Pierre Le Vigan : « Les Gilets jaunes veulent une société de gens libres, non assistés, non endettés, vivant dignement de leur travail »

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Ce week-end a été marqué par un mouvement qui reste puissant, même s’il s’est un peu réduit à Paris par rapport au week-end dernier. Il a plus encore été marqué par la blessure grave de Jérôme Rodrigues, un des leaders des GJ. Il a été, comme on sait, gravement blessé à l’œil, par un ou deux tirs de policiers (on le saura peut-être plus tard) et peut-être durablement handicapé. Son attitude était totalement pacifique, comme chacun a pu le voir. C’est une violence gratuite des forces dites ’’de l’ordre’’, violence contraire à tout principe de proportion. A quel ordre les forces de l’ordre ont-elles obéi ? A quelles consignes ?

Les GJ ont eu plus de 10 morts depuis le début du mouvement le 17 novembre, principalement du fait des automobilistes, mais il n’en reste pas moins que cela montre la dangerosité de leur combat. Les blessés graves, mutilés, handicapés à vie, et là, en large part, du fait de la police, sont trés nombreux. Les consignes de répression sont manifestement très dures, les forces de l’ordre envoyées en première ligne ne sont pas toujours celles qui sont spécialisées dans le maintien de l’ordre. Il y a une dérive trés nette du pouvoir macronien, une dérive autoritaire et répressive à outrance. L’affaire Benalla l’avait montré : la tentation macronienne est de court-circuiter la police officielle au profit de polices parallèles, de milices présidentielles privées, prêtes à tout. La répression qui s’abat sur les GJ est sans commune mesure avec celle qui tombe (et en fait ne tombe pas) sur les incendiaires de voitures les soirs de 14 juillet, de match gagné ou perdu, d’Halloween, de 31 décembre, etc.

Sans compter ceux qui essaient de faire brûler vifs des policiers dans leur voiture – et on sait que ce n’est pas le registre des Gilets Jaunes, mais celui de certains jeunes délinquants de banlieue. Pourquoi une telle brutalité vis-à-vis des GJ des ronds-points et des villes alors que tant de laxisme avait été la règle en banlieues depuis des décennies ? Pourquoi le pouvoir, qui craint tant les bavures policières en banlieue, face à une population jeune essentiellement immigrée, les craint-il si peu avec les GJ, travailleurs, retraités, précaires ? Parce que les GJ inquiètent le pouvoir, et pour la première fois depuis plus de 50 ans.

A qui les Gilets Jaunes font-ils peur ?

Les GJ font peur au pouvoir pour une raison précise : ils réalisent l’alliance des forces populaires et des classes moyennes. Ils font ce que ne font plus (ou si peu et si mal) les syndicats : réunir chômeurs, travailleurs pauvres et précaires, petits patrons, commerçants, professions libérales (infirmières, etc). Les GJ recréent à la fois du lien social et trouvent ensemble une capacité de lutte. Et ce en manifestant leur volonté de manifester pacifiquement. Jérôme Rodrigues l’a encore rappelé de son lit d’hôpital. Tout le contraire d’une « foule haineuse ». Des gens debout.

Damien Liccia explique : « il n’y a pas une conscience de classe au sein des gilets jaunes, et l’absence d’ ’’intellectuels organiques’’ […], engagés en amont de ce mouvement ou qui auraient pu émerger pendant la crise, n’a pas permis d’exprimer une vision du monde et une stratégie communes. Mais il faut être borgne, ou aveugle, pour obérer le fait que les Gilets jaunes pensent le politique » (le Figarovox, « Qu’y a-t-il dans la tête des Gilets Jaunes », 25 janvier 2019). Cela fait enrager le gouvernement qui ne rêve que de provocations pour rejouer les journées de juin 1848. Le mouvement des GJ renoue avec une tradition de rassemblement et de lutte, non pas celle du syndicalisme par branches professionnelles, mais celle des bourses du travail, c’est-à-dire d’une organisation territoriale. C’est à une reterritorialisation de la politique que contribuent les GJ. En ce sens, ce mouvement est l’opposé anthropologique du macronisme.

Emmanuel Macron veut, à la suite de Terra Nova, des socialistes post-1983, et des droitiers à la Juppé ou à la Raffarin, une société sans propriété, sauf la propriété d’actions et de SCI, sans transmission, une société de gens endettés, asservis aux banques. L’idéal des GJ est l’exact contraire de cela : ils veulent une société de gens libres, non assistés, non endettés, vivant dignement de leur travail. Face à l’élite ubersatrice, les uberisés résistent. Ils veulent vivre. Ils ne veulent pas de la réaction sociale macronienne et du retour aux minima de droits sociaux de la France du XIXe siècle. Ils veulent libérer la République des prédateurs qui l’ont défigurée, et qui n’aiment ni la République ni la France.

Dans ces conditions, on voit mal quel compromis pourrait naître entre eux et Macron. D’autant que celui–ci ne veut ni du rétablissement du symbolique impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – il a trop promis sa suppression définitive à ses amis pour revenir la dessus –, ni du référendum d’initiative citoyenne.

Pierre Le Vigan

Crédit photos : wikipedia (cc)
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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