Allemagne. Benedikt Kaiser : « La lutte contre la droite s’intensifiera dans les années à venir, tant au niveau du droit pénal que de la restriction de la liberté de réunion » [Interview]

Benedikt Kaiser est un écrivain de la Nouvelle Droite allemande qui a réalisé plusieurs ouvrages, parmi lesquels figurent Marx von rechts (Marx vu de droite), écrit avec Alain de Benoist et Diego Fusaro, et Solidarischer Patriotismus. Die soziale Frage von rechts (Patriotisme solidaire. La question sociale vue de droite). Il publie, toujours en allemand, aux éditions Antaios, dirigées par Götz Kubitschek, un ouvrage intitulé Die Partei und ihr Vorfeld (Le parti et sa sphère extérieure). Au sein de cet opuscule de 102 pages, il aborde la question des structures patriotiques qui ne sont pas liées directement au parti de cette tendance politique, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Le « camp patriotique » comprend divers acteurs : un parti politique, des artistes, des organes de presse, des groupes de réflexion, des individus, des organisateurs de manifestations, des musiciens, des associations étudiantes, des personnes désirant préserver les traditions, … Ce qui les caractérise est, d’une part, une volonté de préserver et de rendre meilleur le pays et son peuple et, d’autre part et en conséquence, le fait qu’ils sont des parias pour le système libéral en place de la société ouverte.

Face à cette situation, Benedikt Kaiser estime que du camp patriote, souvent chaotique, parfois non-solidaire et désorganisé de manière chronique, doit naître une mosaïque qui a pour centre le parti et sa sphère extérieure.

Lionel Baland l’a interrogé pour Breizh-info. 

Breizh-info : Vous citez, au début de votre ouvrage, Andreas Ziegler de l’AfD, qui a été très gravement agressé en 2020 par des antifas et laissé quasiment pour mort. Pourquoi abordez-vous ce cas et quel est le rapport avec le sujet de votre ouvrage ? 

Benedikt Kaiser : Andreas Ziegler est un syndicaliste patriote du Bade-Wurtemberg et, donc, un acteur de la large « sphère extérieure » politique de l’Alternative pour l’Allemagne – un sujet que nous aborderons certainement plus tard au cours de cet entretien. Alors qu’ils se rendaient à Stuttgart, au Bade-Wurtemberg, à une manifestation pour les droits fondamentaux et contre les mesures exagérées par rapport à la Covid, Andreas Ziegler et son collègue ont été attaqués par plusieurs dizaines d’antifas. Ziegler a été si gravement blessé, par des coups à la tête et au corps, qu’il est tombé dans le coma. Malheureusement, il n’y a pas eu de réaction unie de l’ensemble du camp patriotique. Certains acteurs de l’AfD ont refusé d’émettre une déclaration officielle de solidarité parce que le syndicat patriotique « Zentrum Automobil », auquel appartient Ziegler, entretiendrait des contacts avec le milieu « nationaliste ». La question essentielle ne relève pas de l’hygiène politique, ni du contrôle des CV ; il s’agit plutôt de rester unis face à l’escalade de la violence de la gauche radicale.

Ce cas exemplaire illustre comment se comporter au sein du milieu politique dans une telle situation – et comment on ne devrait pas le faire. Par conséquent, j’ai décidé d’utiliser cet exemple problématique en tant qu’objet d’analyse pour ma petite étude. Car une chose est claire : quiconque est actif « à droite du centre » peut être pris pour cible par des antifas. La réponse aux attaques massives de la gauche radicale est la solidarité et la cohésion. La mauvaise réponse est la division et la distanciation. J’essaie de le préciser dans le livre avec des exemples concrets.

Breizh-info : Comment définissez-vous un parti, sa sphère extérieure et une mosaïque ? 

Benedikt Kaiser : Dans le cadre de la démocratie parlementaire, un parti est « un groupe de citoyens partageant les mêmes idées qui se sont fixés pour objectif de les faire aboutir », comme Rainer-Olaf Schultze l’a défini intemporellement dans un dictionnaire allemand de la politique. Ce « groupe de citoyens partageant les mêmes idées » doit être explicitement actif dans le champ électoral, c’est-à-dire au sein de chaque strate dans laquelle il prend part, en tant que force organisée, aux élections, que ce soit au degré municipal, des États allemands (Länder), fédéral ou de l’Union Européenne. À ces niveaux, le groupe organisé, qui doit se soumettre aux mêmes règles que ses alter-egos, lutte contre ces derniers pour obtenir les voix des électeurs, les représenter et exprimer leurs intérêts dans les assemblées ou, dans le jargon politique moderne, de les rendre « visibles ». Ensuite, il tente, dans le meilleur des cas, de les faire triompher ou, dans le deuxième meilleur des cas, de les défendre dans le cadre de compromis – par exemple lors de la mise en œuvre de règles juridiques – ou, dans le troisième meilleur des cas – ce qui est celui qui s’impose à l’AfD –, de les placer à l’ordre du jour afin qu’ils soient pris en compte. Un parti a, par-dessus tout, un large impact sur les médias de masse et, dans le cas patriotique, doit être un acteur clé de quelque chose de plus grand, un mouvement aux multiples facettes.

Tout d’abord, la sphère extérieure d’un parti est son espace de protection, de soutien et de recrutement. Les associations appartenant au parti, telles que les organisations de jeunesse ou les plates-formes politiques locales, ne sont pas concernées car elles sont inhérentes aux réseaux du parti. En revanche, les organisations, groupements et associations informelles idéologiquement proches de ce dernier et dont les positions et les concepts alimentent la société et tout particulièrement les secteurs qu’ils visent et augmentent ainsi le rayon d’influence du parti, doivent être considérés comme appartenant à la sphère extérieure. Les acteurs de cette dernière n’ont pas besoin d’être membres du parti pour être impliqués dans l’expansion de l’espace de résonance de celle-ci. En Allemagne, par exemple, les Verts bénéficient des campagnes des associations de protection de la nature, des mouvements de défense du climat et des groupements de défense des intérêts multiculturels, non seulement parce qu’il existe des coopérations et des formations de cadres qui utilisent le parti pour conscientiser la société envers ces idées et créer un « grouillement idéologique », tout en faisant circuler en permanence des fragments de l’idéologie écologiste dans les médias. De cette façon, une compréhension de ces idées se développe ; les Verts, en tant que parti, récoltent ensuite ce que d’autres ont semé dans les domaines de l’opinion publique et du débat social. Bien sûr, il y a toujours une approche plus étroite et plus large de la sphère extérieure. Cela signifie que les liens entre le parti et les associations proches du parti sont, naturellement, d’intensité variable.

Ici, en m’appuyant sur la définition précédente, je peux être plus bref. La mosaïque de droite se compose d’un grand parti électoral avec ses subdivisions internes, ainsi que de sa sphère extérieure, plus large. Elle est donc constituée de différentes pierres de mosaïque, qui forment ensemble un motif d’image. À la base, cette mosaïque de la diversité du spectre patriotique doit être fondée sur la conviction que les acteurs parlementaires et extraparlementaires représentent un milieu global dans lequel chacun agit dans son domaine avec les manières typiques de s’y conduire, mais accepte l’autonomie de l’allié. Il s’ensuit que différents individus, organisations et mouvements se réunissent au sein d’un projet politique avec un consensus minimal.

Benedikt Kaiser

Breizh-info : À quoi ressemble la mosaïque de gauche ?  

Benedikt Kaiser : La mosaïque de gauche en Allemagne est forte. Malgré des différences internes, ses acteurs se soudent face à l’adversaire commun et se passent la balle. Les fondations, les associations, les magazines, les groupes d’activistes et, bien sûr, le parti Die Linke agissent de manière professionnelle et peuvent également faire face aux défaites électorales – les structures sont depuis longtemps devenues durables et continuent de dominer une grande partie de la vie sociale, en particulier dans les zones urbaines. Dans mon livre, je donne des exemples de cette interaction constructive au sein de la gauche politique. Mais la bonne nouvelle est que la gauche contemporaine est un enfant de son temps et que l’époque est universellement dominée par le libéralisme. Il s’ensuit que la gauche porte une admiration excessive à la « liberté » – en tant que liberté négative : la liberté de quoi ? –, le manque d’engagement – comme indépendance – et la citoyenneté mondiale – au sens cosmopolite. Cela provoque des distorsions internes, une séparation et un détachement de la mosaïque. De plus, pour ces raisons, la mosaïque de gauche n’a pas de centre qui gère l’organisation et l’orientation. Cela est dû, entre autres, à l’hostilité massive développée à l’encontre des hiérarchies et à la conception fondamentale anti-autoritaire de la vie politique.

Breizh-info : Comment est et devrait-être la mosaïque patriotique ? Peut-elle être totalement copiée sur celle de gauche ? 

Benedikt Kaiser : Par-dessus tout, la mosaïque patriotique doit fournir un cadre de solidarité et de loyauté ! Tous ceux qui naviguent sur le bateau patriotique ont plus en commun les uns avec les autres que ce qui les divise. Malheureusement, la mer d’inimitié qui les entoure tous ensemble de la même manière n’est pas connue de certains d’entre eux. Ils pensent pouvoir se sauver face à la « lutte contre la droite » en prenant leurs distances assez souvent, en soulignant constamment à quel point ils sont « libéraux-conservateurs » ou « modérés ». La réalité est la suivante : l’adversaire ne distingue plus selon les nuances : pour lui, nous sommes tous des ennemis.

Soit dit en passant, il ne s’agit pas de tout copier sur la gauche, mais plutôt de s’en inspirer et de vérifier ce que nous pouvons entreprendre – et ce que vous ne pouvons pas. Bien sûr, il faut ensuite appliquer concrètement les approches respectives à la situation spécifique du milieu patriote, marginalisé. J’aimerais aussi y apporter une petite contribution avec mon livre.

L’objectif des principaux acteurs de la mosaïque devrait avant tout être de promouvoir l’éducation, le mouvement et l’organisation. Beaucoup de résultats en découlent : 1.  Sans une théorie solide, il n’est pas possible en pratique d’enregistrer un succès durable. 2. Sans un mouvement diversifié connecté aux débats de la société, nous ne sortirons pas du « ghetto ».  3. Et sans organisation, nous restons trop anarchiques, trop chaotiques.  

Breizh-info : Le fait qu’un parti patriotique tente de diriger ou de contrôler sa sphère extérieure et de la structurer ne rend-il pas de cette dernière plus facilement attaquable par ses adversaires, alors que si elle existe sous forme de nébuleuse, elle semble l’être moins ?  

Benedikt Kaiser : Eh bien, les acteurs les plus importants de la sphère extérieure existaient déjà avant l’AfD – et existeront probablement encore après l’AfD. Ce qui doit être en jeu, c’est la préservation de l’attention et du respect mutuel.

Bien sûr, l’AfD est le plus grand acteur de la mosaïque – c’est dans la nature des choses : elle a une énorme marge de manœuvre financière, des effectifs, une portée médiatique et une influence parlementaire. Mais la sphère extérieure ne doit pas finir par passer sous ses roues et n’en être finalement qu’une sorte d’appendice. En outre, la sphère extérieure doit conserver son indépendance sur les questions clés, y compris économiques. La mosaïque concerne avant tout une division du travail axée sur la réalisation des objectifs, l’entraide, la coopération, la solidarité en cas d’attaques ennemies, etc. Il ne s’agit pas de mise au pas et de monoculture politique ! Dans la vie de tous les jours, cela comporte de nombreux défis. La mosaïque peut donc mieux s’épanouir s’il y a des acteurs compétents et intelligents aux endroits clés – tant dans le parti que dans sa sphère extérieure – qui ont une base idéologique similaire et une conscience politique forte. Des acteurs qui comprennent aussi, par exemple, que différentes façons d’agir sont nécessaires dans les différents domaines de la realpolitik et de la métapolitique.

Pour faire court : à mon avis, la tâche la plus urgente est de placer les bonnes personnes aux bons postes et d’atteindre la compréhension mutuelle de manière durable.

Breizh-info : Ce modèle est-il transposable dans les autres pays, par exemple en France ? 

Benedikt Kaiser : Le concept de la mosaïque patriotique est spécifiquement adapté à la situation particulière de l’Allemagne. Je ne veux donc pas offenser les lecteurs français en leur prodiguant des conseils alors qu’ils connaissent beaucoup mieux que moi la situation politique dans leur pays. En principe, cependant, je suis sûr qu’il ne devrait pas y avoir de séparation complète, dans aucun pays, entre la realpolitik et la métapolitique, entre le parti et sa sphère extérieure. La métapolitique pour le plaisir de la métapolitique conduit dans une impasse. Vous avez besoin du meilleur des deux mondes, des effets de synergie, d’une sorte de « realpolitik révolutionnaire », c’est-à-dire d’une coopération entre les acteurs politiques, pré-politiques et parlementaires.

Breizh-info : La répression de l’appareil d’État à l’encontre de l’AfD s’amplifiant, ce parti sera-t-il, sur le long terme, en mesure de lui résister ? Les persécutions à l’encontre des patriotes sont-elles moins dures dans l’Est de l’Allemagne ? Dans cette partie du pays, la « réprobation sociale » qui touche les membres et cadres de l’AfD est-elle moins forte ?

Benedikt Kaiser : La « lutte contre la droite » s’intensifiera dans les années à venir, tant au niveau du droit pénal que de la restriction de la liberté de réunion, avec la promotion d’institutions et de groupes d’activistes antifas, la dissolution des limites de l’agitation sociale globale contre l’éternel bouc émissaire appelé « droite politique ». Vous ne pouvez résister à tout cela que si vous avez des personnes stables et idéologiquement formées assises aux points de commutation de la mosaïque. Certains quitterons, c’est dans la nature des choses, mais dans l’ensemble, l’AfD dispose de ce qu’il faut pour survivre aux années plus difficiles qui viennent. Nous ne pouvons tout simplement pas nous laisser diviser.

Oui, dans l’Est de Allemagne, l’ambiance sociale est différente de celle qui règne dans l’Ouest. Cela peut également être perçu au travers des succès électoraux de l’AfD. Dans l’ensemble, la pression de l’exclusion sociale n’est pas aussi prononcée à l’Est qu’à l’Ouest. À cet égard, je voudrais simplement souligner ce que le formidable M. Brousek a décrit ici.

Breizh-info : L’AfD obtenant de très hauts scores dans certains États de l’Est de l’Allemagne, une alliance dans certains de ceux-ci – la Thuringe et la Saxe – avec les démocrates-chrétiens de la CDU, les libéraux du FDP, voire les sociaux-démocrates du SPD, les Verts ou les post-communistes de Die Linke y sera-t-elle possible dans le futur ? 

Benedikt Kaiser : Certains politiciens de l’AfD pensent que si le mur de démarcation s’effondre en un seul endroit, par exemple en Thuringe ou en Saxe, un effet domino s’installera. Le souhait est que la CDU se détourne de ses partenaires et se réinvente en tant que parti de « centre-droit ». Des coalitions de l’AfD avec celle-ci seraient alors envisageables.

Une telle orientation présente des risques et comporte un potentiel.

Risques, car certaines forces au sein de l’AfD pensent que l’on peut accélérer le rapprochement avec la CDU en faisant des concessions sur ses propres positions et en approchant la CDU du point de vue programmatique et de ses habitudes. C’est fatal : les électeurs saxons veulent une AfD forte, pas une pâle CDU 2.0. Dans toutes les négociations gouvernementales, on peut toujours mettre de l’eau dans son vin. Les Verts montrent comment cela fonctionne.

Cela comporte aussi des risques dus au fait que cette orientation se concentre trop sur la CDU : que pense-t-elle de notre travail et de nos candidats ? On entre dans une dépendance de fait, sans réfléchir, puisque la CDU et son allié social-chrétien bavarois CSU ont gouverné la République fédérale d’Allemagne pendant 52 ans sur 73. Elle est le principal responsable de la situation actuelle du pays. La CDU doit d’abord reconnaître ses erreurs et réaliser un changement de contenu et de personnel afin de paraître capable de former une coalition avec les patriotes.

Mais il y a aussi du potentiel. Une CDU rétrécie et politiquement corrigée pourrait devenir le partenaire junior de l’AfD en 2024 ou en 2029, par exemple en Saxe. S’il était possible de provoquer un « revirement à petite échelle », notamment via une interaction effective avec la mosaïque multiforme de droite, conduisant pour la première fois à une coalition dans laquelle l’AfD, avec « plus de 30% », devrait incarner le partenaire principal, cela provoquerait des répercutions à l’échelle nationale. On peut espérer qu’un succès partiel à l’Est aura aussi un impact à l’Ouest. Cela signifierait que l’Allemagne de l’Est jouerait un « rôle pionnier dans le soulèvement populiste » (Steffen Mau). Mais la CDU n’est pas encore à ce stade. Les dirigeants de l’AfD ont donc besoin de patience.  

Breizh-info : La figure de proue du parti post-communiste Die Linke Sahra Wagenknecht pourrait créer sa propre formation politique. Trouvera-t-elle les cadres politiques nécessaires à cette fin, dans l’Est mais aussi dans l’Ouest du pays ? Ce parti constituera-t-il une concurrence dangereuse pour l’AfD ? 

Benedikt Kaiser : Je cite Alice Weidel, co-dirigeante fédérale de l’AfD et co-présidente du groupe parlementaire, aux côtés de Tino Chrupalla, à la Chambre des députés : « Madame Wagenknecht reçoit un fort soutien de la part d’une grande partie de notre milieu électoral. Bien sûr, elle représente une certaine concurrence à laquelle nous devons faire face. »

Je suis d’accord. Selon le journal Der Westen, 63% des électeurs de l’AfD interrogés soutiennent la fondation d’un « parti Wagenknecht ». Alice Weidel connaît ces chiffres ainsi que les particularités des Länder (États) de l’Est de l’Allemagne, où l’AfD reste la force la plus puissante dans les sondages, et tout particulièrement le chevauchement massif entre les sympathisants de l’AfD et les partisans de Sahra Wagenknecht.

Alice Weidel parle clairement : « Wagenknecht est incroyablement populaire et fait appel aux mêmes électeurs que nous, surtout à l’Est : ceux qui ressentent particulièrement les conséquences de la crise énergétique, qui en ont assez du courant dominant écolo-gauchiste et de l’échec du gouvernement. » 

Alice Weidel

Tire-t-elle les bonnes conclusions ? Oui, elle le fait en soulignant exactement le défi qui attend maintenant son parti politique : « En tant qu’AfD, nous devons affiner davantage notre profil sociopolitique, impliquer dans ce domaine des individus solides et les mettre en avant. »

C’est comme ça que je vois les choses aussi. Je pense que les programmes sociaux et axés sur les personnes doivent être élaborés beaucoup plus fortement. À cette fin, les esprits derrière ce programme doivent être davantage entendus au sein du parti afin que l’AfD puisse également se « vendre » comme une alternative crédible dans le domaine de l’offre politique. Sinon, dans celui-ci, une liste Wagenknecht pourrait devenir un danger pour l’AfD, en particulier en ce qui concerne 2024, lorsque des élections auront lieu dans trois États de l’Est de l’Allemagne (Saxe, Brandebourg, Thuringe).

Déjà en 2018, Wagenknecht avait exposé ses priorités personnelles en matière de contenu et d’orientation stratégique dans une interview, donnée à Marc Felix Serrao du Neue Zürcher Zeitung, qui avait attiré beaucoup d’attention dans toute l’Allemagne. Il s’agit de sécurité sociale et intérieure, d’identité, de culture, de questions de justice et d’intégration dans un ensemble plus vaste qui offre une protection contre le « capitalisme sans entraves », or le meneur de l’AfD en Allemagne de l’Est, Björn Höcke, parle de manière très similaire, avec le contre-modèle patriotique d’une « économie de marché intégrée ». On peut donc dire qu’il y a – malgré de sérieuses différences idéologiques ! – de grands chevauchements entre le monde des idées de Sahra Wagenknecht et l’AfD (de l’Est), ce qui est susceptible d’augmenter l’inquiétude au sein de l’AfD. Dans le même temps, cependant, Wagenknecht n’a toujours pas de base militante. Pour elle aussi, c’est une chose de briller dans les talk-shows et sur les podiums, d’écrire des livres intelligents et de démolir ses adversaires politiques par ses arguments, mais c’est autre chose de construire un parti, de former des associations de district et d’État, d’élaborer des programmes et des statuts, de trouver du personnel compétent et intègre, etc. Or, Sahra Wagenknecht n’a jamais brillé dans ce domaine. Personne dans le parti Die Linke, pas même ses partisans, ne prétendrait que Wagenknecht était impliquée dans le travail du parti et des comités, qu’elle avait maîtrisé le travail de construction du parti ou quoi que ce soit du genre. La solution intermédiaire serait un parti taillé sur mesure pour Wagenknecht, donc plutôt autoritaire sans la fondation habituelle du parti avec une forte focalisation médiatique sur la personne fondatrice – un peu comme le parti Geert Wilders aux Pays-Bas –. Seulement, le système des partis Ouest-allemands ne permet guère cela. C’est irréaliste.

La chose la plus sensée que l’AfD puisse faire est de mettre de l’ordre dans sa propre maison et de placer à l’ordre du jour le renforcement de son profil sociopolitique. La convergence des crises ne permet pas l’inaction à cet égard. Dans et après les crises, l’AfD a un grand avenir devant elle en tant que force social-patriotique crédible.  

Breizh-info : Dans l’Est de l’Allemagne, l’AfD ne risque-t-elle pas d’être dépassée par un parti encore plus nationaliste ? Par exemple, en juin 2022, Ulrike Böhlke du parti Freie Sachsen (FS) a obtenu à Dohna, en Saxe, 30,1 % lors de l’élection directe du maire. 

Benedikt Kaiser : Les Saxons libres (FS) sont un cas particulier. Cette formation, qui n’a cessé de croître depuis le début de 2021, qui s’est fait connaître et redouter dans toute l’Allemagne à travers les « marches » des manifestations contre les mesures anti-Covid, est désormais aussi un parti.

Il flirte avec l’idée d’une Saxe indépendante, se rapprochant des pays du groupe de Visegrád – Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie – et quittant la République fédérale d’Allemagne (« Säxit »). FS a été en mesure d’obtenir des résultats à deux chiffres là où il s’est présenté pour la première fois aux élections locales de l’été 2022. Surtout dans leurs bastions de l’Erzgebirge et de la Suisse saxonne, cela s’est fait aux dépens de l’AfD. Désormais, cette dernière est exposée à une pression constante « sur sa droite ». Les dirigeants des FS viennent, au moins en partie, de structures établies depuis longtemps – du NPD, des Kameradschaften, du mouvement PRO –, mais ont su s’adresser à nouveau à des dizaines de milliers de Saxons ou même les « politiser » pour la première fois au cours de la phase chaude du Covid, notamment via le média « Telegram » (plus de 150 000 abonnés). C’est pourquoi le chef de l’Office saxon pour la protection de la Constitution, Dirk-Martin Christian, parle des Saxons libres comme d’une « machine de mobilisation ». Mais, FS est très limité régionalement, à quelques zones rurales de Saxe. Dans l’ensemble de cet État, ils n’atteindraient probablement que 0,5 à 1,5% à l’heure actuelle. Dans les grandes villes comme Dresde et Leipzig, par exemple, il ne dispose de quasi aucune structure pertinente. Environ 600 000 personnes y vivent. Dohna, que vous avez mentionnée, ne compte que 6 000 habitants.

Bien sûr, nous ne savons pas encore ce qu’il adviendra des FS. Cela dépend aussi beaucoup de l’AfD en Saxe. Ferme-t-elle son flanc droit ? Travaille-t-elle professionnellement au Parlement de Saxe – mais aussi à l’extérieur, dans la rue, avec les citoyens ? Je pense que les FS sont fortement dépendants de la performance de l’AfD. Et, bien sûr, des crises politiques et économiques. À mesure que la crise de la Covid et les crises énergétiques s’atténueront, les succès de FS s’estomperont. Mon pronostic, à ce stade, est le suivant : les FS se maintiendront dans leurs bastions. Mais au-delà de ceux-ci, il devient de plus en plus difficile pour eux de continuer à croître.

Indépendamment des Saxons libres, bien sûr, en Saxe comme ailleurs en Allemagne de l’Est : il n’y a pas de clause d’éternité pour l’AfD qui dirait que la protestation patriotique profite toujours et automatiquement à l’AfD. Vous devez faire vos devoirs ! S’ils ne sont pas réalisés, il y aura toujours de nouveaux projets à la droite de l’AfD, y compris de nouvelles formations politiques électorales. Leur durabilité et leur professionnalisme restent à vérifier au cas par cas.

Propos recueillis par Lionel Baland 

Ouvrage : Benedikt Kaiser, Die Partei und ihr Vorfeld, Éditions Antaios, Schnellroda, 2022.

Crédit photo : DR

[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

Une réponse

  1. Merci pour cet interview qui nous permet de connaître les nouvelles lignes politiques de nos camarades allemands. Les allemands comme les Italiens sont toujours ouverts aux débats avec des personnes de « gauche nationale et sociale ». C’est souvent plus compliqué en France, voire impossible.

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