La tradition bretonne bouleversée par la guerre 14-18 [Tribune libre]

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Les Bretons, durant les quatre années de cette guerre monstrueuse, toutes classes sociales confondues, auront « donné à la patrie », 240 000 de leur fils. Ce conflit va enlever à la Bretagne, une grande partie de ses forces vives, de sa jeunesse, qui une fois la paix revenue lui fera cruellement défaut. Pour rappel, dans ces forces vives soustraites à la Bretagne, il y a aussi le clergé : jeunes séminaristes, prêtres et religieux. N’ayant pas été dispensés du Devoir national, les prêtres seront de préférence versés dans les divers services de santé de la Croix-Rouge. Cette absence effective du clergé ne manquera pas d’être remplacée par d’autres autorités morales…

Francisation et laïcité pour la veuve et l’orphelin

La Bretagne d’avant 1914 était, malgré la guerre de francisation, encore profondément bretonne et pratiquante, y compris chez les hommes. En revanche, la Bretagne de 1914 à 1918, malgré les apparences aura été traversée par de profonds changements culturels. Au cours de cette période, la francisation et la laïcité ont fait de considérables progrès dans les comportements comme dans les esprits. Nombreux sont les prêtres séduits par une forme de gallicanisme. Cette Bretagne d’après-guerre, c’est aussi une Bretagne de milliers de veuves, d’orphelins de père, de mutilés physiques et mentaux. C’est encore une Bretagne de jeunes filles inconsolables qui ont perdu au front leur fiancé, ou d’autres encore qui n’auront jamais pu connaître celui qui aurait pu leur être destiné. Ces jeunes filles, qui le temps passant, seront souvent appelées si peu charitablement, des « vieilles filles ».

Uniformisation et prolétarisation

La guerre 14-18 entraîne une destruction systématique de tout ce qui constituait la Bretagne et lui avait imprimé un cachet unique d’originalité et de véritable grandeur : langue, traditions, costumes, esprit du peuple breton. Une des conséquences visibles de ce bouleversement dans le paysage breton, passe par le fait que les hommes ont tous abandonné leur noble chapeau breton pour la casquette plate, plus ouvrière. Les adultes, des villes comme des campagnes, tendent à ressembler aux masses prolétariennes des usines de Paris et des grandes villes du Nord. Le marquis de l’Estourbeillon dira même que ces hommes bretons sont tous atteints de « casquettomanie ». Les femmes ne sont pas en reste, surtout chez les jeunes filles : les costumes, les coiffes, commencent aussi à être délaissés au profit des modes parisiennes, du « chapeau-cloche » ou du fichu ; les faisant ressembler à des femmes de Corse, de Sicile ou autres pays du Sud. Les modes de la capitale uniformisent les tenues vestimentaires ; là où il y avait le chatoiement des couleurs des costumes, il y a désormais grisaille et uniformité.

Les hommes se prolétarisant autant dans leur aspect physique que dans leur esprit, commencent à délaisser le chemin de l’église, laissant ce soin aux femmes, aux enfants et aux vieillards. Dans les fermes bretonnes les prières en famille sont de moins en moins pratiquées. On ne commence plus les repas par un bénédicité, l’autorité du père de famille s’estompe peu à peu.

Du chant breton aux bals-musettes grossiers

De nombreux anciens de l’époque, témoignent qu’avant la guerre il y avait une certaine joie de vivre, même dans leur dur labeur. Cette joie, qui n’excluait pas les soucis, passait par une vraie convivialité entre les personnes. Cette bonne humeur s’exprimait beaucoup par le chant. On chantait en famille, à l’atelier, aux champs, en chemin, à la foire, dans les tavernes, et bien sûr à l’église, aux fêtes de famille. Au lendemain de la guerre, les villages et les campagnes portent le deuil des soldats bretons morts au combat. Les voix se sont éteintes et les gens sont devenus plus tristes et insatisfaits. Lorsque l’on chante, c’est de moins en moins le chant des anciens, mais plutôt les grotesques chansons des bals-musettes venant de Paris, souvent empreintes de sous-entendus grossiers.

Cette guerre qui a fait payer aux Bretons le prix du sang, va également leur faire payer le prix d’un bouleversement radical de leur culture et de leurs traditions. Pendant cette période de 14-18, l’éducation nationale progressiste continue d’exercer son influence et tend à remplacer l’influence du père de famille breton, mobilisé sur le front. À l’école on inspire à l’enfant le mépris de la langue de ses aïeux, de tout ce qui touche à son pays ; on ridiculise ses traditions, ses coutumes. Les programmes scolaires, forgés dans les loges maçonniques, travaillent à la destruction des mœurs du jeune écolier et arrachent de son cœur l’amour du foyer.

Abbé Perrot : de l’enracinement concret à la beauté salvatrice

Quant aux campagnes, désertées, la main d’œuvre y devient rare, le jeune homme s’en va vers les usines grossir le groupe des déclassés, des révolutionnaires communistes. Il en vient même à reprendre la mode vestimentaire prolétarienne, en quittant son chapeau pour un simple béret ou casquette et ses costumes pour « des bleus » de travail. Peu à peu, l’être breton devient un être desséché, de plus en plus coupé de ses racines. Face aux bouleversements anthropologiques qu’accélèrent cette guerre mondiale, citons l’abbé Perrot qui montre à son époque une judicieuse clairvoyance :

« À l’esprit révolutionnaire destructeur de nos ennemis, nous devons donc y répondre par un esprit plus révolutionnaire constructeur pour le peuple breton, c’est‑à‑dire un esprit, une volonté qui soit enracinés, sans exception, dans toutes nos traditions et en combattant tout ce qui pourrait les dénaturer, les pervertir au profit de ce qui vient de l’étranger. Et si l’on nous accuse de vouloir une Bretagne du passé, nous répondons que lorsque l’on souhaite aérer sa maison, l’homme avisé ne choisit pas le moment où l’on vide la fosse à purin pour en ouvrir les fenêtres. »

Ce même abbé Perrot dont la célèbre formule, « Ar gened eo hag a salvo Breiz », est plus que jamais d’actualité. Car la laideur contemporaine ne peut que conforter son souhait : c’est bien la beauté qui sauvera la Bretagne !

Gwilherm de Pontcallec

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Crédit photo : Wikimedia Commons (Domaine public/Bibliothèque nationale de France)
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