La Doxa du Covid. Laurent Mucchielli, un sociologue dans la crise

Laurent Mucchielli est sociologue, directeur de recherche au CNRS. Il a créé en 2011 l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) et il s’est spécialisé dans la sociologie de la délinquance et des politiques de sécurité. Depuis le début de la crise du Covid-19, Mucchielli a exercé son esprit critique pour analyser la crise sanitaire qui bouleverse le pays et le monde entier.

Il a publié des articles scientifiques, des articles dans la presse, des tribunes; il a fait des interventions publiques, a donné des conférences, a interviewé des spécialistes et élaboré des analyses statistiques. Il a cherché sans cesse la vérité autour de différents aspects de la crise: les origines du virus, l’efficacité des confinements, des traitements et des vaccins, les aspects sanitaires, juridiques, sociaux, économiques, sociologiques et psychologiques de la crise.

Tous les paramètres ont attiré son attention, dans l’idée de produire une recherche sociologique originale et pertinente, à la hauteur du moment historique que nous traversons et en respectant les enjeux méthodologiques de la recherche en sociologie: aborder les phénomènes sociaux d’un point de vue socio-économique, démographique ou spatial, les analyser sous différents angles grâce à des théories établies, choisir l’angle qui leur correspond, les déconstruire en privilégiant les paramètres qui représentent une capacité explicative suffisante, proposer des explications ou des pistes de réflexion ouvertes au dialogue et utiles pour la continuation de la recherche, voilà l’œuvre d’un sociologue. Mucchielli a eu pour objectif de synthétiser et catégoriser les nouvelles informations sur l’épidémie afin d’établir des connaissances, de créer un système solide et de développer un point de vue sociologique concernant ce phénomène qui n’est pas uniquement sanitaire.

Hélas, dans cette période sombre que nous traversons, exercer son travail de chercheur en sociologie en France a un certain prix. On est arrivé à un point tel que la recherche scientifique, systématique, méthodique, loyale, apolitique et objective d’un sociologue, directeur de recherche au CNRS, sur un phénomène qui touche tous les domaines de la vie humaine telle que nous la connaissons, un phénomène qui appartient par excellence à la sociologie, a été traitée de « bancale reconversion » (sic) par le magazine Marianne, qui se veut pourtant « de combat et d’opinion, jamais partisan, toujours militant » (sic), « centriste révolutionnaire » (sic), et surtout « contre la pensée unique » (sic, voilà une source pour avaler la pilule rouge, faux ! la pilule bleue).

Comment en est-on arrivé là ? Employons la sociologie, le domaine par excellence du chercheur, pour tenter une explication. Tout d’abord, un point de départ épistémologique: la gestion de la crise Covid-19 s’est imposée comme paradigme scientifique1 promu comme idéal et prometteur de la sortie de la crise, dont la validité est prouvée uniquement par l’adhésion (voire coercition) sociale. L’objectivité scientifique a été prise en otage par une élite technocratique identifiable en termes sociologiques (et pas que) en tant que groupe historico-social concret.2 Cette élite a créé sa propre idéologie et tente de l’imposer comme objectivité scientifique incontestable. La notion de la sécularisation chère à Max Weber3 est également importante pour aborder ce processus historique selon lequel la perte de l’importance sociale et culturelle de la religion sous la modernité a offert aux sciences la possibilité à se légitimer dans l’imaginaire social, en acquérant de ce fait des aspects idéologiques. Nous pouvons ensuite évoquer les « sous-systèmes de rationalisation » chers à Jürgen Habermas,4 qui se développent selon lui par l’État dans le cadre de la démocratie libérale, et qui servent à créer l’interdépendance entre les sciences et les techniques. Nous pouvons ainsi aborder les différents « sous-systèmes » habermasiens qui relient la science à la technique au sein du narratif Covid-19, créés et développés par le groupe historico-social défini au-dessus: « l’absence de traitement », « l’efficacité et la nécessité des tests », « la nécessité de la vaccination de masse », etc. Marcuse5 pourrait aussi nous être utile, puisque selon lui, cette fusion entre la science et la technique crée une pensée unidimensionnelle servant un projet précis: l’augmentation des formes de répression sociale qui sert les intérêts de classe.

L’œuvre de Mucchielli portant sur la crise Covid-19 s’inscrit dans le cadre théorique de la sociologie et ne dévie aucunement de la tradition de la discipline. Il est empeigné par le courant de pensée sociologique qui attribue des aspects idéologiques à la pensée dominante. Il démontre clairement ce processus de réenchantement du monde par la peur (et la « science ») dont nous avons tous été victimes, en analysant la prétendue efficacité des mesures de restriction et de discrimination sociales. Il déconstruit les différents sous-systèmes de contrôle techniques et scientifiques indispensables à la gestion de la crise Covid-19 en cherchant minutieusement tous les aspects techniques et scientifiques de la crise. Il se positionne ainsi objectivement et solidement vis-à-vis du projet socio-politique en cours qui sert les intérêts d’une certaine caste, sans tomber dans le piège des généralisations et des abstractions intellectuellement faciles et politiquement dangereuses. Les analyses de Mucchielli ont été indispensables tout au long de cette période, et son travail de chercheur produit à un rythme impressionnant s’est avéré plus qu’utile pour nous ses lecteurs, afin d’obtenir le recul nécessaire au développement d’un esprit critique vis-à-vis des évènements. Ce travail a provoqué des réactions démesurées et surtout déplacées parce qu’il s’est avéré contestataire de l’idéologie dominante, non par conviction mais par objectivité et méthode.

Mucchielli a même eu droit d’être traité d’antisémite (! entre autres) par des rédacteurs de Wikipedia (apparemment, le sens est évolutif pour les nombreux « fact checkers » et « anti-complotistes », ce terme tout-venant étant employé sans filtre pour designer tous ceux qui contestent le paradigme sanitaire de l’exécutif). Il a été à plusieurs reprises victime d’une campagne de « bashing » de la part de grands médias français comme le journal Le Monde. Il a vu des articles qu’il avait publiés dans son blog personnel de Médiapart dépubliés par ce « média indépendant » (sic).

Le sociologue a simplement continué sa recherche. Il a dépersonnalisé puis intégré cet état d’esprit antidémocratique dans son analyse de la situation actuelle, en essayant de le rationaliser, l’analyser et l’expliquer également. Il a proposé le terme « Religion vaccinale » dans une tentative de le déconstruire afin d’aborder l’ambiance intellectuelle actuelle, prendre le pouls de cette période troublante, dans une tribune publiée dans le média indépendant Quartier Général le 12 décembre 2021, tribune qui a recueilli 2 400 signatures des médecins et des chercheurs, dans le silence ahurissant des grands médias.

Depuis, le terme de « religion vaccinale » prend de plus en plus de valeur explicative par son utilisation. Il explique les polarisations actuelles, l’obstination tout récente de l’exécutif à créer une loi pour imposer le passe vaccinal et le « vaccin-médicament » allant avec à tout prix, même si ce dernier n’empêche pas la contamination comme le constatent des centaines de milliers de nos concitoyens testés positifs tous les jours actuellement (je me permets de rappeler que le Droit se confirme par l’adhésion sociale et pas par la publication des décrets dans des journaux officiels), il nous aide à prendre le recul nécessaire face aux discours de plus en plus violents destinés à ceux et celles qui refusent les injections répétitives de thérapie génique. Le terme « religion vaccinale » créé par Mucchielli nous ouvre le chemin intellectuel à emprunter pour sortir de la crise.

En prolongeant la découverte sociologique originale de Mucchielli, nous pourrions même faire valoir que toute la gestion calamiteuse de l’épidémie Covid-19 présente des aspects religieux et ceci depuis le début, toujours se basant sur la sociologie. Nous faisons référence au texte remarquable d’Émile Durkheim dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)6 dans lequel le sociologue français aborde le sacré en l’associant à des rituels. Il identifie la religion à des systèmes solidaires de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées.7 Il suffit ensuite de se référer à l’essai Critique de la vie quotidienne (1947) d’un autre sociologue, philosophe et géographe français, Henri Lefebvre.8

Lefebvre met l’accent sur la vie quotidienne dans le cadre de la modernité. Il constate que la quotidienneté dans la société moderne possède un rôle prédéterminé, qui reproduit les caractères imposés à la vie collective par les classes dominantes. La quotidienneté n’est pas anodine, et mérite d’être sujet de recherche, puisqu’elle contribue à cette rupture de l’historicité provoquée par la modernité, qu’elle ne fait rien d’autre que reproduire et perpétuer les nouveaux rapports de domination de la société urbaine et industrielle. Elle prend de ce fait des aspects religieux.

Avec ces bagages théoriques, analysons la « nouvelle normalité », le nouveau quotidien des français depuis le début de la pandémie. Des nouveaux « rituels » se sont imposés: confinement, gestes barrières, masques, gel hydroalcoolique, tests nasaux de toute sorte, tests salivaires, isolement, vaccinations répétitives, vérification des QR-codes, vérification des documents d’identité des détenteurs de ces derniers, etc.

Ces rituels ont été introduits avec de nouveaux codes de communication, un nouveau langage: « distanciation sociale », « cas contact » (toutes les variations du terme incluses), « en fin d’immunité », « non vacciné », « gestes barrières », « présentiel -distanciel », etc. L’imposition de nouvelles habitudes et de nouveaux codes de communication a contribué à une sacralisation de la gestion de l’épidémie dans l’imaginaire collectif; il s’agissait en effet d’une tentative de réenchantement du Monde par la peur: une nouvelle religion. Quant à l’exécutif, a-t-il participé consciemment ou inconsciemment à ce processus (n’oublions pas que Gabriel Attal avait qualifié les restaurants soumis au pass sanitaire de « sanctuaires » (sic), pour ne citer qu’un des dérapages linguistiques produits par les représentants du gouvernement) ? Nous laisserons ce sujet d’étude aux complotistes (les vrais).

Revenons à Mucchielli et la découverte du terme « religion vaccinale » (sanitaire ? En tout cas, il est évident que les « infidèles » sont traités comme des profanes par les fanatiques). Le 11 janvier 2022, Didier Raoult a également évoqué la religion vaccinale: « C’est la connaissance qui doit nous obliger de changer d’hypothèse, et si on n’est pas capable de changer d’hypothèse, c’est qu’on a basculé dans la religion »

Le terme a été utilisé par des humoristes. Il est extrêmement précieux, parce qu’il nous sert de fondement d’analyse, point de départ d’une pensée critique (enfin !), afin de bâtir un regard solide sur ce qui se passe actuellement, pour sortir de cette crise grâce à la méthode dans laquelle nous excellons, l’analyse cartésienne. L’œuvre de Mucchielli, et sa contribution scientifique est grandiose, et elle sera un jour reconnue dans l’histoire intellectuelle de la France, une fois que nous aurons laissé derrière nous cette crise, en espérant que le variant Omicron ultra-contagieux sonnera la fin du récit de la peur et de la désinformation qui a privé nos chercheurs et intellectuels de leur esprit critique au pays des Lumières depuis mars 2020 (enfin, pas de tous, apparemment).

Mucchielli a regroupé et organisé ses recherches pour produire un essai, en tissant des liens entre les différents aspects de la crise. Les éditions Éoliennes ont pris la responsabilité de le publier. Le premier tome intitulé La doxa du Covid, Peur, santé, corruption et démocratie vient de paraître. C’est un livre de grande qualité, clair, abordable et fascinant. Il est très accessible, dans la mesure où il présente une information précise et concise et accompagne le lecteur dans la démystification d’une politique de peur et de coercition qui prévaut depuis le début de cette crise. Internet nous a permis d’avoir accès aux recherches en cours du sociologue, mais c’est l’édition papier qui offre réellement une vue d’ensemble et un espace de réflexion. Une lecture indispensable, une belle édition sans compromis, comme l’œuvre du chercheur, un livre d’une importance historique. Retenez l’information que le deuxième tome paraîtra début mars.

Je souhaite bon vent à ce beau projet éditorial, celui d’un sociologue qui se présente comme le digne héritier de la tradition française de la discipline.

Nicolas Vantis

Nicolas Vantis est docteur ingénieur (urbanisme et développement durable) et enseignant.

Laurent Mucchielli. La Doxa du Covid. Peur, santé, corruption et démocratie. Format : 15 x 22 • 128 pages • ISBN : 978-2-37672-039-3 • 12.5 € Aux éditions Éoliennes, 2022. 128 pages, 12,5 euros.

Note: le titre de l’article est un clin d’œil au livre du sociologue Paul-Henry Chombard de Lauwe. Un anthropologue dans le siècle, entretiens avec Thierry Paquot, Paris: éditions Descartes & Cie, 1996.

1 Voire Thomas Kuhn. La structure des révolutions scientifiques (1962). Paris: Flammarion, 1983.

2 « Nous faisons allusion ici à l’idéologie d’une époque ou d’un groupe historico-social concret, par exemple d’une classe sociale: nous avons alors en vue les caractéristiques et la composition de la structure totale de l’esprit à cette époque ou dans ce groupe. » Karl Mannheim, Idéologie et Utopie (1929). 1. Définitions et concepts. Paris: Librairie Marcel Rivière et Cie, 1956.

3 Max Weber a appelé le processus de sécularisation le désenchantement du monde du à la rationalisation de la société. Voire Hans H. Gerth and C. Wright Mills (eds.), From Max Weber: Essays in Sociology. New York: Oxford University Press 1946, pp.129-159, Science as vocation ”.

4 La Science et la Technique comme Idéologie, Gallimard, Paris 1973.

5 Voire Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée (1964). Paris: éditions du Minuit, 1968.

6 Emile Durkheim. Les formes élémentaires de la vie religieuse: le système totémique en Australie (1912). Paris: PUF, 2013.

7 « Nous arrivons à la définition suivante: Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. Le second élément qui prend ainsi place dans notre définition n’est pas moins essentiel que le premier; car, en montrant que l’idée de religion est inséparable de l’idée d’Église, il fait pressentir que la religion doit être une chose éminemment collective », Durkheim (op. cit., Livre 1, Chapitre Premier. Définition du phénomène religieux et de la religion, dernière phrase de conclusion).

8 Nous nous referons ici au premier essai préliminaire de Lefebvre sur ce sujet. Il va publier ensuite d’autres essais (Critique de la vie quotidienne II, Fondements d’une sociologie de la quotidienneté, 1961, L’Arche, La Vie quotidienne dans le monde moderne, 1968, Gallimard, Critique de la vie quotidienne, III. De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien), 1981, L’Arche).

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