Le dimanche 28 avril se tiennent, un mois avant les élections européennes, les élections générales en Espagne. Des élections majeures (l’équivalent des législatives en France), convoquées par le président du gouvernement socialiste Pedro Sánchez huit mois après son arrivée au pouvoir, consécutive à l’adoption d’une motion de censure. Initialement prévues pour , ces élections ont lieu de manière anticipée 15 mois avant le terme naturel de la XIIe législature, à la suite du rejet par le Congrès des députés du projet de loi de finances pour l’année .

Les derniers sondages donnent le Parti socialiste largement vainqueur (autour de 30% des voix) devant le PP (conservateur) 17% des voix, Ciudadanos (libéraux, 14%), et la surprise de ces élections, Vox, parti identitaire qui ferait son entrée au Parlement avec 12%.

Pour décrypter ces élections à venir et en comprendre les enjeux, nous avons fait le point avec Javier R. Portella. Auteur de plusieurs livres, dont deux sont parus en français : La liberté et sa détresse et Les esclaves heureux de la liberté, ainsi que du Manifeste contre la mort de l’esprit et de la terre, publié dans sept langues et lancé en 2002 avec l’appui de l’écrivain colombien Alvaro Mutis. Il dirige à Madrid la revue culturelle et le journal en ligne El Manifesto.com.

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Breizh-info.com : Comment s’annoncent les élections de fin avril en Espagne ? Quels sont les principaux enjeux en Espagne ?

Javier R. Portella : Les élections s’annoncent sous l’empreinte de l’étonnant surgissement de Vox. Il y a à peine six mois il n’était encore rien (pas un seul parlementaire, pas un seul conseiller municipal, rien que sept employés, en tout, à son siège) et voilà que tout l’agenda politique tourne désormais autour de Vox. Autour, d’une part, de l’espoir enthousiaste qu’il suscite parmi des foules de plus en plus nombreuses, et autour, d’autre part, de la crainte énorme qu’il inspire à tous les tenants du Système. À commencer par les deux grands partis dits de « centre-droite » (Partido Popular) et de « centre-gauche » (Ciudadanos), et en poursuivant par les forces de gauche : le Parti socialiste, auquel Vox a fait perdre pour la première fois depuis plus de trente ans le pouvoir en Andalousie, et les ultragauchistes de Podemos, dont une partie de l’électorat a bel et bien voté pour Vox en Andalousie.

Quant aux enjeux principaux de ces élections, ils se résument en quelque sorte à un seul : soit la sauvegarde de la nation espagnole, soit sa dissolution entre les mains des deux grands séparatismes (catalan et basque) qui commencent d’ailleurs à faire des petits (Îles Baléares, Valence, Navarre, Galicie) et qui comptent avec l’appui ou les atermoiements du Parti socialiste et de Podemos.

Breizh-info.com : Vous semblez évoquer la montée en puissance du parti identitaire Vox. Qu’est-ce que la ligne principale de ce parti ? Il semble crédité de 15% dans les sondages, pensez-vous qu’il puisse aller plus haut ?

Javier R. Portella : À l’heure actuelle (une heure considérée comme d’émergence nationale et civilisationnelle), les trois grands enjeux de Vox sont : la défense de l’unité nationale, le combat contre les aberrations du politiquement correct (féminisme, animalisme, idéologie du genre…) et la lutte contre le Grand Remplacement.

Les sondages, en effet, ne créditent Vox que de 15% des voix (ce qui ferait une trentaine de députés). S’il devait se confirmer, un tel résultat, qui serait en soi un grand succès (passer d’un seul coup de 0 à 15%), laisserait quand même une certaine amertume sur les lèvres des patriotes espagnols. Pour une raison très simple : il ne correspondrait à rien de ce qu’ils éprouvent ces jours-ci dans les rues, et notamment lors des meetings convoqués par Vox. Comptant avec des milliers de participants, ceux-ci font toujours plus que salle comble : des centaines de gens restent systématiquement dans la rue, où Santiago Abascal doit descendre pour aller, un mégaphone à la main. les saluer. En même temps, les réunions des autres partis, elles, ne ressemblent tout au plus que quelques centaines de personnes.

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier non plus que ces mêmes sondages indiquent que 25% de l’électorat est encore très indécis, ne sachant toujours pas quel sera le parti de son choix. On sait par ailleurs que bien des fois les sondages se sont trompés… ou ont été manipulés : lors du Brexit, lors de l’élection de Donald Trump… et lors des élections, au mois de décembre dernier, en Andalousie, où Vox n’était crédité que de 1 ou 2 députés, alors qu’il en a obtenu 12.

Breizh-info.com : Comment la droite espagnole réagit-elle à cette ascension ? Y a-t-il un cordon sanitaire autour de ce parti ?

Javier R. Portella : Oui et non. Ils aimeraient bien établir un cordon sanitaire autour de Vox… mais ils n’osent pas, le seul qui a carrément prôné un tel cordon étant… un certain français qui a pour nom Manuel Valls et risque de faire piètre figure lors des élections à la mairie de Barcelone. S’ils ne prônent pas un tel cordon sanitaire, c’est parce qu’il aurait un prix trop élevé pour les partis qui y participeraient : leur possible déconfiture à terme. Un tel cordon reviendrait en effet à empêcher l’alliance des trois partis de droite (Partido Popular, Ciudadanos et Vox), ce qui est la seule possibilité d’écarter les affres d’un gouvernement socialiste appuyé, comme à présent, par tout un essaim de populistes de gauche, indépendantistes et anciens terroristes de l’ETA basque.

Dans le parlement andalous, ni le Partido popular ni Ciudadanos n’ont osé courir le risque d’être les responsables d’empêcher une telle alliance: ils ont donc fini tous les deux par accepter les voix de Vox. Ils prétendent qu’ils agiraient de même dans le parlement espagnol. Ce serait sans doute le cas du Partido popular. Pour ce qui est de Ciudadanos, on verra bien… Il faudrait de toute façon que l’ensemble de ces trois partis parvienne à obtenir la majorité de députés. Et là c’est la grande question. Certains sondages la leur accordent, d’autres pas. Il reste aussi une dernière question : lequel des trois partis de droite aura-t-il le plus grand nombre de députés ? Pour l’instant, selon les sondages, c’est encore le Partido popular qui est en tête, mais il risque de se faire dépasser par Vox, ce qui ferait de Santiago Abascal le prochain président du gouvernement, et donc… le premier président identitaire d’un gouvernement en Europe occidentale.

Breizh-info.com : Quid de la question catalane ? Il semblerait qu’elle joue un rôle majeur également dans cette élection ?

Javier R. Portella : Bien sûr. Mais ce rôle majeur, la question catalane ne le joue pas seulement dans cette élection. Elle le joue dans l’ensemble du réveil identitaire que l’Espagne est en train de connaître. Avouons-le sans ambages : il faut finalement être très reconnaissants aux indépendantistes catalans. C’est en poussant les choses au plus loin, c’est en ayant amené le pays au bord même du gouffre et de la désintégration qu’ils ont rendu possible, par réaction, quelque chose qui semble relever du miracle. Là où, jusqu’à il y a quelques mois, il y avait un peuple endormi qui semblait même avoir honte d’exister ; là où régnaient tous les poncifs gauchistes de la repentance à l’égard de notre histoire (notamment en ce qui concerne la Reconquista et la grande œuvre américaine) ; là où même le Partido popular interdisait le drapeau espagnol dans ses meetings (il ne fallait pas fâcher les séparatistes, il ne fallait pas trop montrer des symboles qu’on tenait pour « franquistes ») ; là où presque aucune voix ne s’élevait à l’encontre de l’immigration ; là enfin où l’Espagne était devenue la honte de l’Europe : le seul pays européen dépourvu d’un parti identitaire digne de ce nom, voilà que tout cela a été renversé de fond en comble – c’est vraiment « l’imprévu dans l’histoire » dont parlait Dominique Venner –depuis le coup d’État indépendantiste perpétré en Catalogne en octobre 2017.

Breizh-info.com :  Enfin, question à part : on entend très peu parler, la Catalogne l’effaçant, de la question Basque ces derniers temps. Comment réagissent les Basques au vent indépendantiste en Catalogne ?

Javier R. Portella : Ils se tiennent plutôt tranquilles, pour l’instant du moins. Ils ne tuent plus : on a graissé la patte aux anciens terroristes de l’ETA qui, sous le nom de Bildu, jouissent désormais d’une partie importante des prébendes du pouvoir régional (qu’ils appellent « national »). Mais ils se tiennent à l’affût : ils continuent à essayer d’imposer à l’ensemble de la population une langue plus que minoritaire, ils n’ont pas du tout oublié leur objectif final d’indépendance et, surtout, s’ils semblent avoir laissé en paix le Pays-Basque français, c’est à l’égard de la Navarre qu’ils développent désormais l’essentiel de leurs visées annexionnistes.

Propos recueillis par YV

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