampleur.

À l’exception notable de Pontet Canet, la majorité d’entre eux, protégée par une classification obsolète s’est drapée dans un dédain assumé vis-à-vis de toute conversion biologique.

C’est donc en toute logique sur la rive droite, dans le Libournais, et tout particulièrement au sein des satellites de Saint-Emilion et du Pomerolais, que l’on observe une véritable efflorescence agrobiologique. L’explication tient vraisemblablement au fait que ces terroirs, moins enchaînés aux dictats des classements, ont offert les meilleures conditions d’établissement pour des vignerons créatifs.

L’évocation du bio bordelais ne peut omettre le rôle joué par le fondateur de l’association « Nature et Progrès », Jean-Pierre Amoreau, qui a fait du château le Puy, le pionnier de la conversion biologique dans les années 60. D’autres ténors suivront dont château Falfas en côte de Bourg, Puy Arnaud en Castillon, consacrant la rive droite comme le véritable incubateur du bio dans le Bordelais.

En quoi le bio a-t-il changé le profil des vins bordelais ?

Avec l’émergence d’une élite du vin biologique, le bordeaux a progressivement su rompre avec le dogme de l’extraction a tout crin, mais aussi appris à se distancier d’élevages récupérateurs plaqués sans tact sur des vins inaptes à les supporter.

En marge d’un nivellement stylistique manifeste, des vins nouveaux font resurgir à présent un fruit à l’expression vibrante, avivé par des acidités que l’œnologie bordelaise s’était appliquée à gommer pour favoriser la concentration et le relief des tannins. Le retour des belles acidités mûres et nullement agressives, semble être le grand atout pour des bordeaux affrontés à la montée des degrés sous les effets du réchauffement climatique.

Encouragée par le faible PH des sols, l’acidité du vin met désormais mieux en exergue l’influence du calcaire des terroirs de la rive droite en y apposant une nouvelle profondeur de fruit. D’aucuns pointeront une perte de complexité et de longueur pour des vins qui se focalisent uniquement sur ce fruit. Là encore, les styles sont variés, certaines cuvées privilégient en effet un fruit immédiat tandis que d’autres s’appliquent, au travers d’un travail d’infusion, à adoucir le tannin par des procédés lents et doux qui nécessitent du temps. Une telle approche représente sans conteste le marqueur de vins issus d’une véritable démarche artisanale, rigoureusement incompatible avec une production de masse et pouvant légitimement revendiquer la mention de cru artisan. Cette notion de cru artisan mise à l’honneur par un collectif du Haut-Médoc qui en attribue une dénomination juridique par le biais d’un classement, trace au-delà de ce cercle restreint, une nouvelle voie pour l’avenir du bordeaux.

Raphno

Crédit photos : DR
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1 COMMENTAIRE

  1. si les éleveurs bretons (et autres) au lieu de déverser les lisiers sur leurs terres surengraissées, le faisaient sécher et mettre en sacs, je suis sur que les agriculteurs de bordeaux (et d’ailleurs) en seraient ravis
    que les chercheurs trouvent un moyen pour ce faire et ça évitera ls algues vertes

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