Padanie : une consultation pour un pays inconnu de l’histoire

Repubblica_di_Venezia

11/10/2017 – 05h50 Milan (Breizh-Info.com) –  Le 22 octobre se tiendra une consultation pour plus d’autonomie fiscale en Lombardie et Vénétie, un ensemble de deux provinces italiennes parmi les plus riches qui produisent à elles deux près d’un quart du PIB italien.

Il est possible que cette fois encore le oui l’emporte, mais que les conséquences soient moins impactantes pour l’Italie que celles du oui catalan à l’indépendance pour l’Espagne.

Il ne s’agit pas là d’un référendum d’indépendance, comme celui qui a eu lieu le 1er octobre en Catalogne ou celui prévu en 2018 aux Iles Féroé, mais bien d’une consultation pour plus d’autonomie fiscale, la question centrale et non posée étant de savoir si les habitants veulent continuer à reverser plus de 70 milliards d’euros chaque année aux autres régions italiennes au titre de la péréquation entre régions riches et pauvres.

Les deux gouverneurs à l’origine du référendum, Roberto Maroni (Lombardie) et Luca Zaia (Vénétie) sont de hauts dirigeants de la Ligue du Nord ; la consultation est cependant décriée pour son coût (50 millions d’euros).

La Padanie, une entité historiquement et géographiquement floue

Proclamée en 1996 par Umberto Bossi devant 25.000 partisans, la Padanie n’a jamais eu d’existence historique, contrairement à la Catalogne, l’Écosse ou aux Iles Féroé. Ses frontières ne sont pas constituées : selon les cas, elle correspond à la Vénétie et à la Lombardie, voire à tout le nord de l’Italie jusqu’au Latium.

Elle correspond en fait vaguement à deux entités différentes : la plaine du Pô (sans ses diverses vallées affluentes, sans la Ligurie, la Toscane, l’Ombrie et les Marches) et le royaume de Lombardie-Vénétie, un sinistre bricolage établi en 1815 après la désagrégation de l’Empire de Napoléon, amputé de la Lombardie en 1859 et du reste en 1866.

Avant, la Padanie n’avait pas d’espace historique unifié. La plus puissante entité sur son territoire était la République de Venise – qui connaît elle aussi un mouvement récent pour se séparer du reste de  l’Italie, plus pauvre et plus corrompue, pour retrouver la grandeur passée. Venise ne dominait que peu sur la terre ferme (jusqu’à Vicence, Vérone, Padoue) mais ses possessions maritimes allaient jusqu’en Crète et Chypre – ainsi que la plupart des cités-états de Dalmatie et des îles de la Mer Egée. Grande puissance maritime au cœur de l’économie-monde de l’époque, elle conquit ensuite une petite partie de la Lombardie, le Frioul, le pourtour maritime de l’Istrie et Ravenne. Venise déclina ensuite aux XVIIe et XVIIIe siècle avant que Napoléon mette fin à la République (oligarchique) en 1797. 

D’autres villes étaient au Moyen-Age des cités-États, de temps à autre indépendantes, de temps à autre dominées par des seigneurs d’autres villes, comme le furent Padoue, Mantoue, Ferrare, Vérone, Pavie… Au Moyen-Age le duché de Milan prit de l’importance sur de nombreuses villes lombardes et fut par la suite le théâtre de nombreuses batailles entre France, Espagne et Saint-Empire pour sa domination. Et on ne parlera même pas des autres états du nord de l’Italie : duché de Savoie, comté de Nice, principauté épiscopale de Trente etc.

La Padanie doit surtout la force de son idée à deux raisons : sa richesse et la Ligue du Nord. Celle-ci, créée en 1989 de l’union des Ligues lombardes et venètes s’est concentrée sur la Lombardie et la Vénétie dont elle revendique l’unité historique et la sécession sous le nom de Padanie. Un premier projet de dévolution fiscale, présenté par le gouvernement de Silvio Berlusconi, a été rejeté par la population des deux provinces en 2006. Le parti, dont la couleur est le vert, dispose d’un journal (La Padania), d’une télévision et d’une radio.

Il est cependant plombé par des affaires de corruption diverses – comme d’autres partis italiens dont la Ligue du Nord dénonce pourtant la concussion et la corruption – dont une qui a valu à l’été 2017 deux ans de prison en première instance à son président historique Umberto Bossi qui a été accusé d’avoir détourné 1 million d’euros de subventions publiques au parti à des fins personnelles – notamment pour payer des contraventions et acheter un diplôme.

Une histoire inventée au service du mythe politique de la Padanie

L’argument visant à se séparer des régions pauvres étant difficile à assumer sur le plan politique, la Ligue du Nord a mobilisé l’Histoire au service de la cause afin de pouvoir affirmer l’existence historique de la Padanie comme d’un territoire et d’un peuple qui ont été écrasés et privés de leur autonomie passée. L’« histoire padane » est une contre-histoire italienne qui déconstruit le roman national italien.

Alors que l’Italie tire ses racines historiques des Romains et de la Renaissance, la Padanie se réfère aux Celtes et au Moyen-Age. Alors que le Risorgimento est considéré par les Italiens comme un formidable élan vers l’unification et la création d’un État-Nation sur le modèle de la France ou de l’Espagne, par-delà les anciennes communautés, les peuples, les cités-États, « l’histoire padane » brocarde le Risorgimento qu’elle accuse d’avoir écrasé les autonomies locales et souhaite « réparer les erreurs de l’Histoire » en séparant le nord du sud.

Martina Avanza écrivait dans les Annales d’Histoire et de Sciences Sociales (2003) : « Outil déconstructionniste en ce qui concerne l’Italie, l’histoire devient ici un instrument structurant : elle est utilisée par les idéologues pour prouver l’existence de la Padanie. Il s’agit non seulement de souligner l’ancienneté de la communauté padane, mais aussi d’affirmer sa différence structurelle avec le sud du pays ».

En effet, il y a comme un problème : « la Padanie manque de tout marqueur identitaire classiquement investi par les mouvements indépendantistes. Il n’est pas de langue padane, pas de spécificité religieuse et, surtout, pas de sentiment d’appartenance commune puisque aucun habitant du nord de l’Italie, en dehors des plus fervents militants léguistes [de la Ligue du Nord] ne se définit comme « Padan » Comment légitimer, alors, l’indépendance d’un « peuple » qui, dans sa grande majorité, ne se reconnaît pas comme tel ? ».

Tout est dit. Le nom même de la Padanie est une appellation géographique. Alors, pour légitimer leur contre-histoire, les historiens de la Ligue du Nord affirment que l’historiographie officielle italienne est biaisée. Soit par le roman national élaboré au moment du Risorgimento, soit par l’appartenance idéologique ou religieuse des historiens au XXe siècle (marxisme, progressisme, catholicisme, démocratie chrétienne…). D’où, écrit encore Martina Avanza : « pour s’opposer à cette « historiographie officielle », les faiseurs d’histoire padane valorisent la production d’érudits locaux et de membres de sociétés savantes non académiques, distribuée dans des circuits périphériques et souvent publiée par des maisons d’édition mineures ».

Et dont le sérieux laisse souvent à redire… « le niveau d’élaboration des « historiens padans » est très élémentaire : les anachronismes constituent la règle [par exemple les Celtes sont traités de « peuple fédéraliste »], les sources ne sont jamais citées, les événements sont décontextualisés, les personnages historiques caricaturés, les oppositions durcies. Ces tares reflètent moins une incompétence des cadres intellectuels du parti qu’une volonté affichée de donner un sens politique au passé. Le but recherché par le parti n’est pas la production d’une histoire rigoureuse, complexe et distanciée, mais la construction d’une interprétation de l’évolution historique appliquée au discours politico-identitaire du mouvement ».

Martina Avanza cite quelques « historiens » de la Padanie : « Elena Percivaldi qui, après avoir étudié l’histoire médiévale à l’université de Milan, est journaliste au quotidien La Padania; Andrea Rognoni, professeur de littérature italienne dans l’enseignement secondaire, est aussi responsable de la culture au sein du parti et président de l’association padane Art Nord,  G. Oneto, architecte de profession, représente la référence suprême pour les indépendantistes padans. Directeur de Quaderni Padani, la revue érudite du padanisme, il est l’auteur d’un livre au titre provocateur, L’invenzione della Padania […] Enfin, Ettore Albertoni, actuel adjoint à la culture de la région Lombardie et professeur à l’université de Varèse où il enseigne l’histoire des doctrines politiques ». Ce dernier est le seul universitaire du lot…

Louis-Benoît Greffe

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  • PL44

    On ne peut pas parler d’une langue padane mais les linguistes parlent d’un ensemble de dialectes gallo-italiens. Par contre, il y a bien une langue frioulane qui fait partie du rhéto-roman comme le ladin et le romanche.
    Il y a aussi des partisans de la restauration du royaume des Deux Siciles (plutôt des royalistes que des nationalistes) qui arguent que le Mezzogiorno n’a guère profité de l’unification italienne (d’où peut être la délinquance mafieuse) mais à ma connaissance, aucun linguiste ne considère le napolitain ni le sicilien comme des langues indépendantes (contrairement au sarde).

  • An

    La Ligue du Nord est un désastre pour tous les mouvements émancipateurs d’Europe.
    À la limite, le jour où elle demandera la sécession du Sud-Tyrol germanophone et/ou un rattachement avec la Savoie, elle aura un (tout petit) début de crédibilité. En attendant, elle donne des arguments aux centralisateurs sur le soi-disant à égoïsme économique des séparatistes (ce qui est un sophisme, c’est évidemment bien plus facile de pouvoir construire une indépendance quand on a un minimum de poids). Pour le reste, ça regarde les Italiens s’ils veulent en finir avec l’union.

    • Alberto Da Giussano

      Juste comparer le bilan identitaire et politique nord italien avec un autre si peu identitaire :
      – Langue moribonde, acceptation passive -voire enthousiaste- de l’immigration massive de votre côté !
      Et encore moins politique :
      Quasi absence de parti nationaliste ou identitaire -et pourtant le mouvement Adsav (avec lequel nous avions acté des relations amicales et officielles) n’a en rien démérité (… pour des prunes !) – mais au contraire … province électoralement (peut-on encore parler de Nation passé un tel degré de soumission et de conformisme ?) la plus socialo en marche de tout votre morne espace hexagonalement borné !
      Donc … Juste comparer le bilan identitaire et politique nord italien avec celui DE LA BRETAGNE.

      Juste rajouter un petit complément historique -sans même remonter à la Gaulle Cisalpine- sur les racines immémoriales de notre identité :
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_lombarde
      (Alors oui nous somme italiens … mais italiens du nord et donc au moins aussi différents des italiens du sud que les britanniques anglais le sont des britanniques gallois ou écossais).

      J’ai attendu ce soir où nos alliés autrichiens du Fpoe s’apprêtent à participer au gouvernement de l’Autriche (et aux prochaines élections -enfin ! – de 2018 nous pouvons dès maintenant affirmer obtenir de tels scores dans toute l’Italie du nord !) pour vous répondre :
      Il est vrai que personnellement je n’en suis même plus à blâmer la nullité de nos ‘’alliés’’ ‘’français’’ du Front National mais plutôt la dégénérescence profonde des populations incertaines composant son électorat potentiel …

      Alors An ker, je crois qu’il existe un mot dans une langue que vous n’êtes même plus fichu de comprendre (et encore moins de parler) pour qualifier ce que vous êtes :
      UR GENNAOUED ! (Une grande Gu…le !).
      Ken ar wech all An …
      Dans une semaine quand MA Lombardie et cette chère Vénétie auront enfin conquises de haute lutte un peu plus le droit d’exister.
      Et en 2018 quand enfin la Lega Nord pourra s’affirmer comme le premier parti dans la majeure partie de l’Italie du nord !
      (Vous l’aurez remarqué je n’ai pas employé les termes de ‘’padans’’ et ‘’Padanie’’ ; qui sont en votre ‘’Hexagone’’ contres productifs, mais ceux d’italiens du nord et d’Italie du nord qui doivent tout à la Lega Nord, tant pour notre survie ethnique et identitaire que politique).

      PS : Nations padanes

      http://www.youtube.com/watch?v=amJQ08PsF1I

    • Alberto Da Giussano

      « Sur le soi-disant à égoïsme économique des séparatistes » Juste rajouter qu’il faut éviter absolument de tomber dans les aberrations matérialistes des ‘’communistes’’ et autres ‘’trotskistes’’ pour juger des revendications d’un peuple (ou d’une nation) relatives à son droit de continuer d’exister … car c’est précisément dans un but contraire que ces idéologies ont été conçues !
      En effet, l’on pourra toujours reprocher bien des choses à mes frères italiens du nord (et de même aux catalans), mais pas d’être forcément des nantis ‘’égoïstes’’ comme les immigrationnistes gauchistes se plaisent, avec un total mépris du ‘’padamalgame’’ à le décréter !
      Eh oui quand cela les arrange ils ‘’amalgament’’ pire que les autres !
      NON les italiens du nord (pas plus que les catalans) ne sont des privilégiés parasitaires !
      Non ils ne sont pas tous des nantis égoïstes … loin s’en faut !
      Par contre que même les moins riches d’entre eux entretiennent par leur labeur et leur honnêteté, et au détriment des leurs, des masses de ressortissants d’autres nations historiques en Italie (ou en Espagne pour les catalans) et ailleurs, et qui ne leur en tiendront jamais aucune reconnaissance, cela n’est plus à démontrer !
      « L’Italie du nord (qui) s’enrichirait de l’apport des autres » ?
      Italie du nord à laquelle (et comme à ces pauvres allemandes …) ses ‘’élites’’ imposent d’être ‘’enrichie’’ de force par l’immigration de masse et leur propre autodestruction consécutive.
      Et cela depuis les années 1960 !
      Au nom du jacobinisme pour commencer et en y favorisant un flux massif d’italiens du sud vers l’Italie du nord (alors qu’avant sa conquête par le franc-maçon Garibaldi le Royaume des Deux-Siciles était autosuffisant et financièrement très bien pourvu) ; puis à partir des années 1990, et sous d’autres prétextes, en y imposant des flux massifs d’extra-européens (en fait un processus téléguidé et encouragé dès l’origine par les USA, par de puissants réseaux maçonniques, par les communistes et par le clergé Vatican II !)
      Processus dans lequel les mafiosi du sud, soit-dit en passant, sont partie prenante en en tirant de grands profits !

      « À la limite, le jour où elle demandera la sécession du Sud-Tyrol germanophone et/ou un rattachement avec la Savoie, elle aura un (tout petit) début de crédibilité. »
      – Pour le Sud-Tyrol nous le laissons bien libre de ses choix … et apparemment pour l’instant il s’en trouve fort aise : son identité étant bien plus respectée aux confins de l’Autriche et de l’Italie … loin du politiquement koreckt allemand !
      – Pour la Savoie : C’EST DU GRAND N’IMPORTE QUOI !
      Personnellement si je comprends l’utilité stratégique (géopolitique même) qu’aurait la Lega à se trouver de forts alliés politiques tant en Val d’Aoste qu’en Savoie ; il nous faut bien nous rendre à l’évidence : ces contrés (tout comme la Bretagne) se sont avérées tout à fait désespérantes pour nous par rapport aux espoirs que nous y avions placé …
      Et cela ne va pas forcément en s’améliorant.
      Pour en revenir à la situation du Val d’Aoste, que je connais un peu, récemment le pire a été l’unanimité des partis majoritaires du VdA (Union Valdotaine en tête !) à soutenir le oui au référendum de Renzi (PD l’équivalent de votre PS) qui visait entre autres … à supprimer les provinces, les provinces autonomes …. et même le Val d’Aoste en tant que province !
      Grandiose de servitude et de veulerie !
      Bon les électeurs valdôtains, pour une fois (ce fût bien la seule) n’y ont pas franchement acquiescé … mais ce fût mou de chez mou.
      Non, décidément je constate que finalement les valdôtains sont politiquement ataviquement semblables à vos savoyards.
      La Savoie où la Ligue Savoisienne fût d’ailleurs pire qu’une plaisanterie : une kabbale gauchiste !
      Encore récemment les Savoie ont plébiscité tant F. Fillon (ils furent même parmi les rares !) que Macron !
      En fait les savoyards sont culturellement semblables à nos valdôtains (et aux valaisans et autres suisses romands qui ont récemment, et contre toutes attentes … élu des majorités de centre gauche !).
      De centre gauche tout comme l’a toujours été l’Union Valdôtaine (enfin pour l’UV l’on ne peut même où plus les situer tant ils sont ‘’modérés’’).
      C’est d’ailleurs pour cela, qu’en plaisantant, je vous inviterais bien volontiers à récupérer le Val d’Aoste et ses valdôtains, mais aussi (pourquoi pas ?) les wallons de Belgique qui -et c’est bien vrai ! – sont plus proches des ‘’français’’ que des italiens du nord.

      PS : voir aussi, si cela vous intéresse mon commentaire sur
      http://lesobservateurs.ch/2017/06/15/suisse-versus-union-europeenne-apres-le-brexit-le-suissexit/

      Et cette carte de l’Italie d’avant … le jacobinisme ‘’français’’ :

      https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/34/Italia_1843.svg/220px-Italia_1843.svg.png