Traducteur et passeur de la littérature alsacienne, à qui l’on doit notamment la version française de Nos années françaises de Marie Hart, Joseph Schmittbiel publie son 1er roman, Mathilde ou la violence du confinement (Vierwinden, août 2026). Il y raconte le printemps 2020 à travers le destin de Mathilde, une jeune femme enfermée 8 semaines avec un compagnon violent, et met en parallèle l’emprise conjugale et la gestion de la crise sanitaire. Après lui avoir consacré un article, nous avons interrogé l’auteur sur la genèse du livre, sa documentation sur l’emprise, le choix de Knock comme miroir, les 92 refus d’éditeurs et son attachement à l’allemand d’Alsace.
Breizh-info.com : On vous connaissait comme traducteur et passeur de la littérature alsacienne, avec Marie Hart notamment. Qu’est-ce qui fait passer un homme de la traduction au roman — et pourquoi ce sujet-là en premier ?
Joseph Schmittbiel : Quand on aime traduire, on aime la langue, on aime les mots, on aime formuler. Je crois qu’il est très naturel, après avoir traduit les mots des autres pendant des années, de vouloir produire ses propres textes. Et puis, je m’étais déjà lancé dans l’écriture théâtrale, j’avais créé plusieurs pièces avec ma propre compagnie ; la création, en général, me passionne et le roman en particulier, c’est une autre manière de raconter une histoire. Le roman est un exercice difficile, mais il donne une formidable liberté dans le choix des thèmes et des personnages. Le sujet est issu de deux traumatismes, l’un personnel, qui m’a fortement marqué, l’autre collectif, la crise sanitaire, qui a bouleversé nos vies.
Breizh-info.com : Quel a été le point de départ concret du livre : un fait divers, un témoignage recueilli, votre propre confinement ?
Joseph Schmittbiel : Une vieille histoire. Il y a une trentaine d’années, je suis tombé amoureux d’une dame qui vivait en couple, nous nous sommes rapprochés, et puis j’ai découvert qu’elle vivait sous la coupe d’un homme violent, dangereux, tyrannique. Ils avaient un enfant ensemble, elle était absolument terrorisée. C’était une découverte pour moi, un monde inconnu, un vrai choc. J’ai toujours rejeté l’autorité lorsqu’elle est illégitime ou qu’elle se sert de moyens violents ou pervers. J’ai fait ce que j’ai pu pour aider cette femme à s’évader puis nos chemins se sont séparés. Mais ces événements restaient gravés dans ma mémoire et je savais qu’un jour, j’en ferais quelque chose.
Breizh-info.com : La psychologie de Mathilde — la sidération, la honte, l’incapacité d’appeler le numéro d’aide qu’on lui a pourtant donné — sonne très juste. Comment vous êtes-vous documenté sur les mécanismes de l’emprise ?
Joseph Schmittbiel : J’ai vécu quinze ans avec une assistante sociale, ma compagne travaille dans l’accompagnement social, ce genre de sujet ne m’est donc pas étranger. Et puis il y a internet, formidable outil, j’ai visionné des kilomètres de vidéos, de témoignages, des analyses, des articles, et comme je ne suis pas alsacien pour rien, j’ai écumé le net francophone autant que germanophone. L’emprise est, en effet, un phénomène fascinant qui éveille en moi beaucoup d’empathie pour les victimes.
Breizh-info.com : Mettre en parallèle violence conjugale et gestion sanitaire, c’est un choix qui va faire grincer des dents. Vous l’assumez comme une thèse ? Que répondez-vous à ceux qui y verront une instrumentalisation des femmes battues ?
Joseph Schmittbiel : Je ne prétends pas apporter de réponse. Je suis juste un observateur. Un jour, je suis tombé sur un article qui faisait ce parallèle : le pervers qui veut exercer sa dictature sur son conjoint, va commencer par l’isoler de son entourage, mettre de la distance avec ses proches, puis il va le soumettre à des injonctions contradictoires jusqu’à faire douter la personne de sa propre santé mentale. Quand je me remémore cet anglicisme pourri : « distanciation sociale », à l’époque sur toutes les lèvres, l’isolement élevé au rang de vertu suprême et ce chapelet de sommations toutes plus foutraques les unes que les autres : « le masque est inutile », « le masque est obligatoire », « n’allez pas au marché, mais entassez-vous dans les hypers », « prenez votre café debout, assis, couché », « mouchez-vous dans l’oreille » et j’en passe, je ne peux pas m’empêcher de penser que la même perversité était à l’œuvre dans les deux cas.
Quant à l’éventuelle accusation d’instrumentalisation, je ne peux pas empêcher les gens de se faire leur opinion. Je suis en paix avec moi-même et je pense avoir traité le sujet avec bienveillance. D’autres personnes, bien plus courageuses que moi, je pense à tous ces professionnels qui ont mis leur carrière en danger, toutes ces personnes qui ont osé parler, ces journalistes et médias alternatifs, se sont vus traînés dans la boue, j’ai beaucoup d’admiration et de reconnaissance envers eux. Alors, on peut bien venir m’accuser, je suis ouvert au débat.
Breizh-info.com : Plusieurs chapitres sont écrits depuis l’intérieur de la tête d’Ange. Qu’est-ce que ça coûte, d’habiter un bourreau pendant des mois d’écriture — et y a-t-il des scènes que vous avez renoncé à publier ?
Joseph Schmittbiel : Ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle Ange ! C’est directement lié à ma foi, je crois en la réincarnation, je crois que nous ne sommes pas des robots biologiques et que la mort n’est qu’un passage vers autre chose. Je crois que nous sommes dans cette vie pour apprendre et avancer or, quand est-ce qu’on apprend le plus dans l’existence ? Lorsqu’on se prend des tuiles. Je sais bien que c’est difficile à entendre pour certaines personnes, mais imaginez une vie entière passée au bord de la piscine à siroter des cocktails… ce serait le cauchemar absolu ! Alors la vie nous soumet à des épreuves, certaines sous forme de rencontre. Eh oui, de notre point de vue matériel au ras du sol, Ange est un salopard, mais lui aussi va se prendre des tuiles, forcément, immanquablement.
Je vais vous faire un aveu qui ne sera pas forcément à mon avantage : l’une de mes bêta-lectrices n’a pas pu aller au-delà du deuxième chapitre. C’était trop violent, émotionnellement, trop dur, trop moche. Alors, elle a passé le tapuscrit à sa grand-mère, qui l’a trouvé très réaliste, tout à fait banal, « oui, les hommes sont souvent comme ça », lui a-t-elle dit presque avec légèreté. Ma lectrice en avalait encore sa salive, visiblement mal à l’aise. L’anecdote nous rappelait qu’énormément de femmes ont dû subir de telles horreurs, parfois pendant toute une vie.
Pour revenir à votre question, non, je n’ai pas renoncé à des scènes. Sans m’étaler non plus dans le voyeurisme, je pense avoir décrit ce qu’il fallait pour que la lectrice, le lecteur, comprenne l’enjeu de l’histoire : Mathilde doit absolument sortir de ce merdier infernal. Et oui, j’ai dû habiter le point de vue du bourreau, mais le bourreau est aussi un être humain, avec ses faiblesses et sa logique. Vous voyez, actuellement, je ne voudrais pas savoir tout ce que j’ai pu commettre dans des vies antérieures, ça ne doit pas être joli, joli… Tout ça pour dire que je ne me lance pas dans la création d’un personnage, quel qu’il soit, armé d’un sentiment de supériorité.
Breizh-info.com : Pourquoi le théâtre dans le théâtre — Knock, puis la pièce de Bibille ? Le roman est-il né de ce dispositif ou l’avez-vous trouvé en route ?
Joseph Schmittbiel : J’ai tendance à penser que toutes les réponses sont dans la littérature. Knock, selon moi, c’est toute la crise sanitaire mondiale ramenée à l’échelle d’un village, une lecture qu’il faudrait prescrire dans tous les collèges et lycées, une pièce qu’il faudrait rejouer partout.
Dans ses « Conseils à un écrivain », Anton Tchekhov écrit : « Dieu, fais que je ne parle ni ne traite de ce que je ne connais pas et ne comprends pas », cette phrase m’a marqué, et c’est vrai que j’avais envie de parler du petit milieu du théâtre semi-professionnel que j’ai bien connu. Bibille, c’était un copain, il portait un autre nom, bien sûr, et il est mort depuis longtemps. Lui aussi avait sa part sombre et pourtant, c’était également un mec bien. Dès le départ, j’avais envie d’intégrer tous ces éléments. Des anecdotes se sont rajoutées, celle de l’actrice qui s’est défenestrée est parfaitement authentique. Je le dis sans méchanceté, ce milieu culturel se veut très gentil, de gauche, ouvert, tolérant, bref, le camp du bien, et pourtant, il peut être d’une noirceur terrible, on y croise la soumission complète au pouvoir, la course aux subventions, la lèche, les égos surdimensionnés, le besoin de dominer l’autre, tout ça pour être « en haut de l’affiche », c’est très humain, en toute humilité, j’en ai été et, là encore, je ressens beaucoup d’empathie.
Breizh-info.com : Le docteur Jenseits, suspendu par l’Ordre pour avoir continué à soigner, est-il inspiré de médecins réels que vous avez rencontrés ? Est-il votre porte-parole dans le livre ?
Joseph Schmittbiel : Je n’en ai pas connu personnellement, mais ce sont les vrais héros de toute cette affaire, je ne veux pas citer de noms, j’en oublierais, mais tout le monde sait de qui je veux parler. Mon personnage s’appelle Gottfried Jenseits, en français : « la paix de Dieu dans l’au-delà ». Bien entendu, il représente tous les personnels suspendus, les mêmes, rappelez-vous, qu’on devait applaudir sur nos balcons tous les soirs à 20 h… Je ne le qualifierai pas de porte-parole, ou alors, tous les personnages le sont. En tout cas, il est un hommage à un médecin, dont j’ai oublié le nom, mais qui m’a grandement aidé par le passé.
Breizh-info.com : Le roman paraît chez Vierwinden, via BoD. Est-ce un choix d’indépendance ou le constat qu’en 2026, aucune maison traditionnelle ne veut d’un roman critique du confinement ?
Joseph Schmittbiel : J’ai proposé ce manuscrit à 92 maisons d’édition et je suis bien content de l’avoir fait. Je ne peux pas leur reprocher d’avoir décliné, un éditeur, c’est un entrepreneur qui veut gagner de l’argent, or, mon nom est parfaitement inconnu et le sujet est « passé », comme on dit. Beaucoup, beaucoup de gens ne veulent plus en entendre parler, et ça se comprend ! Une fois qu’on s’est fait arnaquer, il est très désagréable de s’avouer qu’on est tombé dans le panneau, on préfère tirer un trait et passer à autre chose. Sans doute qu’un certain nombre d’éditeurs ont eu peur du sujet, mais pour la plupart, je ne pense pas qu’ils m’aient censuré, ils sont simplement à court d’argent, comme bien du monde aujourd’hui, et ne peuvent plus prendre de risques. Heureusement, il reste la solution de la plateforme de publication, car je suis persuadé qu’un tel livre a sa place dans le paysage littéraire. Bien des lectrices et des lecteurs ne se plongent jamais dans des essais ou des pamphlets, ils ont besoin de fiction, et il faut leur proposer des histoires alternatives qui offrent un autre regard sur l’actualité.
Breizh-info.com : Plus de 5 ans après le printemps 2020, aucun bilan politique sérieux de cette période n’a été tiré en France. Espérez-vous que la fiction fasse ce que le débat public n’a pas fait — et quel accueil le livre reçoit-il ?
Joseph Schmittbiel : J’ai cru comprendre qu’Anthony Fauci était sur la sellette aux États-Unis, c’est très lent, mais les choses bougent à travers le monde. Je ne pense pas que la France puisse rester éternellement sous cette espèce de cloche informationnelle, rien que du fait de la pyramide des âges. Seuls les vieux s’infligent encore les médias mainstream, les jeunes générations s’informent ailleurs et, sous certains aspects, notre monde ressemble de plus en plus à l’URSS des années 1980…
Bien sûr, j’aimerais que la fiction influence le débat, favorise des prises de conscience, je ne peux que l’espérer. La littérature seule ne fera pas ce travail, mais selon moi, elle doit y contribuer. C’est le principe du soft power américain, mais dans un esprit de contre-pouvoir, et quant à l’accueil du livre, l’avenir nous le dira, il vient de sortir…
Breizh-info.com : La ville de Carmes est imaginaire et l’Alsace totalement absente du roman : pourquoi cet effacement du territoire ? Et après Mathilde — une adaptation théâtrale, un prochain roman ?
Joseph Schmittbiel : J’adorerais être auteur de romans en allemand d’Alsace, car c’est ainsi que je nomme cette langue que d’aucuns qualifient de « dialecte alsacien », langue qui se nomme elle-même « Elsässerditsch » (l’allemand des Alsaciens), oui, écrire dans cette langue et avoir un lectorat, ça serait formidable, mais c’est parfaitement illusoire, l’époque de Marie Hart est révolue, ma langue natale est inaccessible à l’immense majorité de mes compatriotes alsaciens. À titre personnel, je reste engagé pour ma langue, je suis président d’une association qui a piloté la création d’une crèche immersive en allemand d’Alsace. Mais en tant qu’auteur, le français est désormais incontournable, cela n’enlève rien à mon plaisir de l’écriture et d’ailleurs, je n’abandonne pas l’écriture en allemand standard. Mais puisqu’il faut passer par le français, autant s’adresser à tout l’espace francophone. J’attends avec impatience les retours sur ce premier roman. Et oui, le prochain est déjà en chantier, j’ai encore des choses à dire, je n’abandonne pas cet engagement.
Propos recueillis par YV
Mathilde ou la violence du confinement, Joseph Schmittbiel, éditions Vierwinden (BoD), août 2026, 248 pages, ISBN 978-2-322-65190-0.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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