Historien de la Révolution et du Premier empire – son Carrier fait autorité -, Jean-Joël Brégeon vient de publier Les héros de la Vendée (Éditions du Cerf),  dans lequel il dresse le portrait des chefs vendéens.

Cathelineau « le saint de l’Anjou », Lescure « le saint du Poitou », Bonchamps le magnanime, Talmont le vengeur, d’Elbée le provocateur Marigny l’indiscipliné, Stofflet l’infaillible, La Rochejaquelein le cadet et Charette « le roi de la Vendée » : voici l’épopée d’une génération de héros qui, toute à sa fureur de vivre, a choisi pour destin de revivre l’Iliade. Sous sa plume avertie,  J.J. Bregeon  retrace magistralement l’histoire de ces « soldats perdus », figures emblématiques d’un conflit qui a fait couler beaucoup d’encre.

La guerre de Vendée, ouverte en 1793, continue en effet d’alimenter les débats, non seulement entre les historiens, spécialistes de cette période, mais au-delà dans l’opinion et les médias. Reynald Secher, initiateur du courant révisionniste (qui considère la répression menée par la république terroriste comme une forme de génocide) milite désormais pour la reconnaissance d’un « mémoricide ». De son côté, dans un essai très probe, fortement argumenté, le juriste Jacques Villemain pose la question : « Vendée 1793-1794. Crime de guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? ».

Jean-Joël Brégeon a répondu a nos questions.

« Qui est-il, cet homme armé ? Il n’a que son glaive et sa ruse pour lutter contre l’effroi du monde, la tragédie de la vie, l’incertitude des jours » (Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Éditions des Équateurs/France Inter).

Breizh-info : Vous publiez un nouvel ouvrage sur le soulèvement vendéen de 1793. Deux ans après la « Nouvelle Histoire des guerres de Vendée » (Perrin, 2017). Comment le justifiez-vous ?

Jean-Joël Brégeon : Le propos n’est pas le même. La « Nouvelle Histoire » (co-écrite avec Gérard Guicheteau) se voulait synthétique et didactique. Ici, dans le même esprit, avec la même attention aux apports de la recherche, je me focalise sur les grands chefs insurgés pour en faire une galerie. L’intérêt est de les mettre en regard, de les comparer.

Breizh-info : Que sait-on d’avéré sur ces chefs insurgés, ceux que vous présentez, Cathelineau, Bonchamps, Lescure, Talmont, d’Elbée, La Rochejaquelein, Marigny, Stofflet, Charette ?

Jean-Joël Brégeon : Assez peu de choses. Surtout sur leurs parcours avant la Révolution. Ils partagent les mêmes valeurs, mais leurs parcours sont différents, deux hommes du peuple, un grand seigneur (Talmont), de petits nobles, des officiers et des marins de carrière. Au manque d’informations s’ajoute une tendance soit à les exalter outre mesure, de la pure hagiographie, soit à les dénigrer à l’excès.

Breizh-info : Un exemple ?

Jean-Joël Brégeon : Prenons Cathelineau. Pour les uns il est un saint, paré des vertus théologales, une sorte de Jeanne d’Arc, au masculin. Pour les autres, un colporteur entre les mains du clergé, qui n’a rien fait, presqu’une invention. En fait, en moins de deux mois, il se révèle comme un meneur d’hommes, au charisme exceptionnel. Sa blessure mortelle à Nantes, son agonie en font pour moi un « héros français ».

Breizh-info : Justement, à quoi reconnaissez-vous un héros ?

Jean-Joël Brégeon : Je partirai de la réflexion du romancier Miguel Delibes (L’étoffe d’un héros, traduction française, Verdier, 2002). Pour lui, le héros se reconnaît au sacrifice absolu et peu importe la cause qu’il défend. Il s’interroge : le héros ne serait-il pas « l’homme qui meurt généreusement », qui, de la sorte, « ennoblit la cause qu’il défend » ?

Breizh-info : Vous parlez, pour plusieurs de vos héros vendéens, d’un comportement suicidaire, que voulez-vous dire ?

Jean-Joël Brégeon : Sauf d’Elbée, ils n’avaient pas la tête politique. Ils se battaient pour des valeurs en sachant, dès le départ, que le rapport de forces les condamnait à mourir. C’est pourquoi, les héros sont plus nombreux dans les rangs des vaincus que parmi les vainqueurs.

Breizh-info : Chacune de vos vies est précédée d’une citation, appropriée, de l’Iliade. Comment expliquez-vous cette référence ?

Jean-Joël Brégeon : C’est une filiation pure et simple. Les héros se rencontrent dans toutes les cultures, chinoise, japonaise, amérindienne ou béninoise, mais chacune décline des valeurs propres à ses héros, avec, forcément, de fortes contingences. Lorsque Talmont ou La Rochejaquelein lancent un défi de combat singulier à un hussard de la république, ils oublient délibérément qu’ils sont des chefs pour revêtir « l’étoffe du héros ».

Breizh-info : En France, aujourd’hui, des héros ?

Jean-Joël Brégeon : Oui. Tous les jours. Certains accèdent à la notoriété, tel Arnaud Beltrame. D’autres vivent dans l’ombre, à moins qu’ils surgissent alors qu’on ne les attendait pas.

Breizh-info : Vous pensez aux Gilets jaunes ?

Jean-Joël Brégeon : Oui. Pas à ceux que l’on invite – avec complaisance – sur les plateaux T.V. pour mieux défigurer cette contestation populaire. Mais je les devine à la base, beaucoup de femmes, surexploitées, de « vieux » sans ressources, de travailleurs au bout du rouleau. Ceux-là iront peut-être jusqu’au bout, au péril de leur vie… L’homme révolté, cher à Albert Camus, fait peur aux bien-pensants, aux possédants, car à tout instant il peut se muer en héros.

Propos recueillis par Jean Heurtin

Jean-Joël Brégeon,  Les héros de la Vendée, Cerf, 286p. , 20 euros.

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