Avez-vous entendu parler de la rafle des Maldives, du verbe « hackerir » ou bien encore de la reconversion de Saint Paul (pizzaïolo ? paysagiste… ?) ? Perles de ZEP, pépites barbares issues des territoires perdus de la République ou bien malveillante tentative de deinosis, « l’art d’exagérer en assombrissant » des rhéteurs de l’Antiquité ?

ecole

Entre le parlementaire, l’histrion et le lycéen, qui imite qui ?

Hélas non ! Ces merveilles ont été glanées dans des copies d’hypokhâgne d’un lycée de l’ouest parisien. Une classe de Lettres dites « Supérieures » comme la RDA était une république « démocratique »… Depuis une vingtaine d’années, depuis le tournant de l’an 2000, le processus de destruction de la culture et de décérébration de la jeunesse à l’œuvre depuis mai 1968 s’est nettement accéléré. La rupture de la transmission est avérée : comme les Barbares à Athènes, les élèves du XXIe siècle n’ont nulle conscience d’être incultes comme pouvait encore vivement le ressentir le paysan berrichon monté à Paris ou l’immigré sarde du siècle dernier. Au contraire, ce sont eux qui regardent l’Athénien avec commisération : « mais M’sieur c’est abusé, « reconversion » ou « conversion » de Paul c’est pareil ! » répond avec une indignation non feinte le cancre d’aujourd’hui au professeur qui lui fait observer sa faute de forme donc de fond.

Après tout, pourquoi finasser quand, le mercredi 19 décembre, un député de la République, Madame Obono, se fait un point d’honneur de placer le mot « bolosse » dans une question adressée au Premier ministre après que le défi lui en a été lancé par… l’animateur radiophonique Cauet ? Entre le parlementaire, l’histrion et le lycéen, qui imite qui ? Jean Jaurès et Maurice Barrès doivent se retourner dans leur tombe.

Il est vrai que le collapsus culturel est général. Il s’est propagé comme une terrifiante onde sismique dans les écoles, dans les médias, parmi les enseignants eux-mêmes, désormais des prolétaires du tertiaire sélectionnés par l’échec. Au Capes externe de lettres en 2017, 150 postes sur 1288 n’ont pas été pourvus faute de candidats. Quant à ceux qui confondent les pronoms et les articles, les COD avec les autres compléments (l’enjeu n’est plus depuis longtemps l’hexamètre dactylique !), vos enfants ont toutes les chances de les avoir déjà en face d’eux… Mais quelle importance puisque comme le disait un inspecteur général à François-Xavier Bellamy, jeune agrégé de philosophie auteur du formidable Les Déshérités : « vous n’avez rien à transmettre » ?

Les études internationales sont impitoyables pourtant : le classement PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves) dans sa dernière mouture disponible (2015) souligne que la France est le pays où la discipline est la plus dégradée au sein des pays de l’OCDE ; moins médiatisée, l’étude PIRLS (Programme International de Recherche en Lecture Scolaire) réalisée tous les cinq ans parmi les élèves dans leur 4 e année de scolarité obligatoire (notre CM1) de 50 pays du monde donne en 2016 la France à la 34e place…

Embed from Getty Images

Victimes de Bourdieu, gourou de la secte des pédagogistes

Cette brève chronique ne saurait prétendre remonter aux origines de cette crise de la culture et de sa transmission dans le pays même qui les ont portées si haut. Y est certainement pour beaucoup, outre une certaine idéologie française de la haine de soi, la conversion de la gauche, naguère intraitable sur l’école – instrument d’émancipation des classes populaires – à une vision fortement influencée par le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), gourou de la sinistre secte des « pédagogistes » : la culture n’a aucune valeur en soi (tenir la porte aux dames ou cracher par terre devant elles ne sont que des habitus interchangeables) tandis que l’école chargé de l’inculquer est un lieu de violence conçue pour créer des distinctions – des discriminations ! – au lieu de les éliminer.

Si les causes de long terme du phénomène sont connues, nous voudrions en revanche formuler quelques hypothèses sur l’accélération de l’entropie éducative depuis le début du présent siècle. Deux pistes nous semblent se croiser. La première est liée au changement de la composition ethno-culturelle de la population française : quantitativement en hausse (on estime le nombre des seuls clandestins – rebaptisés « sans-papier » par la novlangue bien-pensante – sur le territoire national à 300 000 en 2018), l’immigration est de plus en plus originaire du Tiers monde subsaharien où adultes comme enfants sont largement analphabètes. Les 120 000 Maliens vivant en France par exemple sont issus d’un pays où en 2017 encore les deux tiers des adultes ne savent ni lire ni écrire.

Par ailleurs, aux yeux de beaucoup d’immigrés ou d’adolescents nés en France mais dont les parents sont eux-mêmes immigrés, la culture et la langue françaises sont devenues illégitimes : ce sont les instruments d’une oppression coloniale constamment réactualisée. Ânonner le français, le métisser de barbarismes, rejeter d’un même hilotisme Voltaire et Saint Rémi c’est faire acte de résistance !

L’autre explication plausible est l’explosion depuis l’an 2000 des technologies et de la société numériques. L’iconodoulie digitale évacue l’écrit comme une sémiologie résiduelle dont on use d’autant moins volontiers qu’on n’en comprend plus les nuances voire le sens général. L’image, c’est sans filtre, c’est authentique, c’est spontané… Quant au tayloro-fordisme encyclopédique de Wikipedia, il métastase non seulement dans les exposés des élèves mais aussi dans les cours d’enseignants incapables d’une vraie recherche bibliographique, fût-ce même sur la Toile. De manière plus frappante encore, beaucoup de jeunes gens, qui déjà lisent avec réticence et lenteur, n’écrivent plus du tout : ils éprouvent des difficultés presque musculo-squelettiques à manier longuement un stylo lorsqu’on l’exige d’eux pour un examen ou un concours (pour combien de temps encore ? l’oral grignote le baccalauréat…). La frappe molle sur l’écran est l’équivalent graphique des nourritures molles et tièdes du « fast food ». L’enthousiasme térébrant de l’Éducation nationale pour les « outils numériques » au détriment des contenus intellectuels confine à cet égard à la pure jobardise.

Cet état de fait est d’autant plus regrettable que sur le plan intérieur la crise de la culture nourrit d’autres crises – de l’identité nationale, de l’intégration des étrangers, de la représentation politique quand le peuple et les élites ne parlent littéralement plus la même langue. Sur la scène géopolitique, des concurrents de la France, comme la Russie ou la Chine, misent à fond sur un enseignement à l’ancienne, formateur et exigeant qui est à la fois un projet culturel et idéologique. Reprendre la main sur des programmes rédigés en dépit du bon sens, se donner les moyens de sélectionner les enseignants, ne pas avoir peur de son ombre enfin quand il s’agit de soumettre l’élève à un système et à un savoir… voilà la voie du réarmement collectif du pays !

Frédéric G. Philip

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

Crédit photo : flickr (école polytechnique ccc)
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine