Journée du 17 octobre, l’excuse sociale ne tient plus
Samedi 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 Français ont manifesté contre la vie chère. Le soir, l’hôtel de ville de Limoges, classé monument
Samedi 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 Français ont manifesté contre la vie chère. Le soir, l’hôtel de ville de Limoges, classé monument
Samedi soir, dans mon salon de Lechiagat, j’avais allumé la télévision après une longue journée de travail. Les images se succédaient, d’abord familières : barricades, poubelles incendiées, policiers casqués, jeunes hommes masqués courant dans les rues, vitrines fracassées. La France nous a si bien accoutumés à ces spectacles que nous finirions presque par les considérer comme une particularité de son folklore politique. Puis un immense brasier apparut à l’écran. L’hôtel de ville de Limoges brûlait. Ce bel édifice de la fin du XIXe siècle, avec sa façade monumentale et sa toiture ouvragée, disparaissait partiellement dans les flammes. Je songeai aussitôt à l’incendie de l’Hôtel de Ville de Paris par les communards, en mai 1871. La comparaison historique s’arrête naturellement là : les acteurs et les circonstances sont différents. Il demeure cette puissance symbolique de la destruction, cette volonté, consciente ou non, de porter le feu jusque dans les monuments qui incarnent l’autorité publique. Les chiffres du lendemain achevèrent de donner à cette journée sa véritable dimension : 1 200 interpellations, 150 policiers et gendarmes blessés, des commerces pillés à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes et Nice, des bâtiments municipaux attaqués, un hôtel de ville en grande partie détruit. À Paris, les groupes violents avaient débordé les itinéraires prévus, parcourant des avenues où les services d’ordre n’étaient pas censés les laisser parvenir. Il fallut attendre 23 heures pour que la préfecture annonce une situation stabilisée. On nous expliquera que la police a finalement repris le contrôle. C’est possible. Le problème est qu’entre-temps les casseurs avaient fait ce qu’ils voulaient faire. Les incendies étaient allumés, les magasins éventrés, les policiers blessés. L’État était revenu, certes, mais après la bataille. Il y a quelques jours encore, Laurent Nuñez expliquait que perdre le contrôle, ce serait laisser des hordes piller les magasins et commettre des exactions. Ses adversaires se sont empressés de rappeler cette déclaration. L’ironie est cruelle. La véritable question est désormais de savoir combien de villes françaises peuvent encore être protégées lorsque plusieurs milliers d’individus décident simultanément d’en découdre avec la police. Limoges a fourni une réponse peu rassurante. Il n’est même plus nécessaire d’habiter les grandes métropoles pour voir surgir ces scènes de guérilla urbaine. La province profonde, celle qui croyait encore vivre à l’écart de la décomposition des banlieues, découvre à son tour qu’aucune distance ne constitue une garantie. Ce que les Français voient et que leurs élites ne veulent pas nommer Je suis frappé, en parcourant les longs comptes rendus du Figaro, par cette manière de décrire minutieusement les événements tout en laissant presque entièrement de côté certaines questions qui sautent aux yeux. On sait combien de vitrines ont été brisées, combien de policiers ont été blessés, combien de véhicules ont été incendiés. On connaît les déclarations du ministre de l’Intérieur, les indignations des maires, les protestations des syndicats. En revanche, la composition sociale, culturelle et religieuse des groupes violents demeure un sujet beaucoup moins exploré. C’est un étrange journalisme que celui qui décrit avec tant de précision les conséquences et paraît parfois si peu curieux des hommes qui les produisent. Le vice-président américain JD Vance, observant les images venues de France, a aussitôt mis en cause les conséquences de l’immigration et les difficultés de l’assimilation. Sa lecture ne saurait tenir lieu d’enquête judiciaire. Elle a néanmoins le mérite de poser une question que les responsables français abordent volontiers avec mille précautions oratoires. L’appartenance nationale peut-elle réellement se réduire à un titre juridique ? Suffit-il de naître en France, d’y recevoir une instruction et d’en posséder les papiers pour partager les mêmes fidélités culturelles, le même rapport à la loi, la même conception des rapports entre les sexes ou la même idée de la communauté politique ? Les sociétés européennes découvrent que ces questions ne se résolvent pas par décret. Les normes juridiques françaises peuvent entrer en contradiction avec des traditions familiales, communautaires ou religieuses. Le phénomène est particulièrement sensible lorsque l’autorité paternelle, les prescriptions confessionnelles ou les solidarités de quartier prétendent conserver une préséance sur la loi civile. Il serait hâtif d’en conclure que les jeunes issus de l’immigration partagent tous une même hostilité envers la France. Ce qui mérite examen, c’est précisément la diversité des trajectoires et les raisons pour lesquelles certains milieux demeurent traversés par de fortes tensions avec les institutions. Le contraste entre les expériences masculines et féminines mérite ici une attention particulière. Certaines jeunes filles élevées dans des familles religieuses musulmanes découvrent dans les libertés européennes un instrument d’émancipation : le droit de choisir leur conjoint, de poursuivre des études, de travailler, de se soustraire à des contraintes matrimoniales ou vestimentaires. Les mêmes institutions peuvent être ressenties par certains garçons comme une remise en cause de leur autorité traditionnelle. Ce conflit des normes n’explique évidemment pas à lui seul les violences urbaines. Il révèle toutefois combien le discours administratif sur l’intégration demeure superficiel lorsqu’il feint d’ignorer les affrontements culturels qui traversent parfois les familles elles-mêmes. Les émeutes d’hier ne ressemblent décidément plus aux manifestations à la papa de la CGT, ni même aux colères autrement rugueuses des agriculteurs et des sidérurgistes. Ces derniers défendaient leur place dans le monde où ils avaient grandi. Ils voulaient conserver leur usine, leur terre, leur métier, leur salaire. Les violences contemporaines sont plus composites. Certaines expriment une revendication sociale, d’autres une hostilité politique délibérée ; d’autres encore ne sont que l’occasion de piller, de défier la police ou de défendre les intérêts d’une économie criminelle. C’est cette convergence qui leur confère leur physionomie nouvelle. Il ne s’agit plus simplement de négocier avec le gouvernement. Pour certains acteurs, c’est l’autorité même de l’État qui devient l’adversaire. Le pouvoir des mafias et la souveraineté en lambeaux La territorialisation des organisations criminelles d’origine allogène ajoute à cette crise une dimension autrement inquiétante. Les réseaux de stupéfiants disposent d’argent, d’hommes, de moyens de surveillance et parfois d’une capacité d’intimidation considérable. Dans les territoires où ils sont solidement implantés, la police n’apparaît pas seulement comme l’instrument d’un ordre public abstrait. Elle est l’ennemie concrète d’une économie parallèle qui nourrit des familles, distribue des revenus et impose ses propres hiérarchies. Le policier qui entre dans un quartier dominé par ces réseaux ne pénètre pas simplement dans une zone urbaine défavorisée. Il intervient dans un espace où d’autres pouvoirs prétendent exercer une autorité de fait. Les violences destinées à empêcher les arrestations ou à dissuader les patrouilles ne procèdent pas de la même logique que les manifestations sociales. Elles relèvent d’une lutte pour le contrôle du territoire. Voilà ce qui rend singulièrement dérisoires certains commentaires sur le manque de médiateurs sociaux ou l’insuffisance des équipements culturels. Il existe naturellement des responsabilités policières, des erreurs de commandement et des fautes individuelles. Encore faut-il ne pas transformer leur examen en prétexte pour escamoter les violences commises. Samedi, 150 policiers et gendarmes ont été blessés. Deux agents ont été transportés inconscients à l’hôpital. Ces hommes n’étaient pas venus manifester leurs opinions politiques. Ils accomplissaient une mission de protection des personnes et des biens. Que l’on puisse discuter les conditions de leur intervention est une chose. Que leur présence même soit présentée comme une provocation par un contre-pouvoir naissant en est une autre. La gauche radicale et les apprentis sorciers C’est ici qu’intervient La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon a fini par condamner les pillages et les saccages, en affirmant que ceux qui partageaient son combat n’avaient rien à y faire. Dans le même mouvement, il a accusé le commandement de la préfecture d’avoir largement contribué au chaos. L’opération politique est habile : on désavoue les casseurs tout en faisant porter le gros de la responsabilité sur ceux qui devaient les contenir. La distinction peut se défendre lorsqu’elle repose sur des fautes établies ; elle devient beaucoup plus discutable lorsqu’elle contribue à entretenir, sans preuves suffisantes, le soupçon d’une violence provoquée ou recherchée par les autorités. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette ambiguïté prend un relief particulier. Nous ignorons naturellement ce qui se produira si le Rassemblement national remporte le scrutin. Pourtant, la question mérite d’être posée : quelle place une partie de la gauche radicale accordera-t-elle alors à la légitimité des urnes ? Acceptera-t-elle une alternance qu’elle présente volontiers comme une catastrophe historique, ou assisterons-nous à une multiplication de mobilisations destinées à rendre le pays ingouvernable ? Les émeutes du 17 octobre ne démontrent nullement l’existence d’une répétition générale organisée. Elles montrent en revanche de quels désordres une mobilisation nationale peut être le théâtre lorsque des groupes violents entreprennent de s’en emparer. Une partie des intellectuels d’extreme gauche entretient ce climat d’exaspération par un usage proprement extravagant du vocabulaire historique. Dans Libération, Paul B. Preciado publiait samedi une tribune intitulée « Saturne dévorant les lycéen·es ». Le philosophe y compare la répression des manifestations de jeunes à une entreprise fasciste par laquelle les générations anciennes sacrifieraient leurs enfants pour préserver leur pouvoir. Tout y passe : Goya, Saturne, le patriarcat, le capitalisme, les corps, la colonisation, l’infanticide. La prose est chargée comme un mulet. L’histoire, elle, disparaît sous les métaphores.
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